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546 225 personnes testées en 40 ans : la génération qu’on dit la plus narcissique de l’histoire est en réalité la moins narcissique mesurée depuis 1980

Une vaste étude internationale bat en brèche l’idée d’une génération obsédée par elle-même, en s’appuyant sur quarante ans de données issues de 55 pays.

Longtemps accusés d’être « la génération du selfie », les jeunes adultes actuels seraient en réalité moins narcissiques que leurs aînés. C’est ce que montre une méta‑analyse impressionnante citée par le média en ligne anglo‑saxon Ideapod : plus de 546 000 personnes testées entre 1982 et 2023, dans 55 pays, avec une même question de fond – la jeunesse d’aujourd’hui est‑elle vraiment plus centrée sur elle-même que les précédentes ?

Un vieux procès fait à chaque nouvelle génération

Depuis des décennies, chaque cohorte de jeunes se voit reprocher un excès d’ego. Les baby‑boomers l’ont dit de la génération suivante, la génération X l’a entendu à propos des millennials, et désormais millennials et génération Z subissent le même verdict, souvent dans des tribunes virales… ou au dîner familial.

Les « preuves » avancées sont familières :

  • la multiplication des selfies ;
  • le fait de vivre seul plus longtemps ;
  • les « trophées de participation » attribués aux enfants ;
  • la quête permanente de validation sur les réseaux sociaux.

Répété assez souvent, ce récit se transforme en vérité admise. Pourtant, il reposait sur une base scientifique beaucoup plus fragile qu’on ne l’imaginait.

Sur quoi reposait l’idée d’une “épidémie de narcissisme” ?

Le discours d’« épidémie de narcissisme » naît au milieu des années 2000. À l’époque, plusieurs études psychologiques montrent une hausse apparente des scores de narcissisme chez des étudiants américains, mesurés via le « Narcissistic Personality Inventory », un questionnaire standard utilisé en psychologie de la personnalité.

Ces travaux, largement commentés, alimentent un livre à succès, d’innombrables éditoriaux et deviennent une sorte de raccourci commode pour parler d’une génération entière. Sauf que deux points cruciaux sont souvent oubliés :

  • Les échantillons étaient très limités : majoritairement des étudiants, dans un seul pays, dans un environnement social relativement homogène.
  • La fenêtre d’observation se concentrait sur une période courte, jusqu’au début des années 2000.
  • À partir de ces données restreintes, le récit s’étend à des millions de personnes de la même tranche d’âge, partout dans le monde, comme si une courbe observée sur quelques campus décrivait un trait universel de caractère.

    Quarante et un ans de données, 55 pays… et une surprise

    Pour tester réellement l’idée d’une génération de plus en plus narcissique, une équipe de psychologues de l’université de Vienne a décidé de reprendre le dossier à la base. Leur méthode : une méta‑analyse géante, compilant 1 621 échantillons issus de plus de 1 100 études, pour un total de 546 225 participants, dans 55 pays, entre 1982 et 2023.

    Avec un tel volume de données, couvrant l’ère pré‑internet jusqu’à l’ère des smartphones, on ne regarde plus une anecdote locale, mais une tendance de fond.

    Le résultat ne montre ni explosion, ni stagnation du narcissisme. Il montre une baisse.

    Période étudiée Tendance des scores de narcissisme
    1982 – 2008 Baisse progressive
    Après 2008 Baisse plus marquée

    Les chercheurs constatent que, sur quatre décennies, la seule tendance solide est une diminution des scores de narcissisme, y compris chez les jeunes générations souvent montrées du doigt.

    Quand le bénévolat contredit le cliché de l’égoïsme

    Cette évolution s’accorde avec une autre donnée rarement mise en avant : les comportements altruistes. Aux États‑Unis, l’American Freshman Survey indiquait déjà que la proportion d’étudiants déclarant faire du bénévolat était passée de 66 % en 1990 à 84 % en 2008, précisément au moment où les jeunes étaient décrits comme de plus en plus « egocentriques ».

    Les faits dessinent une réalité plus nuancée : la montée des réseaux sociaux n’a pas empêché une progression des activités tournées vers les autres.

    Pourquoi le récit « les jeunes sont narcissiques » survit-il ?

    Si les données contredisent le discours dominant, pourquoi ce dernier persiste-t-il ? La réponse tient en partie à la force des histoires simples. Accuser les plus jeunes de « tout gâcher » est un scénario ancien, presque rassurant pour ceux qui prennent de l’âge et voient leur influence diminuer.

    Un autre facteur tient à la manière dont la personnalité est mesurée. Les psychologues qui manipulent des questionnaires de personnalité soulignent souvent qu’un score reflète un contexte précis : une génération, un pays, une tranche d’âge. Étendre ces chiffres à l’ensemble de la jeunesse mondiale revient à forcer une donnée limitée à expliquer un phénomène bien plus large.

    Quand on élargit le prisme, en passant d’un seul pays à 55, d’une décennie à quatre, le fameux « raz‑de‑marée narcissique » disparaît.

    Une confusion entre visibilité et narcissisme

    Le récit sur la « génération narcissique » ne vient pas seulement d’une mauvaise lecture des chiffres. Il naît aussi d’une confusion entre visibilité et prévalence.

    • Les plateformes numériques valorisent l’auto‑mise en scène : photos, stories, vidéos.
    • Dans un contexte économique instable, l’auto‑promotion devient parfois une nécessité professionnelle.
    • Les traces d’ego qui, autrefois, restaient dans un journal intime sont maintenant publiques, archivées dans des fils d’actualité.

    Ce qui change, ce n’est pas forcément le niveau de narcissisme, mais la quantité de preuves visibles de l’auto‑centrage ordinaire, présent dans toutes les générations. On confond un comportement plus documenté avec un comportement plus fréquent.

    Le tournant de 2008 : quand la crise fait chuter le narcissisme

    Un détail frappe dans les résultats : la baisse du narcissisme s’accélère après la crise financière de 2008, alors que certains commentateurs accusaient à l’époque des emprunteurs jeunes et imprudents d’avoir alimenté la bulle.

    Les nouvelles données racontent autre chose : non seulement les scores de narcissisme continuent de baisser, mais les attitudes de coopération et d’engagement collectif poursuivent leur progression. Une lecture plausible avancée par les chercheurs est que l’instabilité économique pousse les individus à moins se centrer sur une image grandiose d’eux-mêmes et davantage sur la sécurité, la prudence et le soutien mutuel.

    Dans un environnement fragile, l’ostentation recule, la recherche de stabilité prend le dessus, surtout chez les jeunes adultes qui entrent sur un marché du travail tendu.

    Loin d’engendrer une génération sûre d’elle à l’excès, la crise aurait plutôt contribué à la rendre plus réaliste, plus inquiète, parfois plus collective.

    Ce que cela change dans notre façon de parler des générations

    Les auteurs cités par Ideapod ne nient pas que les cultures évoluent, ni que les habitudes changent avec les outils numériques. Ils soulignent en revanche que réduire des millions de personnes nées sur une période de dix ou quinze ans à un seul trait de caractère (narcissique, paresseuse, fragile…) ne tient pas face aux données.

    Le véritable enseignement est ailleurs :

    • Les récits sur les générations disent souvent plus sur les angoisses de ceux qui les formulent que sur les jeunes qu’ils décrivent.
    • Une critique adressée à « la génération X », « les millennials » ou « la génération Z » ressemble aux étiquettes qu’une famille colle à un enfant – « le difficile », « l’égoïste » –, parfois longtemps après que la réalité a changé.

    Les chercheurs évoquent un cadre de réflexion qu’ils appellent « Sovereign Mind », qui invite à remettre en cause ces scénarios hérités. Il s’agit de :

    • Désapprendre : repérer l’idée reçue selon laquelle chaque nouvelle génération représente une chute morale par rapport à la précédente, idée déjà présente chez certains auteurs de la Grèce antique.
    • Restaurer : prendre le temps de regarder des décennies de données plutôt qu’un titre accrocheur ou une impression personnelle.
    • Se défendre : identifier les récits qui utilisent une génération comme symbole commode du déclin et refuser de les laisser définir l’image qu’on a de soi.

    Et en France, où en est le narcissisme des jeunes ?

    L’étude mise en avant par Ideapod agrège des données issues de 55 pays, dont la France fait partie dans certaines recherches, même si la synthèse ne détaille pas pays par pays. En psychologie française, les outils pour mesurer la personnalité ressemblent à ceux utilisés dans le monde anglo‑saxon : échelles de narcissisme, questionnaires de traits, enquêtes en milieu étudiant ou dans la population générale.

    Les travaux menés en France aboutissent à des constats comparables à ceux observés ailleurs :

    • pas de preuve robuste d’une flambée récente du narcissisme chez les jeunes adultes ;
    • un usage intensif des réseaux sociaux qui accroît la visibilité des comportements d’auto‑mise en scène, sans démontrer un changement massif de personnalité ;
    • un engagement notable dans des causes collectives, associatives, environnementales ou sociales, qui coexiste avec la valorisation de l’expression de soi.

    Les institutions publiques ou associatives françaises qui travaillent sur la jeunesse (services de l’État, observatoires universitaires, grandes associations) décrivent davantage des préoccupations liées au logement, à l’emploi, à la santé mentale ou au climat qu’une explosion de l’ego. Le débat sur le narcissisme vient surtout de commentaires culturels ou médiatiques, comme aux États‑Unis.

    Ce que signifie réellement “narcissisme” dans ces études

    Le terme « narcissisme » évoque souvent une personne imbue d’elle‑même, incapable d’empathie. En clinique, le trouble de la personnalité narcissique est effectivement une pathologie, mais les études citées par Ideapod ne parlent pas de cela.

    Elles mesurent un narcissisme “grandiose” de niveau normal, entendu comme :

    • une tendance à surestimer ses qualités ;
    • un besoin d’admiration ;
    • un certain goût pour la mise en avant de soi.

    Tout individu en possède une part. Les questionnaires évaluent où chacun se situe sur ce continuum, sans diagnostiquer une maladie. Confondre hausse éventuelle de certains comportements visibles avec une explosion de troubles psychiatriques serait trompeur.

    Pour un lecteur français, l’enjeu est double : relativiser les discours catastrophistes sur « la génération selfie » et garder en tête que les outils de mesure en psychologie ont leurs limites. Un score reflète une époque, un milieu social, un pays ; l’étendre à tout le monde demande de solides précautions que la nouvelle méta‑analyse, citée par Ideapod, a précisément cherché à prendre.

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