BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – FICHES DE LECTURE – Bernard VINCENT, “L’année admirable”, 1992, “La commémoration de l’unification du monde”.

BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – FICHES DE LECTURE

Bernard VINCENT, 1492. « L’Année admirable », 1991, France, Prix des Ambassadeurs, Prix Bordin de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres 1993

« La commémoration de l’unification du monde »

FICHE TECHNIQUE

VINCENT (Bernard), 1492. « L’Année admirable. », 1991, Paris, Prix des Ambassadeurs 1992, Prix Bordin de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres 1993, 226 pages, aux éditions Aubier, ISBN 2-7007-2234-5. 

L’AUTEUR

Bernard VINCENT est directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), membre émérite du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Hispaniste, historien spécialiste d’abord de l’Histoire moderne de l’Espagne et de ses dépendances coloniales, il a publié notamment des ouvrages sur les minorités religieuses en Espagne et leurs attitudes face à la construction de l’État centralisé dans l’Empire espagnol du « Siècle d’or », les relations dialectiques entre l’unification progressive de la nation espagnole et ses minorités, héritées ou construites.

LE LIVRE

Il a fallu près d’un quart de siècle pour comprendre le livre de Bernard VINCENT, écrit dans la fièvre du cinquième centenaire des voyages de Christophe COLOMB, quand le Monde se demandait s’il fallait parler de découvertes, de rencontres ou d’exploration pour rendre compte de ce qui fut une formidable entreprise pour l’Occident et un malheur pour quasiment le tiers de l’humanité. Autant dire que l’ouvrage de Bernard VINCENT n’avait aucune chance d’être entendu.

Sanjay SUBRAHMANYAM, au moins, avait bénéficié de l’effet de polémique, et son petit livre sur la vie de Vasco de GAMA avait rapidement été vu comme ce qu’il était, l’amorce d’une révolution historiographie. Celle qu’on appelle aujourd’hui les « Histoires connectées ».

Si l’ouvrage de Bernard VINCENT ne rencontre que peu d’échos dans un premier temps, c’est qu’il ne fait pas dans 1492, « L’Année admirable » l’histoire d’une année, mais celle d’un espace, le monde ibérique au moment où sa dilatation va être extrême. De l’espace méditerranéen, dans lequel il jette ses minorités, à l’espace atlantique dans lequel le Portugal le jette, le royaume de Ferdinand et Isabelle vit ses dernières heures médiévales et les premières heures de la modernité la plus radicale : la mondialisation.

Dans un premier temps, l’ouvrage de Bernard VINCENT décevra les lecteurs des grands ouvrages d’Histoire globale : mais cinq ans avant Vasco de Gama. Légendes et tribulation du Vice-roi des Indes (1997) seize ans avant Géohistoire de la mondialisation (2007), et vingt ans avant L’Histoire à parts égales, Bernard VINCENT fait aujourd’hui figure de précurseur de cette histoire connectée qui apparaît si mainstream même en France.

Bien sûr, aujourd’hui, les quelques lignes dévolues à la Traite gênent, même si de superbes lignes sont écrites par la suite sur les conditions sordides faites aux mineurs noirs et indiens des mines d’argent du Mexique et du Pérou, à l’espérance de vie ne dépassant guère quelques mois (Potosi) à quelques semaines (au Savocon par exemple). Bien sûr le propos centré sur une année ne permet ni d’étudier les ressorts de la conquête du Mexique ou du Pérou ou d’aborder le système colonial espagnol. Mais sous la simplicité du texte, émerge rapidement une pensée brillante et vive qui inaugure en France un courant historiographique qui s’attachera par la suite à analyser en détail ces connexions que le XVIe siècle a établi, entraînant par là l’unification du monde.

Car c’est bien le véritable sujet de ce livre : comprendre comment irrémédiablement s’est opérée en quelques mois l’unification du monde, qui passe de trois à quatre parties. La question qu’il pose est assez simple et profonde : que s’est-il passé en 1492 ? Et contrairement à Jacques ATTALI (1492) il ne déroule pas une chronologie de cette annus mirabilis, mais bien une analyse de ses conséquences. Après tout, pour trois continents, cette année changea définitivement leur histoire. Cela vaut la peine qu’on s’y arrête.

Le livre de Bernard VINCENT est structuré en cinq chapitres, laissant la place à l’histoire événementielle (Chapitre I Les événements) pour lui donner du sens et répondre aux questions historiographiques essentielles (Chapitre II Pourquoi l’Espagne ?) qui traitent à la fois de la question religieuse (Chapitre III Une triple diaspora) mais aussi à celle des mécanismes qui conduisent de l’Ancien Monde au Nouveau Monde (Chapitre IV L’unification du monde) avant de traiter de la mémoire de l’événement (Chapitre V Commémorations), thème d’actualité l’année précédent le cinq centième anniversaire de l’année 1492.

Cette organisation correspond à un triptyque aujourd’hui classique : exposer, comprendre, étudier le souvenir et la mémoire. La mémoire elle-même devient un objet d’histoire. Mais à l’orée des années quatre-vingt dix, où commençait tout juste l’étude des lieux de mémoire, et où l’étude des commémorations n’était pas encore un objet historiographique, l’organisation du livre de Bernard VINCENT est novatrice et audacieuse.

Bernard VINCENT propose d’analyser quatre événements majeurs de l’année 1492 : la chute de Grenade le 2 janvier 1492, l’expulsion des juifs le 31 mars 1492, le 30 avril 1492 les capitulations faisant de Christophe COLOMB l’amiral de la mer océane, Vice-roi et gouverneur des îles et terres fermes à découvrir sont confirmées par lettres patentes et enfin le 18 août 1492, la grammaire de la langue castillane de Antonio de NUBRIJA est publiée, première grammaire d’une langue vernaculaire.

L’année 1492 commence donc le 2 janvier, lorsque la ville de Grenade se rend, signant la fin du dernier État musulman en Espagne. Les Ibériques se lancent presqu’aussitôt de l’autre côté de la Méditerranée, s’emparant des Canaries et de Ceuta et Melilla, animés par l’esprit de la Reconquista, c’est-à-dire des Croisades. D’ailleurs les souverains espagnols s’ils se sont endettés pour parachever la conquête du royaume nasride, ont aussi profité des fonds levés pour la croisade. Le Moyen-âge vit encore dans cette Renaissance qui s’amorce.

La reddition du royaume musulman des nasrides est le grand œuvre – bien plus que l’expédition de Christophe Colomb qui n’accouchera que d’îles décevantes – des deux souverains, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, tous deux souverains chez eux et souverains d’un nouveau royaume qui émerge : l’Espagne. Prendre le pouvoir et le garder a été une affaire de haute politique mais aussi d’âpres luttes, Isabelle devant sa couronne à une guerre, qui a opposé les deux monarques à une guerre civile dans laquelle le parti des opposants était financé par le puissant royaume de Portugal. L’achèvement de la conquête est aussi un moyen de souder la noblesse militaire autour d’une cause commune qui efface les divisions de la guerre civile.

Pour vaincre, il a fallu le courage personnel de Ferdinand qui prend part physiquement aux batailles, mais aussi la mise en place d’une armée moderne, composée aussi de mercenaires étrangers, d’artilleurs et d’arquebusiers : Anglais, Français, Génois viennent grossier les rangs d’une chevalerie encore puissante mais insuffisante pour mener une guerre de sièges. Cette armée soldée nécessite un État de plus en plus centralisé, d’une administration efficace et d’une propagande active qui fait rayonner dans le royaume l’image des deux souverains.

Si les termes de la reddition de Boabdil sont équitables – en particulier pour ce qui concerne le maintien dans le royaume de la religion musulmane et de ceux qui la pratiquent – les faits dénotent une politique intentionnelle d’expulsion rapide des musulmans, et au premier chef d’entre eux des chefs politiques, fermement invités à quitter l’Espagne pour le Maroc. Commence alors un exode qui porte les Musulmans chassés d’Espagne vers les villes du Nord du Maroc, où ils sont reçus froidement en vaincus, voire en traîtres, mais qui les porte aussi en Tunisie, voire en Égypte. C’est la première des diasporas de cette année 1492.

L’onde choc dans le monde musulman est intense : la tristesse et l’incompréhension marquent les réactions dans l’ensemble du monde musulman, plus surement quand il est arabe, la grande affaire du monde ottoman restant la sécurisation des frontières asiatiques et européennes. Mais l’événement à une portée plus grande encore dans le monde chrétien : les mercenaires allemands, suisses, bretons, français et anglais qui servent dans les armées espagnoles rentrent en colportant la nouvelle de la victoire sur les Musulmans. Alors que les dernières citadelles chrétiennes en Syrie et en Palestine tombent, et que les galères ottomanes règnent le long des rives de la Méditerranée, la nouvelle met du baume au cœur des peuples et des souverains.

La politique d’expulsion des musulmans, qui tranche avec la cohabitation antérieure, relativement harmonieuse compte tenu du contexte de reprise de la guerre, s’accompagne très vite de l’expulsion des Juifs (31 mars 1492). Ils ont jusqu’au 31 juillet de l’année pour quitter le royaume. Ils ne pourront emporter ni or, ni argent, ni armes ni chevaux. Si les Juifs sont maltraités en Europe – les décrets d’expulsion ont été signés en Angleterre et en France bien avant – ils avaient trouvé depuis longtemps, surtout du côté chrétien, une terre accueillante. Beaucoup sont dans l’administration royale, parfois financiers, plus souvent administrateurs. Dans les campagnes, ils cultivent, situation inconcevable partout ailleurs en Europe où ce peuple considéré comme impur est interdit de propriété foncière.

Une communauté minoritaire (Moins de 5% de la population), dont certains membres sont proches du pouvoir, isolée du reste de la population et régie par des règles qui lui sont propres, mais guère riche, sinon dans l’imaginaire de la vox populi. Mais la politique royale s’est impitoyablement durcie dans les dernières années précédents la chute de Grenade : en 1478, les Rois Catholiques obtiennent l’installation du Tribunal de la Sainte Inquisition, en 1480 les Juifs sont confinés dans les ghettos, et ne peuvent posséder de maisons en dehors, en 1481 enfin les premiers conversos (Juifs convertis) convaincus d’apostasie sont brûlés. La nomination du moine dominicain Thomas de TORQUEMADA (1483) fait des « judaïsant », chrétiens convertis de fraîche date et pratiquant encore des rites juifs, la cible de l’inquisition : chaque année dans les principales villes espagnoles une vingtaine de ces judaïsant sont brûlés. Les Juifs sont déjà expulsés d’Andalousie (1483). En 1490 dans la plupart des villes espagnoles les ghettos ont été transférés à l’extérieur des remparts, le nombre de familles juives contingenté.

La victoire sur les Musulmans nasrides (1492) entraîne une vague d’euphorie dans toute la péninsule, portée par une armée farouchement antisémite. Les affaires – montées de toutes pièces, comme celle dite de l’enfant martyr d’Avila (1491), soi-disant sacrifié par des conversos souhaitant revenir à la foi judaïque et profanant des hosties – compromettant les personnalités juives se sont multipliées. Les Rois Catholiques leur donnent une grande publicité, appuyant les demandes d’extension des pouvoirs de l’Inquisition.

Depuis 1478 la situation des Juifs s’est dégradée. Le décret d’expulsion – salué dans l’ensemble du monde chrétien – s’il surprend par sa radicalité, entre dans une logique qui voit chaque année depuis 1478 les mesures de persécution et de marginalisation contre les Juifs et les conversos s’additionner et s’aggraver. Avec la chute de Grenade et l’expulsion des Juifs, les souverains espagnols, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, reçoivent du Pape Alexandre VI le titre de « Rois Catholiques ».

La volonté royale est d’autant plus manifeste que les demandes de dérogation venant des municipalités et des grands seigneurs sont nombreuses. Aucune n’atteint son but. Au 31 juillet, après des semaines de marche sur les routes, souvent brimés, spoliés toujours, volés souvent y compris sur les bateaux qui les emportent au Maroc, en Tunisie, parfois dans l’empire ottoman, souvent dans le royaume de Naples, d’où ils fuiront encore, les Juifs d’Espagne sont partis.

C’est la deuxième diaspora de l’année 1492. La troisième commence avec Christophe COLOMB, le marin génois qui va donner un empire à cet appendice européen qu’est la péninsule ibérique. Dans la foulée, il initie une formidable migration des Européens vers le continent américain.

Contrairement à ce que raconte la légende, Christophe COLOMB n’est pas un personnage mystérieux. Il fait partie de cette constellation internationale de cartographes, marins, commerçants, explorateurs, évangélisateurs et princes qui s’est tournée résolument vers les routes atlantiques. Cette constellation est en liaison constante, via les lettres, rencontres, échanges d’informations, sociétés détenues en commun, sociétés savantes, rencontrent dans les ports mais aussi les couvents où une élite lettrée et humaniste consigne et cartographie les découvertes et les hypothèses. Les routes vers l’Afrique et l’Atlantique Nord sont les plus parcourues, les navires vont aussi au Cap Vert, aux Canaries, aux Açores… Le grand large n’est pas loin.

COLOMB et ses protecteurs avec lui, est porté par un puissant élan messianique, issu du plus profond médiéval, comme par le désir d’atteindre les îles des épices, ambition de la Renaissance et de ses marchands. Ces îles, promesses de voyages lointains et de grands bénéfices, sont situées dans un Orient extrême dont parle MARCO POLO dans son Devisement du Monde, mais qui reste inaccessible aux Chrétiens, surtout depuis que l’Empire ottoman et les mamelouks d’Égypte ont resserré leur emprise sur les comptoirs de Méditerranée et les routes de l’Océan Indien.

La découverte, passée le premier moment d’exaltation, est décevante. Quelques îles, bien pauvres en or, sans ville ni finalement ce qu’on nomme la civilisation. Ce n’est ni le Cathay ni Cipangu. COLOMB a échoué. La déconvenue est d’autant plus amère que les Portugais, déjà bien avancés, atteignent l’Inde (1498) et s’emparent de Malacca (1511) avant de mettre la main sur les Moluques.

Mais les quelques îles découvertes, dont Cuba et Hispaniola, sont aussitôt mises en cultures, la canne à sucre essentiellement, sur un modèle déjà expérimenté à Madère, où des esclaves africains déportés sont taillables et corvéables à merci. C’est la quatrième diaspora, celle de la déportation des Africains aux Antilles et en Amérique. La déportation est d’autant plus nécessaire que les Indiens, frappés par la migration bactérienne, sont décimés : 100% de la population indienne des Caraïbes disparaît, dont les Arawak. Sur 8 millions d’habitants en 1492, il ne reste que 125 Indiens en 1570 ! Au Mexique la population est divisée par 30 en 75 ans (1520-1605).

Mais cette confrontation microbienne se fait dans les deux sens : si les Espagnols importent la variole, le typhus et des maladies infantiles qui foudroient les populations américaines comme les oreillons ou la grippe, ils ramènent la syphilis (La tréponématose) d’abord en 1492 au Portugal, puis en 1493 à Barcelone où les médecins observent les médecins de COLOMB gravement atteints, la syphilis passe en 1494 en Italie avec les hommes d’armes espagnols, en 1495 les mercenaires écossais l’emportent en Écosse, elle touche Paris en 1596, le Saint Empire Romain Germanique en 1597, le Maghreb, via Ceuta et Melilla en 1598, l’Inde en 1498 avec les marins de Vasco DE GAMA, la Chine vers 1600. Virulente et mortelle au début du XVIe siècle, ses effets s’estompent rapidement, les populations européennes commençant leur immunisation partielle.

Cette unification microbienne du monde s’accompagne aussi d’un puissant transfert végétal : le riz, le blé, la canne à sucre, le caféier s’en vont vers l’Amérique, le maïs, le manioc, le haricot, la tomate, le piment, et le tabac ou la pomme de terre arrivent en Europe pour en transformer plus ou moins rapidement la table. D’Europe ils passent en Afrique où ils rencontrent la banane d’Indonésie, et le café qui vient de faire le voyage en sens inverse. La canne à sucre est plantée dès 1503 à Saint-Domingue, une île qui accueille son premier moulin en 1509 et exporte son sucre en Espagne en 1515.

Bien sûr, l’ouverture de l’Amérique entraîne un vaste afflux d’or et d’argent, et ce dès 1503. Entre 1550 et 1560 près de 43 000 kilos d’or sont amenés en Espagne, et entre 1590 et 1600 c’est 3 tonnes d’argent qui arrivent à Séville. Des quantités qui permettent à l’Espagne de mener une politique de puissance qui fait d’elle d’une part le plus puissant empire du monde, mais aussi le maître de l’Europe. Contrairement aux idées reçues, l’or et l’argent d’Amérique ne provoquent pas d’inflation, mais en permettant à l’Espagne de vivre à bon compte, ils entraînent sa sous-industrialisation durable.

La langue castillane s’impose sur le continent américain. Formalisée par Antonio de Nebrija (1492), la langue castillane est la première langue vernaculaire à recevoir une grammaire : la langue française attendra (1550). Cette langue est portée par des hommes et des femmes qui migrent – sous étroite surveillance et moyennant finance (Une année de salaire d’un ouvrier agricole !) vers ce qu’on appelle depuis 1507 l’Amérique.

L’EXTRAIT

« Un chant à la gloire du navigateur. »

« […]  1892, de Madrid à Chicago

                En 1892, l’immense empire espagnol constitué au XVIe siècle est devenu une peau de chagrin. La plupart des territoires américains se sont émancipés de leur métropole entre 1821 et 1824. Ne restent plus de l’ancienne constellation que quelques éléments, Cuba, Porto Rico, Guam et les Philippines. À ces reliques d’un passé glorieux, l’Espagne politique et intellectuelle de la fin du XIXe siècle est infiniment attachée. Dans ces circonstances, la personne de Christophe Colomb est convertie en une figure emblématique évocatrice de grandeur révolue et porteuse de message civilisateur. Elle est devenue un enjeu entre l’Espagne et ses anciennes colonies. […]

                C’est donc dans ce climat que fut préparée la commémoration du quatrième centenaire de 1492 ou, plus précisément, selon les alors employés, du quatrième centenaire de la découverte de l’Amérique. En 1888, en Espagne, fut créée la Commission du centenaire. […] Le comité prépara un programme comprenant principalement une exposition « historico-américaniste » prévue à Madrid et un congrès des américanistes qui devait se tenir à La Rabida. […] L’Espagne n’eut pas l’exclusivité des commémorations. À Gènes, à New York, à Chicago, à La Havane, 1892 fut l’occasion d’actes publics d’envergure. […] Si les « réalistes »[1] gagnaient du terrain dans les milieux intellectuels, les opinions publiques étaient emportées par la ferveur colombine. Des rues furent débaptisées pour prendre le nom de Christophe Colomb. Surtout les monuments édifiés de part et d’autre de l’Atlantique, oubliant presque systématiquement les autres artisans de l’épopée de 1492, étaient un chant à la gloire du navigateur. […] Gênes, Chicago et Madrid présentèrent chacune une grande exposition. La dernière, archéologique et ethnographique, fut unique en son genre. Un navire viking y côtoyait des milliers de pièces du Mexique (olmèques, zapotèques, mixtèques…), de Costa Rica et du Pérou. Les deux autres avaient des ambitions différentes. Tant l’exposition italo-américaine, ouverte au public entre les mois de juillet et novembre 1982, que l’exposition universelle colombine de Chicago, inaugurée le 1er mars 1893, mettaient l’accent sur les progrès techniques, sur les avancées de l’industrialisation. À Gênes, galeries de tissus, des produits chimico-pharmaceutiques, des machines et du travail (métallurgie, chantiers navals…) se succédaient. À Chicago, palais des arts mécaniques, des manufactures et arts libéraux, des transports, des mines, de l’électricité constituaient l’essentiel. Un palais des dames célébrait la femme, esprit du progrès et de la civilisation.

                Utilisant les mêmes ressorts et les mêmes thèmes se dessinent deux politiques de la commémoration. D’un côté Italiens et Américains mobilisent un Christophe Colomb annonciateur d’un avenir radieux, porteur d’innovations révolutionnaires. 1892 est l’occasion d’une ode au progrès. Pour les Génois, le progrès s’appelle l’unité italienne. […]

                L’idéologie qui sous-tend les commémorations aux États-Unis n’est guère différente. Deux villes du Nord – sorti vainqueur de la guerre de Sécession trente ans plus tôt – veulent affirmer avec éclat l’unité américaine, les richesses du creuset, la puissance de l’économie nationale, le rôle éminent du pays dans les progrès de l’humanité. La grande parade du 12 octobre 1892 à New York illustre ce souci. Trois éléments sont juxtaposés au milieu d’une forêt de cyclistes : le rappel de la découverte, celui des émigrations, celui des valeurs. Ainsi le char des explorateurs et celui des conquistadors, Colomb à leur tête, était-il proche des chars de l’âge de pierre et des adorateurs du soleil. Les colons de langue espagnole, autour de la Santa maria, bien sûr, précédaient les Hollandais et les quakers. Étaient intercalés les chars du Capitole, autrement dit de l’union des quarante-quatre États, de la Liberté, de la Science, de la Renommée, d’Électre où Edison domptait l’hydre électricité. Colomb, Edison, même combat dans cette évocation manichéenne mais efficace d’une civilisation occidentale bienfaitrice.  […] »

VINCENT (1992), pages 182 et 184 à 186, retrouvez cette fiche de lecture sur hglycee.fr / Bibliothèque virtuelle

[1] Les « réalistes » : en Espagne au XIXe siècle, partisans d’une analyse historique impartiale des découvertes des XVe et XVIe siècles. [NDLR]

Résumé, synthèse et numérisation © Erwan BERTHO (2015, 2018, révision 2019)

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VINCENT 1492 L’Année admirable (1991)

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