BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – Fiches de lecture – François-Xavier FAUVELLE, “De l’Acacus au Zimbabwe” (2018)

BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – FICHES DE LECTURE

François-Xavier FAUVELLE, De l’Acacus au Zimbabwe. , Paris, 2018

« Déjouer les catégories descriptives de l’histoire occidentale. »

FICHE TECHNIQUE

FAUVELLE (François-Xavier), sous la direction de, L’Afrique ancienne. De l’Acacus au Zimbabwe. 20 000 avant notre ère – XVIIe siècle. , 2018, Paris, France, avec Damien AGUT, Michel BARBAZA, Serge BAHUCHET, Philippe BEAUJARD, Roger BLENCH, François BON, Claire BOSC – TIESSÉ, Jessie CAULIEZ, Gérard L. CHOUIN, Tiphaine DACHY, Marie-Laure DERAT, Théodore NICOUÉ GAYIBOR, Detlef GRONENBORN, Xavier GUTHERZ, Bertrand HIRSCH, Matthieu HONEGGER, Joséphine LESCUR, Julien LOISEAU, Scott MacEACHERN, Pierre de MARRET, Clément MÉNARD, Caroline ROBION-BRUNNER, Pierre SCHNEIDER, et Robin SEIGNOBOS, aux éditions Belin / Humensis, collection « Mondes anciens dirigée par Joël Cornette, 678 pages. ISBN 978-2-7011-9836-1. 

L’AUTEUR

François-Xavier FAUVELLE-AYMAR est Historien, archéologue, spécialiste de l’histoire de l’Afrique et plus particulièrement de l’Afrique australe. Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) il est également chercheur honoraire à la School of Geography, Archeology and Environmental Studies de l’Université Witwatersrand de Johannesburg en Afrique du Sud et chercheur associé au Centre Jacques-Berque de Rabat (Maroc), chargé de la direction de la mission archéologique à Sijilmâsa au Maroc. Ces dernières années il s’est particulièrement intéressé à la question des liens entre mémoire et Histoire, et à la place occupée par les enjeux de la mémoire dans les débats sociétaux contemporains. Il est l’auteur notamment du Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen-âge africain (Paris, 2013) et de À la recherche du sauvage idéal (2017), il a participé également à l’Histoire mondiale de la France (2017) dirigée par Patrick BOUCHERON.

LE LIVRE

Ce livre est à lire car tout y respire l’intelligence humble et soucieuse du chercheur tel qu’il devrait être en sciences sociales, ici pas d’effet de style, d’érudition précieuse et de voltes rhétoriques. Ceux qui ont aimé Le Rhinocéros d’or (2013) retrouveront tout ce qu’ils ont aimé, le style, le ton, la bienveillante exigence vis-à-vis du lecteur et les textes clairs. Et retrouveront cette méthode de l’iconographie outil du discours. Aucune des images de ce livre ne sert d’illustration. Toutes sont au service d’une démonstration. Abondamment légendées et commentées, analysées, parfois disséquées, les images de ce livre sont, comme dans Le Rhinocéros d’or, des éléments à part entière du discours historien.

Alors que certains ouvrages grand public d’Histoire de l’Afrique abondent en illustrations faciles et racoleuses, L’Afrique ancienne impose l’exigence de faire entrer le lecteur dans la matérialité du travail d’historien en le mettant face à face – mais pas seul – au matériau. Peintures rupestres, écrits en fragments, poteries, céramiques, paysages sont analysés en vue de participer à l’élaboration d’un discours de vérité sur le passé de l’Afrique. Et c’est la rudesse du travail d’investigation historique qui apparaît d’abord et ouvre le Prologue : dans cette juxtaposition des temps historiques qui marque la singularité de l’histoire africaine nul document n’est un marqueur historique à lui seul, sans son contexte de découverte le plus minutieux la trace n’est rien, elle sera jamais document.

C’est aussi pour cela qu’on vous répètera souvent dans ce livre les ravages causés par le trafic des œuvres africaines qui arrache sans précaution la trace à son contexte, en outre de déposséder les sociétés, qui en étaient les gardiennes, de leur patrimoine, c’est-à-dire du jalon de leur histoire, le témoignage de leur passé et donc d’un marqueur de leur transformation. Car ce livre vous invite d’abord à vous déprendre des « oripeaux des origines ». L’Afrique n’est pas le « reliquaire heureux de nos passions » d’avant la civilisation.

L’histoire africaine, c’est celle des sociétés en constantes transformations. Sur le temps longs des millénaires et des changements climatiques qui rassemblent, dispersent, atomisent ou agrègent des sociétés créatives, sur le temps médian des empires et de leurs interconnexions avec le monde global, sur le temps court des témoignages individuels, les sociétés africaines sont en constante mutation par hybridation, par création, par remplois, c’est bien le portrait d’une Afrique fragmentée, mais connectée, en permanente recomposition qui est présenté dans ce livre.

Ainsi les sociétés de chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire, par leurs témoignages rupestres, nous font voir les transformations lentes mais sensibles d’une économie de prédation à une économie de rendement différé. D’abord par une association entre ramassage de graminées sauvages et cueillette, association entre chasse et pacage d’animaux sauvages (Mouflons, aurochs, chèvres…), et cette association, maintenant plus courante qu’on ne le pensait, de l’art de la poterie sans agriculture mais avec nomadisme. Les peintures donnent à voir une cohabitation entre animaux sauvages et animaux domestiqués, lors de rencontres de pasteurs ritualisées par des gestes codifiés, des cérémonies matrimoniales, les plaisirs de la rencontre (Offre de nourriture, paroles échangées…).

Inutile ici de passer en revue et d’essayer de résumer les chapitres qui parcourent les temps et les régions. Retenons le ton, humble, précautionneux. Le style clair. Toute une prudence et une humilité de chercheurs qui révèlent la construction du savoir avec ses reculs, ses incertitudes, des possibilités, la pluralité des discours possibles devant des sources parfois énigmatiques mais toujours signifiantes. La structure du livre témoigne de l’intelligence du fond. 13 chapitres sont consacrés dans une première partie aux « Continents de l’histoire africaine ». On parcourt l’histoire ancienne de l’Égypte « oasis africaine » à l’ouverture atlantique qui clôt ce parcours chrono-régional. Le dernier chapitre est consacré aux écritures de l’Histoire en Afrique, continent dont on a trop vite et depuis trop longtemps dit qu’il n’avait pas d’histoire, parce qu’il n’avait pas d’écriture.

Le lecteur chemine entre les sources, comprend l’élaboration constamment renouvelée des discours historiques, est mis, comme le chercheur, face aux incertitudes, aux manques, aux possibles. Les chapitres consacrés aux « royaumes-courtiers » du Sahara et du Sahel sont particulièrement intéressants. Loin des affirmations antérieures, le discours est toute de prudence et d’hypothèses.

La deuxième partie, « La fabrique de la diversité culturelle » propose une approche thématique sur le temps long. L’Afrique après le Grand aride, les métaux, le pastoralisme, l’émergence des sociétés de production, la permanence des chasseurs-cueilleurs, permettent de comprendre les interconnexions entre sociétés africaines présentées dans le prologue.

Le livre se clôt par une partie consacrée à « l’Atelier de l’historien ». On y voit les apports de la linguistique comme science d’appui et de complément à l’archéologie, la matérialité issue de l’archéologie au service d’une histoire des femmes, l’analyse des apports de la génétique, toujours en lien avec les autres approches car l’archéologie, la génétique ou la linguistique seules ne peuvent à elles seules fonder un discours de vérité. La place de l’oralité dans la construction des savoirs historiques, et la place de l’histoire de l’art sont deux chapitres vifs et qui se répondent l’un l’autre.

 Les sources orales sont une des spécificités fortes du matériau historique en histoire de l’Afrique. Après une période d’enthousiasme, à l’issue des indépendances (Ce qui a permis une vaste collecte par l’enregistrement des sources) a succédé une période de remise en question de leur utilité historique, notamment dans la construction d’une chronologie. Aujourd’hui, grâce à des éléments de contrôle interne et externe, les sources orales sont de nouveau utilisées, même pour participer à l’élaboration des chronologies, donc de la datation.

L’analyse de l’art africain permet de comprendre l’interconnexion des sociétés africaines avec le monde global, notamment quand les demandes européennes d’art africain privilégiant les masques de bois entraînent une plus forte production de ce type d’objet de la part des artistes locaux : l’Afrique n’est donc pas une, mais elle n’est pas non plus enfermée dans une bulle, elle se construit par apports et par emprunts constants.

© Erwan BERTHO (2019)

LES EXTRAITS

EXTRAIT 1

« Déjouer les catégories descriptives de l’Histoire occidentale ? »

« […] PROLOGUE

AFRIQUE,

LES DÉFIS DE L’HISTOIRE

                « Êtes-vous sûr ? » – question entendue d’un spectateur après une conférence sur l’histoire de l’Afrique. « Êtes-vous sûr que ce continent là a une histoire ? » Si, en effet, la pratique de l’histoire de l’Afrique a une particularité, c’est de se heurter, chez beaucoup, à cette circonspection, quelquefois à un déni péremptoire. L’auditeur semble réclamer d’être d’abord convaincu avant de lâcher la bride de la curiosité. Comme si ce que sollicitaient les récits des faits survenus dans le passé et des accomplissements réalisés par les sociétés de notre monde n’était pas le pur et simple goût de l’histoire, mais une adhésion forcée, la levée préalable d’une impossibilité de raison. À cette interpellation les historiens de l’Afrique ont pris l’habitude de répondre en justifiant, quitte à forcer le trait de la comparabilité terme à terme : les Africains ont aussi une histoire ; on peut en Afrique aussi retracer l’histoire des grandes civilisations, des villes, des femmes, du commerce, des paysanneries, des techniques, de l’art, de l’alimentation. Mais si ce plaidoyer comparatif a ses vertus, il impose dès l’abord d’abdiquer le plaisir de la découverte singulière, celle qui ne se laisse appréhender que pour déjouer les catégories descriptives de l’histoire occidentale.

                Et si les civilisations africaines les plus originales n’épousaient pas les formes sous lesquelles on les reconnaît d’ordinaire, ni n’étaient là où on les cherche ? Et si ce qu’on appelle l’art était tantôt religion, tantôt trivial quotidien ? Et si les villes étaient éclatées en centres distants et complémentaires les uns des autres, et si la diffusion des techniques et des modes de production alimentaire à travers le continent n’étaient jamais linéaires mais une fête de la diversité ? Alors affirmons tout go, sans céder à la mise en demeure de prouver que l’Homme africain est entré dans l’histoire : bien sûr, toutes les sociétés ne sont que transformation ! Comment ne le seraient-elles pas puisqu’elles sont sociétés et qu’elles connaissent, de ce fait, évolutions, innovations, introductions, révolutions. Alors, si le grain du temps humain est l’événement, serait-ce cela qui est dénié aux hommes et aux femmes du continent africain : leur commune appartenance à une forme d’être au monde qui fait d’eux des sujets d’histoire autant que nos contemporains ? […] est-ce cela qui est dénié aux Africains : leur participation d’une commune inquiétude face à l’incertain présent, d’une commune discursivité qui désire, simplement, savoir et dire d’où l’on vient ? […]

Exotisme ? Non, singularité des histoires de l’Afrique

[…] Ce que fait l’histoire de l’Afrique, par la découverte de ses singularités, c’est inviter tout un pan du monde, dans ce qu’il a de neuf et de commun à la fois, de traduisible sans être forcément comparable, à nous surprendre. Mais ce que fait aussi l’histoire de l’Afrique, c’est surprendre et déranger les mondes passés. Car éclairer l’Afrique des millénaires avant le présent, c’est inviter les sociétés de l’Afrique ancienne au titre de leur participation aux interconnexions globales – migrations humaines, circulation de techniques, de matières premières et de produits, déplacements et développements de systèmes économiques, de systèmes de croyances, de représentations – et de leurs contributions non moins fondamentales à la diversité, aux possibles du monde – les chemins culturels et les trajectoires historiques que les autres sociétés n’ont pas empruntés. Se laisser surprendre par l’histoire de l’Afrique, c’est accepté d’être nouvellement éclairé sur le monde. […] »

FAUVELLE, et alii, (2018), pages 5 et passim. Retrouvez cette fiche sur hglycee.fr/bibliothèque virtuelle. © Erwan BERTHO (2019).

EXTRAIT 2

« Un théâtre d’ombres et de fantasmagories. »

« […] Un tel éclairage ne va pas sans poser plusieurs défis, en premier lieu celui-là même de la singularité. Est-ce à dire que l’histoire de l’Afrique, même lorsqu’elle n’est pas perçue sous le jour du manque à combler, serait irréductiblement exotique, son intelligibilité une sorte de bulle à l’intérieur de laquelle s’animerait un théâtre d’ombres et de fantasmagories, pour le plaisir des yeux et la résonance des émotions ? Il faut débusquer cette tentation complaisante. […] [Les] stéréotypes racistes ont perduré jusque dans le présent. S’ils pèsent directement sur la vie de millions de personnes, ils se sont également logés, plus subrepticement, dans la fascination très occidentale pour une Afrique sanctuaire naturel, dont le spectacle, nonchalant ou sauvage, ne demanderait qu’à se laisser admirer, si ce n’était la présence, laissée hors champ, de sociétés intrusives et menaçantes – sauf sous les apparences du sage vieillard et de l’élégante porteuse d’eau.

Non sans ruse, ce sont encore ces stéréotypes que l’on voit parfois s’exprimer dans la célébration des « origines » de toutes sortes dont l’Afrique aurait fait présent au reste du monde. […] Il n’y a pas jusqu’à l’Égypte pharaonique qui n’ait été perçue, par des historiens qui exprimaient, au sortir de la colonisation ou dans les diasporas africaines, un mal d’identité, comme glorieuse « origine » de toutes les civilisations africaines, voire de toutes les civilisations du monde.

Oripeaux des origines

Mais si ces moments premiers ne sont guère contestables, il faut s’aviser de ce qu’une insistance trop exclusive sur les origines laisse en dehors  du champ de vision : la suite des temps. L’évolution des sociétés humaines ne saurait en effet se résumer à quelques stations jalonnant un processus d’évolution biologique, tandis que les Hommes trouveraient le chemin de leur incarnation sociale sitôt posé le pied en dehors de l’Afrique. L’Histoire de l’Afrique ne saurait se réduire aux promesses initiales, qui ne s’accompliraient, en quelque sorte, qu’à la faveur d’une naissance au monde, d’une sortie du ventre africain. Il faut renoncer aux oripeaux des origines, cette foi enracinée et faussement bienveillante qui voudrait que les contributions historiques de l’Afrique soient tout entières contenues dans leurs commencements. Dans ce sentimentalisme des « berceaux », il y a une idéologie qui réduit l’originalité des trajectoires historiques à leur point de départ, quitte […] à caresser […] une nostalgie réconfortante pour une Afrique qui aurait préservé ses relations originelles avec la nature.

C’est là, du reste, que réside le piège du primitivisme qui affecte si gravement, et depuis si longtemps, le regard porté depuis l’extérieur sur les sociétés africaines. […] Tel est le sauvage idéal […] suffisamment inspiré, en son état de nature, pour avoir refusé d’entrer en civilisation, avoir préféré son bonheur rustique aux avantages superflus de notre âge évolué. En son art, ainsi qu’en son histoire, l’Afrique est souvent perçue comme cet heureux reliquaire de nos passions d’avant la douloureuse conscience d’être en société. […]

[…] Pour autant, cette singularité réaffirmée ne saurait être matière à un nouvel exotisme, à un émerveillement kaléidoscopique : si singularité de l’histoire africaine il y a, elle réside d’abord dans la pluralité des trajectoires historiques.

Singularité en effet remarquable, le continent est habité de plusieurs domaines d’histoire, non pas isolés les uns des autres mais articulés, parfois interpénétrés : ils ont résisté au phénomène d’homogénéisation culturelle de longue durée […] En conséquence, les grandes périodes préhistoriques et historiques […] en Afrique cohabitent, et du même coup s’annulent parce qu’elles n’ordonnent plus un temps linéaire qui est celui de a transformation inéluctable, presque téléologique, des sociétés, ni n’organisent un espace qui s’étend d’un foyer d’influence à des périphéries receveuses. […] »

FAUVELLE, et alii, (2018), pages 5 et passim. Retrouvez cette fiche sur hglycee.fr/bibliothèque virtuelle. © Erwan BERTHO (2019).

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FAUVELLE De l’Acacus au Zimbabwe (2018)

Articles complémentaires :

Cliquez ICI pour accéder à l’article consacré au Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen âge africain. de François-Xavier FAUVELLE (2013).

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Cliquez ICI pour accéder à l’index de la catégorie “Dynamiques géographiques des grandes aires continentales dans la mondialisation (2/3) : l’Afrique face au développement et à la mondialisation.”

 

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