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Depuis l’interdiction des néonicotinoïdes, les oiseaux insectivores reprennent leur envol en France : ce que montrent les dernières études

Un groupe d'oiseaux insectivores en vol au-dessus de champs agricoles français, symbolisant leur retour progressif depuis l'interdiction des néonicotinoïdes

Interdits depuis 2018 en Europe, les néonicotinoïdes laissent enfin entrevoir un léger mieux pour certains oiseaux insectivores en France.

En s’appuyant sur des données collectées partout en France, une étude scientifique citée par la revue Environmental Pollution et présentée par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité met en évidence un début de rétablissement des oiseaux insectivores depuis l’interdiction des néonicotinoïdes. Un frémissement qui relance, souligne l’article, le débat sur le poids réel des pesticides dans l’effondrement de la biodiversité agricole européenne.

Un lien désormais documenté entre pesticides et oiseaux insectivores

Depuis les années 1990, les néonicotinoïdes se sont imposés dans les champs européens comme insecticides de référence. Leur toxicité pour les abeilles est désormais largement reconnue, mais leurs effets sur les autres espèces restaient moins clairement établis. L’étude menée par le chercheur français Thomas Perrot pour la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), à partir de données du Muséum national d’Histoire naturelle, comble en partie ce vide.

Les chercheurs se sont appuyés sur le Suivi temporel des oiseaux communs (STOC), un programme de suivi scientifique présent sur plus de 1 900 sites, et sur le French Breeding Bird Survey (FBBS), couvrant près de 2 000 parcelles agricoles entre 2013 et 2022. Objectif : relier la présence de néonicotinoïdes, en particulier l’imidaclopride, à l’évolution des populations d’oiseaux selon leur régime alimentaire.

Les données montrent une association nette entre la présence d’imidaclopride et la baisse d’abondance des oiseaux insectivores, avant comme après l’interdiction officielle.

Avant le bannissement européen, la présence d’imidaclopride se traduisait par un recul moyen de 12,7 % des oiseaux insectivores dans les zones exposées. Après 2018, l’étude observe encore une baisse de 9 %, malgré l’arrêt de l’usage généralisé de cette molécule. Ce décalage met en lumière la persistance du produit dans les sols, les eaux et la chaîne alimentaire.

Imidaclopride : un pesticide persistant au cœur du problème

En France, l’imidaclopride a longtemps été le néonicotinoïde le plus utilisé. L’étude rappelle qu’on le retrouvait dans les eaux de surface, les sols agricoles, les organismes du sol comme les vers de terre, mais aussi dans les tissus de rongeurs et d’oiseaux. Il agit sur deux leviers : raréfaction des insectes dont se nourrissent les oiseaux et toxicité directe, aiguë ou chronique.

Les auteurs soulignent que les espèces insectivores, qui dépendent presque exclusivement des invertébrés, se retrouvent en première ligne. À l’inverse, les oiseaux granivores ou généralistes apparaissent moins sensibles :

  • les insectivores subissent une baisse linéaire de leurs effectifs avec l’augmentation de l’exposition à l’imidaclopride ;
  • les granivores ne montrent pas de relation simple et peuvent même connaître un pic d’abondance à exposition intermédiaire ;
  • les espèces généralistes affichent une relative stabilité, signe d’une meilleure capacité d’adaptation.

Cette différence de réaction renforce l’hypothèse d’un impact majeur via la chaîne alimentaire des insectes, déjà suggérée par des travaux menés aux États-Unis et aux Pays-Bas sur les mêmes molécules.

Une reprise timide après l’interdiction européenne

La décision de l’Union européenne de bannir plusieurs néonicotinoïdes en 2018 visait avant tout à protéger les pollinisateurs. L’étude analysée montre qu’elle commence aussi à produire des effets mesurables sur les populations d’oiseaux insectivores, même si la reprise reste limitée.

Depuis l’interdiction, l’écart d’abondance entre zones fortement exposées et zones peu exposées diminue, signe d’un début de rétablissement des insectivores.

Les chercheurs constatent une légère remontée des effectifs dans les sites où l’imidaclopride était fortement présent avant 2018. Toutefois, le pesticide continue d’être détecté plusieurs années après l’arrêt officiel de son usage. Les propriétés chimiques de la molécule expliquent cette longévité dans l’environnement.

En France, le dossier est encore compliqué par les dérogations accordées aux betteraves sucrières en 2021 et 2022, rappelées par l’étude. Ces autorisations temporaires pour les semences traitées ont prolongé l’exposition de la faune, y compris des oiseaux, dans certaines régions cultivées.

À ces effets retardés s’ajoutent d’autres pressions : fragmentation des habitats, disparition des haies, intensification agricole ou réchauffement climatique. Autant de facteurs qui influencent aussi les populations d’oiseaux et rendent l’analyse plus complexe.

Interrogé par le quotidien britannique The Guardian, Thomas Perrot estime que ce début de rétablissement ne doit pas masquer l’ampleur du chantier : il faudra, selon lui, « probablement plusieurs décennies pour voir une vraie restauration des populations », en référence à l’exemple historique du DDT, autre pesticide très persistant.

Des réponses contrastées selon les espèces et les paysages

L’étude a suivi 57 espèces d’oiseaux sur 1 983 parcelles réparties sur l’ensemble du territoire français. Elle montre que la réaction à l’imidaclopride varie fortement selon le régime alimentaire et le contexte écologique.

Les insectivores présentent une relation directe entre niveau d’exposition et chute des effectifs. Les granivores, parfois plus nombreux à exposition intermédiaire, semblent répondre à des mécanismes plus complexes, peut-être liés à la structure des cultures ou à la disponibilité des graines.

Groupe d’oiseaux Régime alimentaire dominant Réponse à l’imidaclopride
Insectivores Insectes et invertébrés Baisse linéaire de l’abondance avec l’exposition
Granivores Graines et céréales Réponses non linéaires, parfois pic à exposition moyenne
Généralistes Régime varié Pas de lien clair avec l’imidaclopride

La géographie du territoire français joue aussi un rôle. Les oiseaux insectivores se montrent plus abondants dans le centre, le nord-ouest et l’est du pays, alors que les granivores dominent dans le sud. Cette répartition reflète les grands types de cultures, les pratiques agricoles et la structure des paysages.

Les zones d’agriculture intensive, pauvres en haies, prairies et mares, concentrent davantage de produits chimiques et offrent moins de refuges à la faune. À l’inverse, les parcelles en agriculture extensive ou biologique, mieux dotées en habitats semi-naturels, servent de havres pour les populations d’oiseaux.

Un nouvel indicateur pour mesurer la toxicité globale

Les chercheurs introduisent dans leurs travaux un outil inédit : le Total Applied Toxicity (TAT). Cet indicateur vise à évaluer la toxicité cumulative de l’ensemble des pesticides utilisés sur un territoire, et non plus seulement celle d’une molécule isolée.

Le TAT agrège l’impact potentiel de tous les produits appliqués sur différents groupes biologiques, offrant une vision globale de la pression chimique exercée sur les écosystèmes.

Concrètement, le TAT permet de prendre en compte :

  • la quantité de chaque pesticide utilisée ;
  • sa toxicité spécifique pour différents organismes (insectes, oiseaux, invertébrés aquatiques) ;
  • la combinaison des effets directs (toxicité sur l’animal) et indirects (disparition des proies).

Les résultats obtenus avec cet indicateur confirment que l’imidaclopride n’est qu’une partie du problème. C’est l’ensemble du cocktail de produits chimiques employés en agriculture qui pèse sur la biodiversité. Cette approche globale pourrait inspirer de futures réglementations européennes, en orientant les politiques vers une réduction de la toxicité totale plutôt que molécule par molécule.

Où en est la France face à cet enjeu de biodiversité agricole ?

L’étude met en lumière le rôle des politiques européennes, notamment la stratégie « De la ferme à la table » du Pacte vert. Elle rappelle que les objectifs de réduction de 50 % de l’usage et du risque des pesticides à l’horizon 2030 restent difficiles à atteindre, en raison de la pression des lobbies, de la simplification des procédures d’autorisation et des pratiques très diverses entre États membres.

Pour la France, ces résultats confirment que l’interdiction des néonicotinoïdes, même tardive et parfois contournée par des dérogations, commence à produire des effets positifs, mais insuffisants. Le pays s’inscrit dans une dynamique où :

  • la réglementation réduit l’usage de certaines substances les plus dangereuses ;
  • les agriculteurs doivent adapter leurs pratiques pour limiter les pertes de rendement ;
  • les scientifiques appellent à des changements plus profonds des systèmes de production.

Pour les lecteurs français, ces travaux rappellent que la protection des oiseaux insectivores ne repose pas uniquement sur l’interdiction de quelques produits, mais sur l’ensemble du modèle agricole : diversité des cultures, maintien des haies, rotation des parcelles, développement de l’agroécologie.

Quelles pistes pour accélérer le retour des oiseaux insectivores ?

Selon les auteurs, l’arrêt des néonicotinoïdes marque un tournant, mais ne suffira pas à lui seul à restaurer les populations d’oiseaux. Ils plaident pour une transformation plus large des pratiques rurales et des politiques publiques.

Renforcer la restauration des habitats, limiter l’ensemble des pesticides et intégrer la biodiversité au cœur des modèles agricoles apparaissent comme les leviers centraux.

Parmi les recommandations évoquées :

  • accroître le financement de l’agriculture agroécologique, qui réduit la dépendance aux intrants chimiques ;
  • développer les infrastructures écologiques : haies, bandes enherbées, mares et bosquets ;
  • soutenir la recherche indépendante sur les effets cumulés des produits chimiques ;
  • utiliser des indicateurs comme le TAT pour guider les décisions publiques.
  • Pour un agriculteur français, cela peut se traduire par des choix très concrets : laisser des bandes non traitées en bord de champ, conserver ou replanter des haies, diversifier les cultures, limiter les traitements de routine et recourir davantage aux auxiliaires de culture (coccinelles, carabes, oiseaux eux-mêmes) pour réguler les ravageurs.

    Pourquoi la restauration des oiseaux est un enjeu agricole

    Les oiseaux insectivores ne représentent pas seulement un patrimoine naturel apprécié des promeneurs. Ils jouent aussi un rôle direct dans le fonctionnement des agroécosystèmes. En consommant de grandes quantités d’insectes, ils contribuent à la régulation de certains ravageurs de cultures, en complément d’autres prédateurs naturels.

    La disparition de ces espèces affaiblit la capacité des systèmes agricoles à se défendre contre les pullulations d’insectes nuisibles, ce qui peut, à terme, accroître la dépendance aux pesticides. À l’inverse, leur retour progressif constitue un signal encourageant pour la résilience des campagnes françaises.

    L’étude présentée par la FRB et publiée dans Environmental Pollution montre que des décisions politiques fortes finissent par produire des effets. Mais elle rappelle aussi que les néonicotinoïdes laissent une empreinte durable. Les prochaines années diront si la France et l’Europe parviennent à transformer ce léger redressement des oiseaux insectivores en réel tournant pour la biodiversité agricole.

    Questions fréquentes

    Qu'est-ce qu'un néonicotinoïde et pourquoi a-t-il été interdit en Europe ?

    Les néonicotinoïdes sont des insecticides largement utilisés à partir des années 1990 dans les champs européens. Ils ont été interdits en Europe à partir de 2018 principalement pour protéger les pollinisateurs en raison de leur toxicité pour les abeilles, mais l'étude montre qu'ils affectent aussi d'autres espèces comme les oiseaux insectivores.

    Pourquoi les oiseaux insectivores sont-ils plus touchés que les autres oiseaux ?

    Les oiseaux insectivores dépendent presque exclusivement des invertébrés pour se nourrir. L'imidaclopride agit sur deux leviers : il raréfie les insectes dont ils se nourrissent et exerce une toxicité directe. Les oiseaux granivores ou généralistes, disposant d'une alimentation plus variée, montrent une meilleure capacité d'adaptation.

    Pourquoi les populations d'oiseaux baissent-elles encore après l'interdiction du pesticide ?

    Bien que l'usage généralisé ait cessé en 2018, l'imidaclopride persiste dans les sols, les eaux et la chaîne alimentaire pendant plusieurs années après son arrêt officiel. De plus, la France a accordé des dérogations temporaires pour les betteraves sucrières en 2021 et 2022, prolongeant l'exposition dans certaines régions.

    Quel est le nouvel indicateur introduit par cette étude pour mesurer les pesticides ?

    Les chercheurs ont développé le Total Applied Toxicity (TAT), un indicateur qui évalue la toxicité cumulative de l'ensemble des pesticides utilisés sur un territoire, plutôt que celle d'une molécule isolée. Cet outil offre une vision globale de la pression chimique exercée sur les écosystèmes.

    Combien de temps faudra-t-il pour restaurer complètement les populations d'oiseaux insectivores ?

    Selon le chercheur Thomas Perrot, il faudra probablement plusieurs décennies pour voir une vraie restauration des populations, en référence à l'exemple historique du DDT, un autre pesticide très persistant.
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