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Des scientifiques fixent des caméras sur des requins-baleines pour la première fois : ce qu’ils ont filmé n’avait jamais été observé

Un requin-baleine de profil, bouche ouverte en train de filtrer le plancton sous la surface de l'océan, avec une petite caméra noire fixée sur son dos.

Au large de l’Australie, des chercheurs ont équipé des requins-baleines de caméras. Les images révèlent un comportement alimentaire insoupçonné.

Longtemps observé uniquement près de la surface, le requin-baleine cachait une grande partie de sa vie loin des regards humains. Un travail relayé par le site scientifique Live Science, à partir d’une étude publiée dans la revue Marine Biology, montre comment des caméras fixées sur ces géants des mers ont permis de lever un coin du voile, notamment au large du récif de Ningaloo, en Australie-Occidentale.

Un géant discret dont l’alimentation restait mystérieuse

Le requin-baleine (Rhincodon typus) est le plus grand poisson vivant : certains individus peuvent atteindre 18 mètres de long. Malgré cette taille impressionnante, il se nourrit presque exclusivement de très petites proies, comme le krill, les œufs de poissons ou le plancton, dans des eaux tropicales pauvres en nutriments. Cette contradiction interroge les scientifiques depuis des années.

Jusqu’ici, la plupart des observations provenaient :

  • de bateaux suivant les animaux en surface ;
  • d’avions ou de drones survolant les zones de rassemblement ;
  • de plongeurs accompagnant les requins sur quelques mètres de profondeur.

Toutes ces méthodes souffraient du même défaut : elles ne permettaient de voir les requins-baleines qu’à proximité de la surface. Or des travaux antérieurs, notamment une étude parue en 2020, laissaient déjà penser que ces poissons passaient jusqu’à 20 % de leur journée à se nourrir à des profondeurs variées, contre moins de 1 % du temps à s’alimenter en surface.

Une large part du régime alimentaire du requin-baleine se joue loin de la surface, dans des zones longtemps inaccessibles à l’observation directe.

Une caméra fixée sur le dos du requin pour un “regard de requin”

Pour contourner cette limite, l’équipe citée par Live Science a fixé des caméras directement sur le dos de dix requins-baleines, au niveau du récif de Ningaloo, en Australie-Occidentale. Ces dispositifs, appelés « balises-caméras », ont permis de récolter plus de 22 heures de vidéo en vue subjective, comme si l’on voyait le monde à travers l’animal.

Les images obtenues montrent les requins :

  • filtrant de la nourriture en nageant tranquillement en pleine eau ;
  • se laissant glisser vers le fond tout en continuant à se nourrir pendant la descente ;
  • remontant vers la surface gueule ouverte, toujours en train d’aspirer leurs proies ;
  • rasant le fond marin, juste au-dessus du sable, pour se nourrir près du plancher océanique.

Selon les auteurs, le « nourrissage sous-marin lent et régulier » constitue l’une des activités les plus fréquentes observées sur les vidéos. Une attitude bien différente des scènes spectaculaires de surface souvent montrées au public, où les requins-baleines nagent bouche grande ouverte dans des eaux riches en plancton.

Ces observations révèlent que l’essentiel de l’alimentation du requin-baleine se déroule sous la surface, dans une routine calme et soutenue, loin des images spectaculaires captées par les plongeurs.

Trente-six comportements répertoriés, dont six inédits liés à l’alimentation

Les chercheurs ne se sont pas contentés de visionner les 22 heures d’images. Ils ont aussi passé en revue 106 études scientifiques déjà publiées sur le requin-baleine, afin de constituer un catalogue le plus complet possible de ses comportements, ce que les biologistes appellent un « éthogramme ».

Au final, ils ont identifié 36 comportements distincts, dont 12 liés directement à la quête de nourriture. Parmi ces comportements alimentaires, six n’avaient jamais été décrits auparavant dans la littérature scientifique. Les détails précis de chacun ne figurent pas dans le résumé repris par Live Science, mais l’ensemble dessine une image bien plus nuancée du mode de vie de l’espèce.

Interrogé par le média scientifique, Philip Motta, professeur émérite de biologie à l’université de Floride du Sud, qui n’a pas participé aux travaux, décrit ces nouvelles séquences comme des données « très précieuses » sur la diversité des comportements alimentaires du requin-baleine, encore très mal connue jusqu’ici.

Une capacité à s’adapter à des mers pauvres en nutriments

Ce travail apporte aussi un élément de réponse à une question de fond : comment un animal aussi massif peut-il survivre dans des eaux tropicales notoirement pauvres en nutriments ? Les chercheurs avancent l’idée que cette espèce doit sa survie à une grande souplesse dans ses techniques de nourrissage.

Selon l’étude citée, la faculté de passer rapidement d’une technique à l’autre – alimentation en pleine eau, près du fond, en descente ou en remontée – lui permettrait de tirer parti de ressources alimentaires très dispersées. Cette « plasticité » alimentaire pourrait expliquer la présence du requin-baleine dans des régions où d’autres grands animaux filtrants auraient du mal à trouver suffisamment de proies.

La diversité des techniques de nourrissage repérées apporte un début d’explication à l’énigme : un très grand animal peut survivre dans des eaux pauvres en se montrant extrêmement flexible dans sa façon de se nourrir.

Des zones d’ombre persistent lors des plongées très profondes

Malgré ces progrès, tout n’est pas éclairci. Les caméras restent limitées par la lumière : au-delà de plusieurs centaines de mètres de profondeur, l’obscurité devient totale et les dispositifs vidéo conventionnels ne peuvent plus enregistrer d’images exploitables.

Les requins-baleines, eux, sont capables de s’immerger à ces grandes profondeurs. Une partie de leurs activités, notamment lors de ces plongées, reste donc totalement inconnue. Interrogé par Live Science, Philip Motta estime que « les découvertes les plus importantes à venir pourraient concerner ce que ces géants pacifiques font lorsqu’ils réalisent ces plongées très profondes ».

L’étude, signée notamment par C. Barry, L. C. Ferreira et A. C. Gleiss, a été publiée le 21 juillet 2026 dans la revue Marine Biology sous le titre « An ethogram for the whale shark (Rhincodon typus) with insights into foraging plasticity ».

Ce que cela signifie pour la protection de l’espèce

Comprendre comment, où et quand le requin-baleine se nourrit aide aussi à mieux le protéger. Cette espèce figure sur la liste des espèces menacées, notamment à cause :

  • des collisions avec les navires dans les zones touristiques ;
  • de certaines pratiques de pêche qui l’exposent à des captures accidentelles ;
  • de la dégradation des écosystèmes marins dont dépend son alimentation ;
  • du réchauffement et de l’acidification des océans, qui modifient la répartition du plancton.

Les zones de nourrissage identifiées grâce aux balises-caméras peuvent à terme être mieux cartographiées. Elles constituent des secteurs sensibles, où des mesures de protection spécifiques peuvent être envisagées par les autorités locales : limitation de la vitesse des bateaux, encadrement des activités touristiques, voire création de réserves marines strictes.

Le parallèle avec la France : balises et suivi des grands animaux marins

Les requins-baleines ne fréquentent pas les eaux françaises métropolitaines. En revanche, les méthodes utilisées en Australie rappellent celles mises en œuvre avec d’autres grands animaux marins suivis par les programmes français de recherche, par exemple les tortues marines, les raies ou certaines espèces de requins présentes dans l’océan Indien ou l’Atlantique.

En France, l’Office français de la biodiversité et plusieurs laboratoires de recherche utilisent aussi des balises électroniques, parfois munies de capteurs et de systèmes d’enregistrement, pour suivre les déplacements et le comportement d’espèces migratrices. Ces données contribuent à la création ou à l’ajustement d’aires marines protégées, à la même manière que les informations collectées à Ningaloo peuvent guider les mesures australiennes.

Pour un lecteur français, ce type d’étude illustre concrètement l’intérêt des technologies d’observation embarquées : elles ouvrent un accès direct à la vie quotidienne d’animaux difficilement observables, sans multiplier les interventions humaines intrusives.

Comprendre quelques notions scientifiques clés

Qu’est-ce qu’un éthogramme ?

Les auteurs de l’étude parlent d’« éthogramme » du requin-baleine. Ce terme désigne, en éthologie (la science du comportement animal), un inventaire détaillé de tous les comportements observés chez une espèce. Chaque attitude est décrite et nommée, afin de pouvoir être reconnue et comparée dans différents contextes ou régions.

Un éthogramme sert ensuite de base :

  • pour étudier l’influence de l’environnement sur le comportement ;
  • pour comparer différentes populations d’une même espèce ;
  • pour suivre l’impact d’une activité humaine (tourisme, pêche, trafic maritime).

La « plasticité alimentaire », un atout face au changement climatique

La notion de « plasticité alimentaire » revient au cœur de cette étude. Elle désigne la capacité d’un animal à modifier sa manière de se nourrir en fonction des ressources disponibles : changement de proies, de lieux, de profondeur ou de technique de capture.

Dans un océan soumis au changement climatique, cette souplesse représente un avantage. Les espèces capables d’adapter leurs comportements ont davantage de chances de maintenir leur alimentation lorsque les conditions environnementales évoluent. À l’inverse, les animaux très spécialisés, dépendants d’un seul type de proie ou d’un seul milieu, se retrouvent plus vulnérables.

Les données recueillies auprès des requins-baleines illustrent concrètement ce principe : un même individu peut filtrer du plancton en surface, puis se nourrir près du fond, puis encore exploiter des ressources à mi-profondeur lors d’une plongée. Cette polyvalence contribue sans doute à la survie de l’espèce dans des mers pourtant considérées comme pauvres.

Questions fréquentes

Pourquoi était-il difficile d'étudier le régime alimentaire du requin-baleine avant cette étude ?

Les observations précédentes provenaient uniquement de bateaux, drones et plongeurs à la surface. Or une étude de 2020 montrait que le requin-baleine passe jusqu'à 20 % de sa journée à se nourrir en profondeur, contre moins de 1 % en surface, rendant la majorité de son alimentation invisible aux observateurs.

Comment un aussi grand animal peut-il survivre dans des eaux pauvres en nutriments ?

Le requin-baleine possède une grande flexibilité dans ses techniques de nourrissage : il peut manger en pleine eau, près du fond, en descente ou en remontée. Cette plasticité alimentaire lui permet de tirer parti de ressources alimentaires très dispersées, ce que d'autres grands animaux filtrants ne pourraient pas faire.

Quels sont les six nouveaux comportements alimentaires découverts ?

L'article ne détaille pas précisément chacun des six comportements inédits, mais ils incluent des variations du nourrissage sous-marin lent et régulier, comme le rasage du fond marin ou les descentes progressives en s'alimentant.

Y a-t-il encore des zones d'ombre dans la connaissance du requin-baleine ?

Oui, les caméras ne peuvent filmer au-delà de quelques centaines de mètres de profondeur en raison de l'obscurité totale. Or les requins-baleines peuvent s'immerger à des profondeurs bien plus importantes, laissant une partie de leurs activités totalement inconnue.

Comment ces découvertes peuvent-elles aider à protéger le requin-baleine ?

Les zones de nourrissage identifiées par les balises-caméras peuvent être cartographiées et devenir des secteurs sensibles où les autorités imposeront des limitations de vitesse des bateaux, un encadrement du tourisme ou la création de réserves marines strictes.
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