FICHES DE LECTURE – MABANCKOU, “Lumières de Pointe-Noire” (2013) par RAYMOND & KONTE

CRITIQUE LITTÉRAIRE

Alain Mabanckou, Lumières de Pointe-Noire, 2013, Paris, Prix littéraire 2013 de la fondation Prince Pierre de Monaco

« J’ai longtemps laissé croire que ma mère était encore en vie. »

FICHE TECHNIQUE

Mabanckou (Alain), Lumières de Pointe-Noire, 2013, Paris, aux éditions Seuil, 281 pages, collection « fiction & Cie », Prix de la Fondation Pierre de Monaco 2013.

ISBN 978.2.02.1000394.9

L’AUTEUR

Alain Mabanckou est à la fois un poète et un romancier. Né le 24 février 1966 dans la ville côtière de Pointe-Noire au Congo-Brazzaville ; lieu où il passa toute son enfance. Il obtient un baccalauréat au Lycée Karl-Marx, et s’oriente plus tard vers le droit pour assouvir le désir de sa mère de le voir devenir magistrat ou avocat. À 22 ans, il obtient une bourse d’études pour la France après avoir effectué un cycle de droit privé à l’Université de Marien-Ngouabi à Brazzaville. Il part en France avec quelques manuscrits, des recueils de poèmes qu’il publiera trois ans plus tard après un DEA de Droit des affaires obtenu à l’Université de Paris-Dauphine (Paris IX). En 1998 parut son premier roman, publié par Présence Africaine, Bleu-Blanc-Rouge qui obtint « Le Grand Prix Littéraire de L’Afrique noire ». À partir de cette date il continuera de publier régulièrement des livres à succès, qui ont tous reçus des distinctions comme Mémoires de Porc-épic (Au Seuil, 2006, Prix Renaudot), ou Black Bazar (2009). Depuis 2001 il enseigne la littérature francophone aux États-Unis, d’abord à l’Université du Michigan (2002-2006) puis à L’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Il est titulaire de la bourse d’étude pour les Humanités de Princeton University.

LE LIVRE

Lumières de Pointe-Noire est une biographie ; une histoire qui retrace, après vingt-trois ans d’absence, le retour de l’auteur dans sa ville natale, où ses souvenirs d’enfance resurgissent entre les lieux qu’il visite et les personnes qu’il retrouve. Il conte, avec une tonalité à la fois enchanteresse et surnaturelle, les années de son enfance, de son adolescence ; il revient sur ses croyances d’antan, sur ses amis, ses parents ; sur toutes ces personnes qui ont marqué sa vie.

Ce livre est notamment un hommage à sa mère, disparue en 1995 alors qu’il était en France, alors qu’il a longtemps laissé croire qu’elle était encore en vie, ainsi qu’à son père adoptif, disparu quelques années après. Mabanckou commence d’ailleurs son récit par ces mots : « J’ai longtemps laissé croire que ma mère était encore en vie. Je m’évertue désormais à rétablir la vérité dans l’espoir de me départir de ce mensonge qui n’aura permis jusqu’alors que d’atermoyer le deuil ». On voit là toute l’affection qu’il éprouve pour sa mère et sa peine à son décès.

Le récit nous plonge dans les rues de Pointe-Noire, en pleine Afrique, où l’on peut assister au quotidien d’un enfant africain, à sa croyance et son engouement pour la superstition. Les événements du passé se mêlent à ceux du présent. Chaque chapitre narre un nouvel épisode de sa vie. Le style de l’écrivain est fluide et simple à lire mais ne perd jamais en qualité et chaque événement conté devient fascinant. On remarque que tous les personnages n’appartenant pas à l’univers de l’enfance de Mabanckou, comme sa femme, ne voient pas leurs noms mentionnés. En effet, il la désignera toujours par « ma compagne ». Le récit est captivant et pique l’intérêt et la curiosité du lecteur jusqu’au bout. Ce livre qui commence avec un conte surnaturel, et qui finit sur une pointe d’humour est un roman à lire impérativement.

LES EXTRAITS

 EXTRAIT N°1

 « Elle était de ceux dont on croirait qu’ils sont nés déjà vieux »

« […] Je l’appelais « grand-mère Hélène », elle était en réalité ma tante et habitait dans la rue Louboulou, juste derrière le domicile de tonton Albert. Elle marchait pieds nus, s’arrêtait devant chaque parcelle pour offrir des légumes, des fruits, du manioc, du foufou ou une dame-jeanne de vin de palme. Elle était de ceux dont on croirait qu’ils sont nés déjà vieux, édentés, avec leurs cheveux blancs et une démarche hésitante de gastéropode égaré, tant il était impossible de s’imaginer que grand-mère Hélène aussi avait été jeune. On ne pouvait déterminer son âge, elle-même l’ignorait, ayant vécu sans pièce d’identité et sans acte de naissance. […] Le respect qu’on lui vouait avait fait d’elle une des patriarches de la tribu, voire l’œil protecteur de notre famille et des habitants de la rue Louboulou. Elle préparait la nourriture dans une grosse marmite en aluminium, se pointait dans la rue pour harponner n’importe quel gamin qui passait et l’asseoir devant une assiette bien garnie et fumante. Cela faisait l’affaire des gloutons, et elle tombait aussi bien sur des profiteurs que sur des escrocs qui, eux, avaient compris qu’il suffisait d’errer devant chez elle aux heures de repas pour se garantir un bon plat. C’est sans doute pour cela que plusieurs adultes défilaient dans sa parcelle et en ressortaient repus tels des boas constrictor ayant avalé une antilope. Par contre, nous autres gamins évitions de trop traînailler dans les parages car nous prenions sa bonté pour une punition déguisée, surtout que lorsqu’on avait fini de manger, grand-mère Hélène applaudissait, puis esquissait un large sourire :

-C’est bien, mes petits ! C’est bien ! Il faut maintenant rotes pour me prouver que c’était bon ! Allez on rote ! Vite !

C’était une autre de ses habitudes qu’elle avait ramenées du village : elle devait entendre le rot de son invité, autrement son visage s’assombrissait d’un coup, et elle se sentait coupable d’avoir mal cuisiné. Pourtant, même après qu’on avait roté –ce qui la rendant radieuse-, elle remplissait de nouveau l’assiette et se mettait droit devant vous pour s’assurer que vous la termineriez et pousseriez un autre rot, plus fort cette fois-ci. Et c’est elle qui désignait alors les morceaux de viande à dévorer en premier, allant jusqu’à vous intimer l’ordre de beaucoup boire afin que la nourriture « descende bien » et que vous ayez encore de la place dans votre estomac pour en manger davantage. […] »

Mabanckou (2013), page 85 et 88-90.

 

© Mamadou KONTÉ et Ludivine RAYMOND (2013)

 EXTRAIT N°2

« Quand tu n’as pas sandales neuves, tu ne peux arriver à l’heure en classe »

« […] J’ai maintenant beaucoup de « nièces » et de « neveux ». Un petit groupe m’entoure dans la parcelle de tonton Albert, avec de gros yeux qui me dévorent, de petites mains qui me tirent par la chemise. Dès que je bouge d’un pas, cette tribu bourdonnante me suit, et si je m’arrête, elle s’arrête aussi, sans doute de peur que je disparaisse. Pour ces mômes je suis une apparition, une ombre qui s’évanouira lorsque le soleil se couchera. Dans leur esprit je ne suis qu’un personnage habilement construit par leurs parents, au point que les pauvres bambins s’imaginent que je pourrais donner des jambes aux paralytiques et la vue aux aveugles. Un d’entre eux-le plus grand de taille- me renifle tel un chien essayant de reconnaître son maître trop longtemps absent. Chacun veut parler en le premier. Un tel veut des sandales et se lance dans des explications amphigouriques :

– Parce que, tonton, tu comprends, quand tu n’as pas sandales neuves, tu ne peux arriver à l’heure en classe, tu dois les réparer dans la rue pendant deux heures, et quand tu expliques ça au maître, lui il ne veut pas comprendre, il dit que tu n’es qu’un petit menteur alors que c’est même pas vrai que moi je peux mentir ! Est-ce que toi tu me crois, tonton ?

– Oui, je te crois, Antoine.

Il est heureux, sursaute pendant que j’entends derrière moi une petite voix de fillette timide :

– Tonton, moi je veux la même robe que celle d’Ursule !

– C’est qui Usurle ?

– Je peux pas te dire… Y a trop de gens ici, ils vont se moquer de moi.

– Alors, dis-le-moi à l’oreille…

Je fais signe aux autres de s’écarter un peu et me casse en deux pour arriver à la hauteur de la petite Julie. Elle rapproche sa bouche de mon oreille et susurre :

– Ursule est méchante ! C’est mon ennemie…

– Ton ennemie ?

– Oui, elle a pris mon copain parce que son père lui a acheté une robe rouge avec des fleurs jaunes. Donc moi je veux cette robe pour que mon copain m’aime aussi…  […] »

MABANCKOU (2013), page 131-132.

© Mamadou KONTÉ et Ludivine RAYMOND (2013)

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