HGlycee.fr

Des scientifiques assistent à la naissance d’un cachalot : ce que font les autres baleines ensuite les a stupéfiés

Un groupe de cachalots en surface de l'océan, plusieurs femelles positionnées autour d'un nouveau-né qu'elles maintiennent à flot collectivement.

Au large de la Dominique, des chercheurs ont filmé scène rarissime : un cachalot met bas, entouré d’un groupe étonnamment agité.

Au cœur des Caraïbes, près de l’île de la Dominique, une équipe de biologistes marins a assisté à un événement presque jamais documenté chez les cachalots : une mise bas en direct, minutieusement filmée et analysée. Le récit, rapporté par le magazine scientifique américain Scientific American, révèle un comportement collectif inattendu chez ces géants des mers, qui intrigue désormais les chercheurs.

Une journée « étrange » au large de la Dominique

Le 8 juillet 2023, le biologiste des cachalots Shane Gero se trouve à bord d’un bateau de recherche, au large de la Dominique. Lui et ses collègues suivent depuis longtemps un groupe de cachalots, baptisé « unité A ». Ce jour-là, quelque chose le frappe immédiatement.

Les animaux flottent calmement en surface, presque immobiles. Pour un spécialiste, cette attitude sort de l’ordinaire. Les cachalots ne semblent ni jouer, ni interagir vraiment entre eux. Ils ne dorment pas non plus : le sommeil a lieu plutôt en profondeur, en colonne, sous l’eau.

Les scientifiques constatent un comportement inédit : un groupe de cachalots reste regroupé et immobile en surface, comme en attente de quelque chose.

Très vite, la scène bascule. Les cachalots commencent à plonger et à se retourner dans l’eau. Gero repère alors un large panache de sang. Sa première interprétation est logique : il pense à une attaque. Plus tôt dans la journée, son équipe avait aperçu des globicéphales, ou baleines pilotes, connues pour adopter des comportements agressifs envers les cachalots.

Du sang dans l’eau… puis une « petite tête » apparaît

Sur le moment, tout laisse croire à une confrontation. Mais l’image qui surgit va tout changer. Comme le raconte Gero, une « petite tête » apparaît soudain à la surface, suivie d’une caudale. Pas de scène de prédation, mais l’arrivée d’un nouveau-né.

Il ne s’agit pas d’un combat, mais d’une naissance. Un bébé cachalot vient de voir le jour sous les yeux des scientifiques. Gero dit avoir été « totalement sidéré et rempli d’admiration » devant ce spectacle que très peu d’humains ont vu, et encore moins filmé.

Immédiatement, l’équipe se met en action. Les chercheurs déclenchent les caméras, font décoller un drone et s’acharnent à documenter chaque seconde. Les batteries du drone chauffent ? Ils les rafraîchissent dans un simple congélateur à bord, pour ne pas perdre une miette de cette séquence rarissime.

Un travail d’équipe entre deux lignées de femelles

Les images vont ensuite être analysées avec des outils d’intelligence artificielle, précisent les auteurs de l’étude publiée dans la revue Science. En croisant les angles de vue et en suivant les mouvements des animaux, les chercheurs montrent que deux « matrilignées » de cachalots – des groupes dirigés par des femelles apparentées – coopèrent durant la naissance.

Ces deux lignées, qui composent ensemble l’« unité A », semblent coordonner leurs déplacements. Les 11 cachalots du groupe participent à un moment ou à un autre. L’analyse vidéo met en évidence un rôle central pour trois femelles :

  • Rounder, la mère du baleineau,
  • Aurora, sa demi-sœur,
  • Ariel, une jeune femelle non apparentée directement à la mère.

Les scientifiques observent ces animaux placer leurs corps sous celui du nouveau-né, le soulever, le soutenir à la surface.

Les femelles cachalots se relaient pour maintenir le baleineau en surface, comme une véritable « équipe d’accouchement » marine.

Après quelques heures, les deux groupes se séparent et reprennent leurs habitudes respectives, comme si la parenthèse coopérative venait de se refermer.

Un comportement qu’on pensait réservé aux humains et à certains singes

Chez l’être humain, l’assistance à la naissance fait partie des comportements sociaux centraux : sages-femmes, proches, personnel médical encadrent la mise au monde. Le phénomène existe aussi chez certains primates, comme les bonobos ou certains singes au nez retroussé.

Les auteurs de l’étude rappellent qu’un tel soutien coordonné à la mise bas était jusqu’ici surtout considéré comme une caractéristique des humains et de leurs proches parents primates. La scène observée chez les cachalots vient donc bousculer cette idée.

Le rassemblement massif de femelles autour de la mère peut répondre à plusieurs fonctions possibles, avancent les chercheurs :

  • former un « bouclier » contre des prédateurs ou des concurrents, comme les baleines pilotes observées dans la zone ;
  • aider physiquement le nouveau-né à rester en surface, le temps qu’il apprenne à respirer et à nager efficacement ;
  • renforcer les liens sociaux au sein du groupe autour d’un événement clé de la vie.

Protéger et porter : pourquoi les cachalots se regroupent

Un point intrique particulièrement les scientifiques : la capacité des très jeunes cachalots à rester à la surface. Les adultes, massifs, flottent aisément. Les nouveau-nés, eux, ont tendance à couler et doivent fournir davantage d’efforts pour remonter respirer.

En soutenant physiquement le petit, les femelles lui offrent un « coussin » vivant qui lui évite d’épuiser ses forces dès les premières minutes de vie.

Le danger ne vient pas uniquement de la fatigue. Dans ce secteur de la mer des Caraïbes, d’autres cétacés comme les baleines pilotes peuvent se montrer agressifs. Les globicéphales aperçus plus tôt dans la journée ont d’ailleurs fini par approcher la zone, indiquent les chercheurs, qui analysent encore ces séquences pour comprendre leurs interactions exactes avec le groupe de cachalots.

La présence de plusieurs femelles expertes, plus âgées ou déjà mères, pourrait aussi faciliter la gestion d’une mise bas compliquée. Même si l’étude ne démontre pas une « assistance obstétricale » au sens humain, elle met en lumière un niveau élevé de coordination sociale.

Ce que les clics des cachalots pourraient révéler

Au-delà des images, l’équipe de Shane Gero veut relier ces comportements aux sons produits par les cachalots. Le biologiste est l’un des responsables du Project CETI, une initiative scientifique qui vise à décrypter la communication des cétacés.

Les cachalots utilisent des séries de clics, parfois organisées en « codas », pour communiquer. En combinant les enregistrements sonores existants avec les vidéos de cette naissance, les chercheurs espèrent identifier si des « messages » spécifiques accompagnent la mise bas :

  • Des séquences de clics particulières avant et pendant le travail.
  • D’éventuels signaux d’alerte en présence de baleines pilotes.
  • Des vocalisations propres à la mère, au baleineau ou aux « tantes ».
  • Les résultats pourraient apporter un éclairage sur la façon dont un groupe de cachalots s’organise vocalement face à un événement critique comme une naissance.

    Un baleineau suivi dans le temps, « vivant et en bonne santé »

    Les chercheurs ne se sont pas arrêtés au jour de la naissance. D’après un porte-parole de Project CETI cité par Scientific American, le petit cachalot continue de nager aujourd’hui dans les Caraïbes, « vivant et en bonne santé ».

    Le suivi sur la durée doit permettre de voir comment ce jeune s’intègre dans le groupe, quelles femelles s’en occupent le plus et comment évolue sa relation avec sa mère et avec Aurora et Ariel, très impliquées au moment de sa venue au monde.

    Ce que cela change pour notre compréhension des cachalots

    Pour les spécialistes, cette observation marque une étape importante. Gero souligne qu’« c’est vraiment la première fois que quelqu’un était là avant la naissance, pendant le travail, l’expulsion et l’après, et pouvait quantifier ce qui se passait ».

    Les cachalots sont des animaux sociaux, dotés de cultures de clans : dialectes vocaux, habitudes de chasse, déplacements. La scène de la Dominique suggère que ces cultures s’étendent peut-être aussi à la manière d’accompagner les naissances.

    Aspect observé Chez les cachalots de Dominique
    Structure sociale Groupes de femelles apparentées en matrilignées (unité A)
    Mise bas Naissance observée en surface, avec présence de tout le groupe
    Rôle du groupe Soutien physique au nouveau-né, proximité constante autour de la mère
    Hypothèse principale Protection contre les menaces et aide à la flottabilité du petit

    Naissances assistées chez les animaux : un phénomène rare

    Chez la plupart des mammifères, la femelle met bas à l’écart du groupe, avec peu voire aucune aide. Les cas où plusieurs membres d’un groupe s’impliquent activement restent peu fréquents. Les primates tels que les bonobos ou certains singes au nez retroussé constituent une exception documentée.

    Le cas rapporté au large de la Dominique place les cachalots parmi ces espèces où la mise bas devient un événement collectif. Pour les biologistes, cela alimente une réflexion plus large sur l’évolution des comportements d’entraide autour de la reproduction.

    Naissances de cétacés : quelles observations au large de la France ?

    Dans les eaux françaises, qu’elles soient métropolitaines ou ultramarines, les chercheurs observent aussi des cétacés, mais les scènes de naissance restent très rares à documenter. La plupart des connaissances sur les mises bas reposent sur :

    • des observations ponctuelles de nouveau-nés accompagnés d’adultes,
    • des échouages de femelles avec fœtus,
    • des études photographiques comparant la taille et les marques des jeunes au fil du temps.

    Les programmes scientifiques menés en France métropolitaine suivent notamment les dauphins, rorquals ou petits cétacés côtiers. Les mêmes contraintes s’appliquent qu’aux Caraïbes : la naissance survient rarement à proximité d’un bateau de recherche, et sa durée reste courte.

    Les principes observés en Dominique – solidarité du groupe, protection face aux menaces, importance de la surface pour le premier souffle – intéressent directement les chercheurs français. Ils guident la façon d’interpréter de futures images collectées en Méditerranée, en Atlantique ou dans les eaux ultramarines comme la Guadeloupe ou la Martinique, où transitent aussi de grands cétacés.

    Quelques repères pour comprendre les cachalots

    Pour mesurer la portée de cette scène, quelques éléments permettent de situer l’espèce :

    • Le cachalot fait partie des plus grands cétacés à dents, capable de plonger à plus de 1 000 mètres pour chasser des calmars.
    • Les groupes de femelles vivent en communautés stables avec leurs petits, tandis que les mâles rejoignent des zones plus nordiques en grandissant.
    • Les communications se font surtout par des clics, que des projets comme Project CETI tentent d’interpréter de manière fine.

    Chaque naissance revêt une importance majeure pour ces populations, souvent fragilisées par le bruit sous-marin, les collisions avec les navires ou les engins de pêche. Observer une mise bas réussie, suivie d’un développement « vivant et en bonne santé » du petit, donne un signe encourageant sur la capacité de ces groupes à se maintenir.

    Pour les lecteurs français, cette histoire montre enfin comment les nouvelles technologies – drones, intelligence artificielle appliquée à la vidéo et au son – transforment peu à peu notre compréhension des grands animaux marins. Une simple journée « étrange » en mer, bien documentée, suffit parfois à ouvrir une fenêtre sur la vie intime d’une espèce entière.

    Questions fréquentes

    Pourquoi les cachalots femelles se regroupent-elles autour d'une naissance ?

    Elles forment un « bouclier » contre les prédateurs comme les baleines pilotes, aident physiquement le nouveau-né à rester à la surface car il a tendance à couler, et renforcent les liens sociaux au sein du groupe autour d'un événement clé.

    Quel est le rôle spécifique de chaque femelle dans l'assistance ?

    Rounder, la mère du baleineau, Aurora (sa demi-sœur) et Ariel (une jeune femelle non apparentée) jouent les rôles centraux en plaçant leurs corps sous le nouveau-né pour le soulever et le soutenir à la surface, relayées par d'autres femelles.

    Pourquoi les nouveau-nés cachalots ont-ils besoin d'aide pour rester à la surface ?

    Contrairement aux adultes massifs qui flottent aisément, les jeunes cachalots ont tendance à couler et doivent fournir beaucoup d'efforts pour respirer. Le soutien physique des femelles leur offre un « coussin » vivant qui préserve leurs forces.

    Ce comportement d'assistance existe-t-il chez d'autres animaux ?

    Jusqu'à présent, ce type de soutien coordonné à la mise bas était surtout considéré comme une caractéristique des humains et de leurs proches parents primates comme les bonobos, avant cette découverte chez les cachalots.

    Comment les chercheurs vont-ils exploiter cette observation ?

    L'équipe du Project CETI combinera les enregistrements sonores avec les vidéos pour identifier si des messages spécifiques, via les clics et codas des cachalots, accompagnent la mise bas et coordonnent le groupe.
    Défiler vers le haut