FICHES DE LECTURE – DIAMOND, “Effondrement” (2005)

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Jared DIAMOND, Effondrement, États-Unis d’Amérique, 2005

« Comment les sociétés décident de leur disparition. »

FICHE TECHNIQUE

DIAMOND (Jared), Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. , États-Unis d’Amérique 2005, Viking Penguin, traduction en 2006 par Agnès BOTZ et Jean-Luc FIDEL, 2006, aux éditions Gallimard, collection « Folio », série « Folio Essais », n°513, traduit de l’Anglais (États-Unis d’Amérique) et édité avec le concours du Centre National du Livre, 869 pages. ISBN 978-2-07-036430-5.

Disponible au Centre de Documentation et d’Information (CDI) du Lycée Français La Fontaine de Niamey (Réseau AEFE) sous la cote 909 DIA.

L’AUTEUR

Jared Diamond est biologiste de formation, en physiologie plus particulièrement, spécialiste de l’avifaune (La population d’oiseaux) des forêts pluviales de Nouvelle-Guinée depuis le début des années soixante, biologiste de l’évolution il a notamment publié Le troisième chimpanzé. Essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain. (2000). Professeur de Géographie à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), la 12e meilleure université du monde il est également directeur de la branche américaine du World Wildlife Fund (WWF), une des plus puissantes Organisations Non-Gouvernementales (ONG) mondiales, spécialisée dans la protection des patrimoines naturels et de la biodiversité des écosystèmes.

LE LIVRE

L’ouvrage de Jared Diamond s’inscrit dans une controverse ancienne sur la question du poids des questions environnementales dans les crises traversées par les sociétés. Une crise environnementale peut-elle entraîner la destruction d’une civilisation ? Ici Jared Diamond répond plus particulièrement à Joseph TAINTER, auteur de The Collapses of Complex Societies (1988-1990, Cambridge, Cambridge University Press).

Effondrement n’est ni un pamphlet ni un brûlot. Nulle ambition de polémiste chez l’auteur, éminent professeur d’une des plus éminentes universités du monde. D’emblée le cadre est posé. Il n’existe pas de déterminisme écologique ou environnemental. Une crise environnementale même sévère ne peut à elle seule provoquer la disparition (« L’effondrement » dit Jared Diamond) d’une société. Cependant les grandes sociétés qui ont disparues ont toutes été incapables de surmonter leurs crises environnementales. Il s’agit de peser le poids respectifs des facteurs environnementaux et des autres.

À partir d’études de cas fouillées (Les Pascuans de Rapa Nui en Polynésie orientale, les Anasazis du Sud-Ouest des États-Unis, les Mayas du Sud du Yucatán en Mésoamérique, les Vikings norvégiens du Groenland, les Polynésiens des archipels de Mangareva, des Îles Pitcairn et des Îles Henderson), constituant chacune un ou plusieurs chapitres de son livre, Jared Diamond étudie les cas de « suicides écologiques » qu’il nomme les « écocides ».

Mais il analyse également les rapports des sociétés contemporaines avec leur environnement (L’État du Montana aux États-Unis, la République Populaire de Chine en Asie orientale, la Papouasie-Nouvelle Guinée dans le Sud-Est asiatique, et l’Australie en Océanie) et montre que les erreurs d’appréciations fatales devant l’enjeu écologique ne sont pas l’apanage des sociétés isolées ou des sociétés anciennes.

Jared Diamond s’intéresse également aux sociétés qui ont su faire face aux défis environnementaux comme le Japon de Tokugawa médiéval, les îles Fidji et l’îlot de Tikopia en Polynésie. L’objectif d’Effondrement est de montrer quelles sont les conditions d’une réponse politique efficace aux problèmes écologiques rencontrées par des sociétés.

Il identifie 12 facteurs de risque environnemental : 1/ la déforestation et la restructuration de l’habitat, 2/ les problèmes liés aux sols (Comme l’érosion), 3/ la gestion de l’eau, 4/ la chasse excessive, 5/ la pêche excessive, 6/ les conséquences de l’introduction d’espèces allogènes parmi les espèces autochtones auparavant préservées (Comme les lapins et les renards en Australie), 7/ la croissance démographique et 8/ l’augmentation de l’impact humain sur la nature par habitant. À ces 8 risques d’origine ancienne il en identifie 4 nés de la modernité technique : 9/ les changements climatiques posés par les hommes, 10/ l’émission de produits chimiques toxiques dans l’environnement, 11/ les pénuries d’énergie et 12/ l’utilisation humaine maximale de la capacité photosynthétique de la terre (Quand le soleil illumine une autoroute c’est de la lumière perdue pour les végétaux, or ces surfaces stériles pour les végétaux s’accroissent avec l’urbanisation).

Pourtant aucun de ces risques pris individuellement, ni même les 12 cumulés, ne peuvent expliquer l’effondrement de sociétés brillantes qui se croyaient éternelles et immortelles. 5 facteurs doivent entrer en jeu, au moins en partie. C’est la grille d’analyse de Jared Diamond : pour s’effondrer une société doit 1/ connaître des dommages environnementaux et 2/ des changements climatiques, 3/ être entourés de voisins hostiles, 4/ entretenir des relations commerciales insuffisantes avec d’autres sociétés et 5/ avoir des valeurs (Idéologiques, religieuses…) qui interdisent d’apporter une vaste panoplie de réponses aux problèmes rencontrés.

Chacune des études de cas présentées par Jared Diamond va permettre d’analyser comment les sociétés ont aggravé l’un ou plusieurs des 12 risques environnementaux et comment chacun des 5 facteurs d’effondrement se sont associés et combiner pour entraîner un écocide.

Cependant, progressivement dans le livre, un 6e facteur entre en jeu : l’éloignement des élites. Plus les élites sont coupées de la population moins elles impulsent les politiques vertueuses et au contraire tendent à profiter des dernières ressources à leur avantage : concluant sur la disparition de la société viking du Groenland, Jared Diamond dit que les élites eurent « le privilège de mourir en dernier ».

Le cas des habitants de l’île de Pâques est sans doute le plus connu. Comment les ancêtres des 138 habitants survivants et misérables rencontrés par les Européens ont-ils pu édifier les gigantesques et majestueux mo’ ai, statues de pierres disséminées sur le pourtour de l’île, mais dont toutes étaient brisées et renversées lors de l’arrivée des premiers explorateurs ? La déforestation (Conséquence des travaux de construction des mo’ ai et de l’explosion démographique) a entraîné l’érosion des sols, la stérilité des sols et la crise alimentaire, apportant la destruction de la société pascuane (Révolutions, coups d’État, chute des religions traditionnelles) et la mort de la plupart des 5 000 pascuans dont les derniers se livrèrent au cannibalisme. Les problèmes environnementaux se sont ajoutés ici à un très grand isolement.

Si les cas des sociétés précolombiennes (Mayas du Sud du Yucatán en Mésoamérique et Anasazis du Sud-Ouest de l’Amérique du Nord) sont plus célèbres, il n’y a pas pourtant pas de mystère : la sécheresse (Consécutive à des changements climatiques et des pratiques agraires suicidaires comme la déforestation) s’est conjuguée avec le refus des élites d’orchestrer des réponses politiques qui auraient entraînées de profonds changements sociétaux. Ainsi, l’écocide relève souvent d’un choix, conscient ou inconscient, de ne pas changer même quand le monde d’hier, du fait des évolutions du climat, a déjà disparu.

À chaque fois la punition est la même : les Anasazis ont tous disparu, les Mayas du Sud du Yacatán ont vu 99% de la population (Et la totalité de leur société) disparaître.

Le cas de la société des Vikings norvégiens du Sud et de l’Ouest du Groenland est sans doute la plus passionnante dans la mesure où tous les risques environnementaux anciens se conjuguent avec tous les facteurs d’effondrement. Comment les Vikings ont-ils pu ainsi littéralement disparaître alors que les Inuits, leurs voisins, survivaient ? Certes le changement climatique a joué (Petit âge glaciaire), certes les pratiques agricoles (Surpâturages) ont entrainé la ruine des sols, les relations économiques avec l’Europe médiévale se sont distendues (L’Europe n’achète plus l’ivoire des défense de morses mais celles des éléphants d’Asie), mais le facteurs déterminant a été le refus des Vikings d’abandonner leur identité d’éleveurs de bétail pour devenir chasseurs de baleine et pécheurs de poissons comme les Inuits et avec les méthodes des Inuits. Considérant ces derniers comme des sauvages indignes d’intérêts, les Vikings ont refusé d’apprendre de leurs voisins et sont morts de faim quand les Inuits survivaient. C’est plus particulièrement le refus des élites d’abandonner leur train de vie dispendieux et leurs pratiques politiques (Captation des terres et du cheptel) qui entraîne la disparition de la société et de ses habitants (100% des Vikings du Groenland sont morts).

C’est l’occasion pour Jared Diamond de décrire une société qui s’effondre : augmentation de la violence, généralisation de l’état de guerre sur le territoire, destruction des biens et assassinats, famines, révolutions, isolements croissant, cannibalisme occasionnel ou systématique… Les derniers jours d’une société sont très laids.

Quel est, dans ce cas, notre futur ? Pour Jared Diamond c’est l’Australie. Elle semble concentrer à elle seule la totalité des risques environnementaux du monde moderne. Après avoir détruit ses sols et son écosystème terrestre par ses pratiques agraires (Déforestation massive pour laisser des pâtures aux moutons qui ont entrainé l’érosion des sols et leur stérilisation) elle détruit son écosystème marin (Surpêche, destruction des grands récifs coralliens et de leur biodiversité). Pour Jared Diamond, l’Australie d’aujourd’hui c’est le monde de demain.

Pourtant des sociétés ont su faire face. Que ce soit par une gestion par le bas (Collective ou communautaire comme sur l’île minuscule de Tikopia dans le Pacifique ou dans les hautes terres de Nouvelle-Guinée) ou par le haut (Comme dans les Fidji, dans le Japon des Tokugawa comme dans l’Allemagne du XVIe siècle ou la France du XVIIe siècle) les solutions radicales et énergiques sauvent les sociétés qui les mettent en œuvre. Ainsi les Tikopiens ont-ils sacrifiés la totalité de leur bétail de cochons qui ruinait les sols pour devenir pêcheurs et jardiniers de leur île, se sauvant ainsi d’un désastre annoncé.

Alors que faire ? L’originalité du propos de Jared Diamond tient à son analyse positive du rôle des entreprises. Quand la pression des consommateurs est forte et les lois de protection de l’environnement drastiques et appliquées les entreprises ont plus d’intérêts objectifs à protéger l’environnement qu’à l’exploiter jusqu’à la destruction. C’est le cas de sociétés pétrolières comme Chevron (États-Unis) ou Boise cascade (Canada).

Ainsi l’exploitation du champ pétrolifère de Kutubu en Papouasie-Nouvelle Guinée par Chevron s’est faite en concertation avec les populations locales et en veillant au respect de la biodiversité. Aujourd’hui le champ pétrolifère a des règles de protection de l’environnement plus exigeantes que celles des parcs nationaux et sert de réserve naturelle !

Le rôle des individus est très fort. Les opérations de boycott des entreprises les incitent à mettre en place des labels de qualité comme le Forest Stewardship Council (FSC) dans le domaine de la gestion durable des forêts. En faisant pression sur les distributeurs comme Tiffany’s dans le domaine de l’extraction de l’or (Dont le lessivage des minerais au cyanure est mortelle pour l’environnement) ou Home Depot (Grand distributeur de meubles en bois) pour qu’ils fassent, à leur tour, pression sur leurs fournisseurs, des chaînes éco-responsables peuvent de mettre en place.

Certes l’environnement a un coût. Mais moindre que la catastrophe écologique qui nous menace tous sans échappatoire. Surtout si ce coût environnemental est supporté par l’ensemble des habitants de la planète et non seulement par les populations victimes des sinistres écologiques.

L’interdépendance accrue des sociétés associée à la croissance du niveau de vie mondial (Qui accroît l’impact des hommes sur l’environnement) et associée à la croissance exponentielle de la population mondiale constitue une bombe à retardement planétaire. Quand les Chinois auront tous atteint le niveau de consommation des Occidentaux l’impact des hommes sur l’environnement aura doublé. Sans même prendre en compte une quelconque augmentation de la population…

L’EXTRAIT

« Il semblerait donc que l’Australie gaspille à faible coût une ressource de prix. »

« […] Mis à part l’Antarctique, l’Australie est le continent[1] qui a la plus petite zone forestière au monde : 20% seulement environ du territoire. Les forêts – rappelons-le – comprenaient les plus grands arbres du monde, les gommiers bleus du Victoria, désormais abattus, qui concurrençaient ou dépassaient en hauteur les séquoias de la côte californienne. Des forêts existantes à l’arrivée des Européens en 1788, 40% ont déjà été défrichées, 35% ont été en partie débitées et seules 25% restent intactes. Pour autant, la coupe de petites zones de forêts ancestrales continue et elle constitue un autre exemple d’exploitation minière du paysage australien.

                Les exportations de bois d’œuvre coupé dans les forêts (En plus de la consommation nationale) sont remarquables. La moitié des exportations de produits forestiers ne sont pas des rondins ou des matériaux finis, mais des cargaisons de bois envoyées principalement au Japon, où elles constituent un quart de la matière première utilisée pour la fabrication du papier et de ses dérivés. Si le prix d’achat pour le Japon a chuté à sept dollars la tonne, le papier qui en provient se vend au Japon mille dollars la tonne, de sorte que presque toute la valeur ajoutée au bois d’œuvre après sa coupe enrichit le Japon plutôt que l’Australie. En même temps qu’elle exporte des cargaisons de bois, l’Australie importe près de trois fois plus de produits forestiers qu’elle n’en exporte, dont plus de la moitié sous forme de papier et de produits en papier.

                Bilan de l’opération : d’un côté, l’Australie, qui est l’un des pays du Premier Monde qui possède le moins de forêts, les débite encore pour exporter leurs produits au Japon, le pays du Premier Monde qui a le plus fort pourcentage de territoire recouvert de forêts (74%), pourcentage qui augmente encore ; de l’autre, le commerce de produits forestiers australiens consiste en réalité à exporter de la matière première à bas prix, laquelle est convertie dans un autre pays en matériaux finis au prix fort et à forte valeur ajoutée, qui pour finir sont réexportés vers l’Australie. Ce type d’asymétrie dans les relations commerciales n’existe guère entre deux pays du Premier Monde, mais plutôt entre une ancienne colonie du Tiers-Monde économiquement retardée et non industrialisée, peu rompue à la négociation, et un pays du Premier Monde, habile à exploiter à bon marché les matières premières des pays du Tiers-Monde, en contrepartie d’exportations à forte valeur ajoutée. (Les principales exportations japonaises en Australie sont les voitures, les équipements de télécommunications, les équipements informatiques, alors que le charbon et les minerais sont les autres principales exportations australiennes au Japon.) Il semblerait donc que l’Australie gaspille à faible coût une ressource de prix.

                La coupe persistante des forêts ancestrales donne aujourd’hui lieu à l’un des débats sur l’environnement les plus passionnés en Australie, particulièrement en Tasmanie, où les gommiers bleus, qui sont parmi les plus hauts arbres du monde en dehors de la Californie, sont débités à une vitesse stupéfiante. Les deux principaux partis politiques australiens, au niveau fédéral comme à celui des six États autonomes[2], approuvent la coupe forestière en Tasmanie. Il est vrai que les trois plus gros soutiens financiers du Parti national en 1995 étaient des compagnies forestières.  […] »

DIAMOND (2005), pages 629 et 670. Retrouvez cette fiche sur Pack Histoire-Géographie/Bibliothèque virtuelle et sur Serveur Docs/Public/Pack Histoire-Géographie/Bibliothèque virtuelle.

[1] Note du contributeur : La Chine ne compte que 12% de son territoire couvert par des forêts mais les Anglo-saxons considèrent que l’Australie est un continent (Ce que n’est pas la Chine) en se fondant sur la définition géographique d’un continent (Vaste étendue de terres entourée de vastes étendues de mers). En Europe on considère que l’Australie est un pays membre de l’Océanie.

[2] Note du contributeur : l’Australie est une fédération d’États dits « États autonomes » en souvenir des premiers temps de la colonisation où l’Australie n’était qu’une île abritant six colonies distinctes juridiquement.

3 DIAMOND Effondrement (2005)

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