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Les bélugas se reconnaissent dans un miroir : ils rejoignent la très courte liste des espèces conscientes d’elles-mêmes

Un béluga blanc observant son reflet dans un miroir, avec des expressions faciales explorantes et des mouvements de tête expressifs.

Aux États-Unis, des chercheurs ont soumis des bélugas à un test surprenant, destiné à mesurer leur conscience d’eux-mêmes.

Dans un article relayé par le magazine américain Smithsonian, des scientifiques détaillent une expérience menée sur des bélugas captifs à New York. Le résultat bouscule une fois encore notre vision de l’intelligence animale : ces cétacés semblent capables de se reconnaître dans un miroir, un signe de conscience de soi jusque-là réservé à un cercle d’espèces très réduit.

Une étude menée dans un aquarium de New York

Les travaux, publiés le 20 mai 2026 dans la revue scientifique PLOS One, se sont déroulés au New York Aquarium, géré par la Wildlife Conservation Society, aux États-Unis. Quatre bélugas, tous nés ou maintenus en captivité, ont été étudiés : trois femelles adultes, Kathy, Marina et Natasha, ainsi que Maris, la fille de Natasha, âgée de sept ans au moment de l’expérience.

Aucun de ces animaux n’avait été confronté à de véritables miroirs auparavant, ni participé à des études cognitives complexes. Les chercheurs savaient toutefois qu’ils avaient déjà vu des vitres légèrement réfléchissantes dans leurs bassins, sans que ces surfaces soient de vrais outils d’observation d’eux-mêmes.

Les bélugas vivaient dans trois grands bassins en béton reliés entre eux, en extérieur. C’est dans l’une des vitres que l’équipe scientifique a installé un miroir sans tain : une paroi qui se comporte comme un miroir d’un côté, tout en restant transparente de l’autre, ce qui permettait aux chercheurs d’observer les réactions des animaux sans être vus.

Grâce à ce dispositif, les chercheurs ont pu suivre, image par image, la manière dont les bélugas réagissaient à leur propre reflet.

Pour vérifier que les réactions observées ne venaient pas simplement d’un nouvel objet dans le décor, la même expérience a été répétée avec une plaque de plexiglas totalement transparente, au même endroit.

Un test du miroir réservé à quelques espèces

Le protocole utilisé est connu : il s’agit du « test du miroir », un outil classique en psychologie animale pour détecter la conscience de soi. Pendant longtemps, ce test a été considéré comme la marque d’une frontière quasi infranchissable entre l’être humain et les autres espèces.

Depuis les années 1970, la liste des animaux capables de réussir ce test s’est néanmoins allongée. Des études rigoureuses ont montré des comportements de reconnaissance de soi chez :

  • les chimpanzés, bonobos, orangs-outans et gorilles ;
  • les grands dauphins dits « à gros nez » (bottlenose) ;
  • les éléphants d’Asie ;
  • une espèce d’oiseau, la pie eurasienne ;
  • un poisson de récif, le labre nettoyeur, également appelé cleaner wrasse.

Les bélugas rejoignent désormais cette courte liste. Pour beaucoup de chercheurs, ces espèces ont en commun une vie sociale riche, des formes d’empathie entre individus et des capacités cognitives avancées.

« Les bélugas démontrent un haut niveau de conscience de soi et un sens du moi », souligne la psychologue cognitive Diana Reiss.

Cette spécialiste du comportement animal, qui travaille au Hunter College de la City University of New York, insiste sur un point : « Ce niveau de conscience comprend aussi la compréhension que le miroir peut être utilisé comme un outil pour se voir. » Cette idée d’« outil » est centrale : l’animal ne réagit plus à une simple image, il exploite un dispositif pour obtenir une information sur son propre corps.

Des réactions sociales, puis un basculement vers l’auto-observation

Les quatre bélugas n’ont pas tous adopté la même attitude face au miroir. Kathy et Marina y ont passé peu de temps, semblant peu concernées. À l’inverse, Natasha et sa fille Maris se sont montrées beaucoup plus intéressées.

Lors de la première session de deux heures, les deux bélugas ont d’abord réagi comme si elles se trouvaient face à un congénère inconnu. Elles ont claqué des mâchoires, donné de brusques coups de tête vers le haut, des comportements sociaux souvent associés à l’intimidation ou à l’agressivité entre baleines.

Peu à peu, ces réactions ont cédé la place à des mouvements plus étranges pour des interactions sociales classiques. Natasha et Maris ont commencé à bouger la tête de manière répétitive, en la secouant horizontalement, en la faisant décrire des demi-cercles ou en la hochant. Les chercheurs décrivent ces attitudes comme des comportements de « test de contingence » : des gestes inhabituels, répétés, permettant à l’animal de vérifier si le « double » dans le miroir reproduit exactement ses mouvements.

Quand l’animal multiplie les gestes improbables devant un miroir, il cherche à vérifier si ce qu’il voit correspond vraiment à ses propres actions.

Lors de la seconde session, un changement net est apparu. Natasha et Maris revenaient régulièrement vers le miroir, mais adoptaient un autre type de comportement. Elles semblaient se regarder elles-mêmes : observation de la bouche ouverte, roulades complètes (barrel rolls) devant la vitre, agitations des nageoires pectorales, production et morsure de bulles.

Le « mark test » : une femelle obtient la validation

Pour aller plus loin, l’équipe a recouru à une variante décisive du test du miroir : le « mark test ». Des marques visibles, mais inoffensives et temporaires, ont été dessinées sur des zones du corps que les bélugas ne peuvent pas voir directement, comme les flancs. La seule façon pour l’animal de remarquer ces marques est d’utiliser le reflet.

Lors de cette étape, Maris n’a pas exploité le miroir pour observer les marques sur son corps. Son attitude ne permettait pas de conclure clairement à une reconnaissance de soi selon ce critère précis.

Natasha, en revanche, a présenté un comportement beaucoup plus révélateur. Elle a nagé à plusieurs reprises en plaçant le côté marqué de son corps face au miroir, comme si elle cherchait à mieux le voir. Elle est même allée jusqu’à presser la zone marquée contre la surface réfléchissante.

Pour les auteurs, ces comportements suffisent pour considérer que Natasha a réussi le mark test, ce qui constitue un indice fort de reconnaissance de soi.

« Nous étions très enthousiastes en observant la manière dont Natasha réagissait à cette marque visuelle temporaire », indique Diana Reiss. L’attitude de la femelle suggère qu’elle a compris que l’image reflétée correspondait à son propre corps, et que le miroir lui permettait de l’inspecter.

Une découverte jugée « attendue », mais précieuse

Interrogé par le magazine National Geographic, le biologiste japonais Masanori Kohda, qui a déjà étudié le test du miroir chez le labre nettoyeur, n’a pas participé à cette étude mais n’est pas surpris par ses conclusions. Selon lui, un animal capable de reconnaître les individus de son espèce a probablement les bases nécessaires pour se reconnaître lui-même dans un miroir.

« Dans cette perspective, ce nouveau rapport sur la reconnaissance de soi chez les bélugas semble assez attendu, estime-t-il. Cela reste malgré tout une étude précieuse. » Pour les spécialistes, accumuler ce type de résultats permet de mieux cerner quels animaux disposent de formes avancées de conscience, et sous quelles conditions ces capacités se manifestent.

Qu’implique cette conscience de soi pour la protection des bélugas ?

Les bélugas, ou Delphinapterus leucas, sont des cétacés qui vivent dans les eaux arctiques et subarctiques, notamment au large de l’Alaska. Les estimations évoquent environ 136 000 adultes dans la nature. L’Union internationale pour la conservation de la nature les classe aujourd’hui dans la catégorie « préoccupation mineure », ce qui signifie qu’ils ne sont pas considérés comme en danger immédiat de disparition à l’échelle globale.

Cette apparente sécurité ne les met pourtant pas à l’abri. Les bélugas subissent de nombreuses pressions : perturbations liées aux pêches industrielles, trafic maritime, recherches et exploitations pétrolières et gazières, sans compter les effets du changement climatique sur la banquise et la disponibilité des proies.

Les auteurs de l’étude espèrent que la mise en lumière des capacités cognitives des bélugas favorisera davantage d’empathie et des mesures de protection renforcées.

Le raisonnement est simple : plus une société reconnaît la sensibilité et l’intelligence d’une espèce, plus elle a tendance à accepter des contraintes pour limiter les atteintes à son habitat. Les cétacés, qui regroupent baleines, dauphins et marsouins, font déjà l’objet d’initiatives internationales, mais celles-ci restent très variables selon les régions et les activités économiques en jeu.

Petite particularité anatomique des bélugas

Le nom scientifique des bélugas, Delphinapterus leucas, signifie littéralement « dauphin sans nageoire ». Contrairement à beaucoup d’autres cétacés, ils ne possèdent pas de nageoire dorsale mais une sorte de crête le long du dos. Cette particularité n’est pas esthétique : elle permet à ces animaux de se faufiler sous les plaques de glace flottantes sans risque de heurter une grande nageoire, et les aide ainsi à échapper à leurs prédateurs, notamment les orques.

Cette morphologie s’inscrit dans une série d’adaptations fines à la vie en milieu arctique, où la glace, le froid et l’obscurité saisonnière structurent les déplacements et les comportements sociaux.

Ce que l’on sait de la situation en France

Les bélugas ne fréquentent pas les eaux françaises en temps normal. L’épisode qui a marqué les esprits remonte à l’été 2022, lorsqu’un individu isolé avait remonté la Seine jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres de Paris. Ce cas est resté exceptionnel et s’est soldé par la mort de l’animal malgré une opération de sauvetage tentée par les autorités et les associations.

Sur le plan réglementaire, la France est soumise à la convention internationale sur la protection des cétacés et aux directives européennes en matière de conservation de la faune marine. Pour les mammifères marins, l’État français s’appuie sur l’Office français de la biodiversité et sur une série d’arrêtés de protection interdisant la capture, le dérangement intentionnel et la détention non autorisée de ces espèces.

La question de la captivité des cétacés a fait l’objet de nombreux débats publics. Les pouvoirs publics ont engagé un mouvement de sortie progressive des delphinariums, en limitant très strictement les conditions de détention de dauphins et d’orques. Les connaissances scientifiques sur leurs capacités cognitives, leur sociabilité et leur sensibilité ont fortement nourri ces discussions. Les résultats obtenus sur les bélugas pourraient peser à terme dans les réflexions internationales sur la captivité et le bien-être de ces animaux, même si la France n’abrite pas aujourd’hui de population naturelle de cette espèce.

Conscience de soi : ce que cela signifie réellement

Le terme « conscience de soi » peut prêter à confusion. Dans le cadre du test du miroir, il désigne la capacité d’un individu à établir que l’image reflétée est bien la sienne et non celle d’un autre. Cela ne signifie pas forcément que l’animal possède un langage interne ou une réflexion comparable à celle des humains, mais qu’il dispose d’une représentation minimale de son propre corps et de ses actions.

Cette représentation joue un rôle central dans plusieurs domaines : relations sociales, coopération, hiérarchie de groupe, gestion de la douleur ou des blessures. Chez les espèces sociales, être capable d’identifier les autres et de se distinguer soi-même semble favoriser des comportements complexes, comme l’entraide ou le partage d’information.

À terme, ces travaux sur les bélugas pourraient amener les biologistes à revoir la manière dont ils évaluent l’intelligence des animaux. Les tests standardisés, pensés à l’origine pour des primates ou des enfants humains, ne sont pas toujours adaptés aux sens, aux contraintes physiques ou à l’écologie d’une baleine ou d’un poisson de récif. L’étude publiée dans PLOS One s’inscrit dans un mouvement plus large qui vise à adapter les protocoles aux capacités réelles de chaque espèce, plutôt que de les juger uniquement à l’aune de critères humains.

Espèce Capacité de reconnaissance de soi au miroir
Chimpanzé, bonobo, orang-outan, gorille Comportements de test de contingence et réussite du mark test
Dauphin à gros nez Observation détaillée du corps et réaction à des marques visuelles
Éléphant d’Asie Inspection du corps et des marques à l’aide du miroir
Pie eurasienne Comportements dirigés vers une marque placée sur le plumage
Labre nettoyeur Réactions spécifiques à des marques sur le corps, observées dans le miroir
Béluga (Natasha dans l’étude) Utilisation du miroir pour inspecter une marque sur le flanc

Pour un lecteur français, ces résultats rappellent à quel point les débats sur la protection des animaux marins ne se limitent pas à la préservation des effectifs. Ils touchent aussi à la reconnaissance de leurs capacités mentales et de leurs besoins sociaux. Les bélugas, avec leur tête arrondie et leur air jugé « souriant », étaient déjà perçus comme des animaux attachants. Les données publiées sur leur conscience de soi renforcent encore la question de la responsabilité humaine vis-à-vis des milieux marins où ils vivent.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le test du miroir en psychologie animale ?

Le test du miroir est un protocole classique permettant de détecter la conscience de soi chez les animaux. Il consiste à observer comment l'animal réagit à son propre reflet et, notamment, s'il comprend que l'image correspond à son propre corps plutôt qu'à un congénère.

Tous les bélugas testés ont-ils reconnu leur reflet ?

Non, seule Natasha a clairement réussi le mark test en montrant qu'elle comprenait que le miroir reflétait son propre corps. Sa fille Maris a adopté des comportements de test de contingence mais n'a pas passé la version « marque » du test de manière concluante. Kathy et Marina se sont peu intéressées au miroir.

Pourquoi le mark test est-il important ?

Le mark test va plus loin que le simple test du miroir : il consiste à dessiner des marques visibles sur le corps de l'animal dans des zones qu'il ne peut pas voir directement. Si l'animal utilise le miroir pour observer ces marques, cela démontre qu'il a compris que le reflet correspond réellement à son propre corps.

Quelles autres espèces peuvent se reconnaître dans un miroir ?

Avant les bélugas, sept espèces avaient réussi le test : les chimpanzés, bonobos, orangs-outans, gorilles, grands dauphins à gros nez, éléphants d'Asie, pie eurasienne et labre nettoyeur. Les chercheurs observent que ces espèces partagent souvent une vie sociale riche et des capacités cognitives avancées.

Comment les chercheurs ont-ils observé les bélugas sans être vus ?

L'équipe a utilisé un miroir sans tain, une paroi qui fonctionne comme un miroir d'un côté tout en restant transparente de l'autre. Cela a permis aux scientifiques de suivre image par image les réactions des animaux sans les déranger.
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