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Manger devant son écran : voici ce qui change vraiment quand on quitte son bureau pour la pause déjeuner

Aux États-Unis, des salariés de l’université Duke expérimentent des déjeuners partagés pour couper avec le travail et les écrans.

Publié en mai 2024 par Working@Duke, le média interne consacré à la vie professionnelle à l’université Duke, cet article américain met en lumière une habitude très répandue : manger seul à son poste, souvent les yeux rivés sur un téléphone ou un ordinateur. À l’inverse, plusieurs équipes organisent des rendez-vous réguliers pour transformer la pause déjeuner en véritable moment de respiration collective.

À Duke, des salades et des conversations loin des tableaux de chiffres

Une fois par mois, les membres de l’équipe des finances et de l’administration de l’école supérieure de Duke se retrouvent dans une salle de réunion. Au menu : des salades composées, préparées avec les ingrédients apportés par chacun, et surtout des discussions qui ne tournent pas autour des dossiers professionnels.

Ces repas collectifs, baptisés « journées salades », permettent aux collègues de parler de voyages, de traditions familiales, de concerts ou de sorties avec les enfants. Une parenthèse volontaire dans le rythme d’un service habitué aux rapports financiers et aux données chiffrées.

Quitter son poste le temps du déjeuner peut créer un espace de discussion plus détendu, sans lien direct avec les tâches de la journée.

Dan Heflin, coordinateur de l’aide financière à Duke, y voit un moyen de relâcher la pression : « Cela crée un espace agréable, positif et ouvert pour des discussions en dehors du travail. Cela permet de vider un peu son esprit. »

Shanna Fitzpatrick, doyenne associée chargée des finances et de l’administration, ainsi que directrice financière, insiste sur l’intérêt de préserver ce lien humain. « Nous pouvons parfois être très, très techniques, c’est pourquoi il faut intégrer une dimension sociale dans notre travail d’équipe », explique-t-elle. « On voit tous ces chiffres, mais c’est aussi agréable de créer du lien avec les autres. »

Le repas pris seul au bureau reste une habitude fréquente

Le constat dressé par l’université Duke dépasse son seul campus. L’article évoque une étude selon laquelle jusqu’à 74 % des salariés travaillant en entreprise, sans être à distance, déjeuneraient seuls à leur bureau au moins la moitié de leurs journées travaillées. Une autre étude citée indique que 48 % des personnes sautent le déjeuner au moins une fois par semaine.

Ces chiffres ne décrivent pas la situation française. Ils montrent tout de même à quel point la pause du midi peut se réduire à une simple succession d’actions : répondre à des courriels, terminer un dossier, consulter les réseaux sociaux, puis reprendre son activité sans véritable coupure.

Pour Andrea Savage, conseillère au service d’accompagnement personnel de Duke, prendre le temps de manger avec d’autres personnes peut aussi faire émerger des échanges inattendus. Lors d’une marche vers un magasin avec une collègue, elle a appris que celle-ci avait adopté ses enfants. Un sujet auquel elle pouvait elle-même se raccrocher, ayant une sœur adoptée.

« Je ne pense pas que je l’aurais appris si nous n’étions pas parties déjeuner à pied », raconte Andrea Savage.

Une pause qui aide à sortir du cadre professionnel

Les repas collectifs ne supposent pas forcément une longue sortie au restaurant. Un sandwich mangé dehors, une table réservée dans une salle de pause ou quelques collègues réunis autour de plats apportés de chez eux peuvent suffire à changer d’ambiance.

  • Parler d’un sujet personnel ou culturel plutôt que d’un dossier en cours ;
  • marcher quelques minutes avant ou après le repas ;
  • manger sans garder son ordinateur ouvert devant soi ;
  • prévoir un rendez-vous récurrent, par exemple une fois par mois ;
  • coordonner les jours de présence dans les équipes hybrides.

À Duke, 41 % des salariés travaillent à distance entre un et quatre jours par semaine, tandis que 32 % travaillent entièrement à distance, selon une enquête interne citée dans l’article. Dans ce contexte, les occasions de discussions informelles se font plus rares.

Pourquoi les écrans peuvent empêcher une vraie coupure

Christian Mauro, psychologue clinicien spécialisé dans l’enfance et la famille à Duke, a été frappé par le nombre de personnes absorbées par leur téléphone à l’heure du déjeuner. Selon l’article, une étude récente estime que les travailleurs passent environ treize heures par jour face à un écran, tous usages confondus.

« Il est simplement plus facile de déjeuner en faisant défiler les réseaux sociaux », relève Christian Mauro. « Je ne suis pas certain que cela soit vraiment sain pour notre bien-être. »

Le psychologue rappelle que les écrans occupent déjà une place considérable dans la journée de travail. Pour lui, partager un repas en face à face permet de nourrir à la fois les relations et les besoins physiques du corps.

La pause déjeuner ne sert pas uniquement à manger : elle peut aussi marquer une frontière concrète entre le travail, les sollicitations numériques et le temps personnel.

Le fait de lever les yeux de son écran ne garantit pas une journée sans stress. Il peut offrir un changement de rythme. Une conversation, même courte, oblige à ralentir, à écouter et à déplacer son attention vers autre chose que la liste des tâches à accomplir.

Ce que prévoit la règle en France

En France, le Code du travail prévoit qu’un salarié bénéficie d’un temps de pause d’au moins vingt minutes consécutives dès lors que son temps de travail quotidien atteint six heures. Cette pause ne correspond pas nécessairement à la totalité du temps consacré au déjeuner : les conventions collectives, les accords d’entreprise ou les usages peuvent prévoir des conditions plus favorables.

Le droit français n’impose pas de déjeuner avec ses collègues ni de quitter son bureau pour manger. L’employeur doit en revanche veiller à la santé et à la sécurité des salariés. Les conditions concrètes de restauration varient selon les entreprises, les locaux et les effectifs.

Dans les organisations dotées d’un comité social et économique, cette instance peut notamment être associée aux questions liées aux conditions de travail et à la qualité de vie au travail. Une équipe qui souhaite organiser des déjeuners communs peut donc aussi s’appuyer sur les espaces existants : salle de repos, espace de restauration ou lieu extérieur proche des bureaux.

Un geste simple pour mieux rythmer la journée

Andrea Savage estime que manger avec d’autres personnes encourage souvent à prendre plus de temps. La discussion peut ralentir le repas et donner l’occasion de partager des idées de recettes ou d’aliments différents de ceux habituellement glissés dans un sac.

Elle souligne aussi un aspect très concret : le bureau n’est pas toujours nettoyé aussi régulièrement qu’une table de salle de pause. « Je nettoie très rarement mon bureau », reconnaît-elle. « Mais quand nous mangeons dans notre salle de pause, je nettoie la table après chaque repas, donc je sais qu’elle est propre. »

Pour les personnes en télétravail complet, Duke suggère aussi de fixer un déjeuner en visioconférence avec des collègues. Cette formule ne remplace pas une présence physique, mais elle peut éviter que la journée se limite à une série de messages et de réunions.

Christian Mauro et Andrea Savage recommandent surtout de rendre ces moments réguliers. La pause devient alors un rendez-vous identifié dans l’agenda, plutôt qu’un temps sacrifié dès qu’un dossier prend du retard.

« Nous vivons trop souvent dans notre tête, et notre tête a tendance à nous mentir », observe Andrea Savage. « Elle veut généralement nous dire ce qu’il y a de plus négatif, soit sur nous-mêmes, soit sur notre monde. Il faut donc sortir, sortir de sa tête, parler aux gens et entendre leur manière de voir les choses. »

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