ANTHOLOGIE – 1981, Boris Boubacar DIOP, le temps de Tamango. “Ce sont mes otages et je suis le leur.”

« Ce sont mes otages et je suis le leur. »

 CHAPITRE I

 Le président ne prit même pas la peine de saluer ses Ministres. L’heure était grave. L’heure n’était pas aux salamalecs. Il dit : « L’heure est grave, Messieurs ! » C’était justement ce que pensaient ces Messieurs depuis une dizaine de jours. Ils avaient entrepris, avec une hardiesse inaccoutumée, de le faire comprendre au Président. Mais le Président se contentait de les rassurer en hochant la tête. Vraiment c’était admirable : il n’avait rien perdu, le Président, ni son sens de l’humour, ni la hautaine raideur attachée à ses fonctions, ni la tête bien sûr (encore que pour ce qui était de la tête, toutes les surprises étaient possibles depuis la mésaventure de son lointain collègue et quasiment ancêtre, Louis, seizième du nom). En attendant, il gardait son calme et éprouvait une intime jouissance à voir ses Ministres trembler sous la pression de la rue. A la sortie d’un Conseil, le Ministre de l’Agriculture, admiratif, avait fait observer à celui de la Police : « C’est un vrai chef, hein, le vieux ! […] »

Le responsable de la police, esprit caustique et froid, partisan des solutions fortes, n’avait pu cacher son agacement. Il s’était contenté de répondre à son collègue, sans même lui accorder un regard : « Bah ! ».

Le Président ôta ses lunettes et se mit à jouer avec elles d’un air distrait. Il voulut les essuyer mais se trompa et se surprit en train de se frotter les yeux. « Bien ! » s’exclama-t-il brusquement en se levant. Une telle attitude était chez lui le signe d’une profonde indécision. Il fit le tour de la vaste salle du Conseil aux murs gris et doux, s’arrêtant longuement devant chacune des œuvres d’art qui s’y trouvaient, comme s’il les voyait pour la première fois. Le Président s’arrêta très longtemps devant un masque de bronze. Ce masque avait sa petite histoire : un obscur artiste du Nigéria l’avait offert au Président lors de la proclamation de l’Indépendance Nationale. Et pour ne pas entacher son geste de courtisanerie, il avait choisi de garder l’anonymat. Le Président avait été fort ému, bouleversé même. Il disait souvent : ce masque est le symbole de la beauté du Bien. Dans les moments difficiles, il se laissait absorber par la contemplation de ce visage d’or dont le poli lui faisait penser à un sage d’Orient. Souvent en proie au doute et à de puissantes angoisses, il y puisait la force de croire à son génie et à sa mission si injustement décriés par une bande de galopins mal éduqués. Les flatteurs avaient le don de le faire rager. Sur leurs faces où s’efforçait de luire une vénération sans bornes, il lisait la peur de tomber en disgrâce, l’étrange peur de ne plus être Ministre. « Mais j’ai besoin d’eux, de leur médiocrité. Ce sont mes otages et je suis le leur. […] Sans âme. Ils sont vraiment sans âme. Ils me laisseraient faire n’importe quoi pour conserver leurs privilèges. Et pourtant toutes les sales rumeurs qui circulent sur moi dans le pays, ça vient d’abord d’eux. »

Le Président pensa avec une amère nostalgie qu’il en allait bien autrement dans le Royaume de Waloo ou dans l’Empire de Ghana. Il y avait une sorte de démocratie naturelle. Nul monarque n’était en réalité assez puissant au point de se laisser aller à la contemplation esthétique ou à quelque fantaisie solitaire quand l’heure était grave. Un conseiller de la cour lui eût sans doute remontré avec cette exquise mais ferme courtoisie négro-africaine que les affaires du Royaume ne sauraient être suspendues aux états d’âme d’un seul homme, fût-il le plus grand. Le Président se dit que le Conseiller aurait certainement ajouté que le Souverain, Fils du Lion du Niokolo à la riche crinière, de la Panthère et de l’Ouragan, Maître des Eaux et de la Terre, était sans conteste le Maître du Royaume, le plus noble et le plus grand. Alors le roi, reconnaissant à travers ces paroles l’expression d’une vérité simple, aurait souri avec Sagesse en se caressant rêveusement la barbe. Sans savoir pourquoi, le président fit soudain volte-face et s’écria : « Nous sommes des Négro-africains, Messieurs ! » Puis il leva les bras au ciel, comme désolé. Les Ministres s’interrogèrent du regard en silence. Ce que le vieux avait dit là était trop simple pour ne pas être un peu plus compliqué. Au début chacun comptait sur son voisin pour avoir quelque chance d’y voir clair, à la sortie du Palais, pour répandre la bonne manne des paroles illuminées lors des meetings du parti. Mais il apparut bien vite que personne ne comprenait rien aux traits d’inspiration hermétiques du Président. […] »

 DIOP (Boubacar Boris), Le temps de Tamango. , 1981, Paris, aux éditions de L’Harmattan, 143 pages, Première partie, chapitre I, pages 14 à 16. ISBN 2-85802-185-6

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