FICHES DE LECTURE – PADURA, “L’homme qui aimait les chiens” (2009)

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Leonardo PADURA, L’homme qui aimait les chiens, Cuba, 2009

FICHE TECHNIQUE

PADURA (Leonardo), L’homme qui aimait les chiens. , Barcelone 2009, Paris, 2011, aux éditions Métailié, collection « Bibliothèque Hispano – Américaine », traduit de l’Espagnol (Cuba) par René SOLIS et Elena ZAYAS, avec le concours du Centre National du Livre, 671 pages.

Disponible au Centre Culturel Franco-Nigérien (CCFN) « Jean Rouch » de Niamey sous la cote RE-PAD

LE LIVRE

Iván, écrivain cubain entré malgré lui dans l’opposition politique, rencontre un soir de 1977 l’étrange « homme qui aimait les chiens ». Entre le refuznik misérable et l’apparatchik inquiétant se lie une étrange relation qui ressemble fort pour Iván à une amitié. Accompagné de deux splendides barzoïs l’homme est porteur d’une maladie mortelle et d’une histoire sordide : il a très bien connu Jacques MORNARD alias Ramon MERCADER DEL RIO, l’assassin de TROTSKI.

Dans cette histoire en miroirs et en faux semblants les pseudonymes servent de premiers paravents. Lev Davidovitch BRONSTEIN devient TROTSKI. Ramon MERCADER DEL RIO devient Jacques MORNARD, puis JACSON, Iván reste Iván mais sous les traits du meurtrier cyclone de 1994. Jaime LOPEZ, qui rencontre Iván en 1977, semble être Ramon, l’assassin de TROTSKI.

La mise en place du totalitarisme soviétique est le prétexte pour analyser l’échec de la Révolution espagnole, la montée des périls en Europe, les mensonges de la révolution castriste. Et finalement tout un siècle d’espoir, d’utopie, de mensonges et d’échecs.

Chaque histoire devient le prétexte d’une autre histoire, décalée dans le temps, décalée dans l’espace, décentrée. L’histoire de l’assassinat de TROTSKI est le prétexte pour raconter la prise du pouvoir par les communistes dans les instances républicaines espagnoles pendant la guerre civile (1936-1939). La vie de Ramon MERCADER est le prétexte pour brosser une galerie de portraits déjantés : reporters de guerre cyniques, passionaria exaltées et mesquines, militantes aveuglées, militants fanatisés, agents secrets manipulateurs et dévorés en même temps par la peur. Les derniers jours de Ramon permettent de montrer la vie au quotidien du Cuba de CASTRO.

TROTSKI, exilé et martyr voit sa famille décimée pendant ses onze années d’exil. C’est alors le portrait psychologique d’un homme qui dénonce les crimes du stalinisme sans renoncer à ses propres responsabilités. Créateur de l’Armée Rouge et de la TCHÉKA avec DJERDJINSKI, responsable de l’écrasement de la révolte des marins de KRONSTADT et de la politique d’exécution des otages, lui-même artisan d’une « terreur révolutionnaire », il comprend au soir de sa vie comment la politique l’a dévoré et dévoré les siens.

Mais c’est aussi, derrière l’Histoire, l’histoire des Cubains, eux-aussi dévorés par l’idéologie stalinienne. Iván a tout perdu dans le castrisme : son envie d’écrire, ses amis, ses amours, son métier, sa famille même. Il ne lui reste de ce stalinisme tropical qu’une confession, celle de l’assassin le plus odieux de l’historie du XXe siècle, l’homme qui a assassiné une utopie. Finalement entre Iván la victime du castrisme et Ramon l’assassin se noue une étrange complicité entre deux victimes de la raison d’État. 

C’est à Daniel, l’ami inquiet, qu’il reviendra le soin de découvrir le corps d’Iván écrasé sous le poids de sa propre maison aux solives pourries, de mettre au propre les confessions croisées de TROTSKI, de Ramon MERCADER et d’Iván et d’enterrer le tout. Afin de donner au XXIe siècle une chance d’être libéré des pesanteurs du siècle précédent.

L’EXTRAIT

« Avec l’orgueil d’un propriétaire de lévriers russes. »

« […] La densité de l’air était une caresse sur la peau et de la mer étincelante s’élevait à peine un murmure apaisant. On pouvait sentir là combien le monde, certains jours, dans des moments magiques, nous offre la trompeuse impression d’être un lieu accueillant, fait à la mesure des rêves et des plus étranges désirs de l’homme. La mémoire, pénétrée de cette atmosphère détendue, parvenait à s’égarer et à faire oublier les rancœurs et les peines.

Assis sur le sable, le dos appuyé au tronc d’un casuarina, j’allumai une cigarette et fermai les yeux. Dans une heure le soleil se coucherait, mais comme cela devenait habituel dans ma vie, je n’éprouvais aucune impatience et n’avais aucune expectative. Ou plutôt je n’avais presque rien : et presque sans le presque ! Tout ce qui m’intéressait à ce moment-là, c’était le plaisir de voir arriver le crépuscule, ce cadeau de l’instant fabuleux où le soleil s’approche de la mer argentée du golfe et dessine un sillage de feu à sa surface. Au mois de mars, avec la plage déserte, la promesse de cette vision m’apportait une sorte de sérénité, un état proche de l’équilibre qui me réconfortait et me permettait de croire encore à l’existence palpable d’un petit bonheur, fait à la mesure de mes maigres ambitions.

Disposé à attendre le coucher du soleil à Santa María del Mar, j’avais sorti de mon petit sac à dos le livre que j’étais en train de lire. Le volume contenait des récits de Raymond Chandler, un des écrivains auxquels je vouais à cette époque – et encore aujourd’hui – une solide dévotion. […] Un tueur sous la pluie. […] C’était l’édition de Bruguera de 1975, de cinq nouvelles, dont celle qui lui donnait son titre et une autre intitulée L’Homme qui aimait les chiens. […] Pourquoi, parmi tant d’autres possibilités, avais-je choisi d’emporter ce jour-là ce livre et pas un autre ? (J’avais chez moi, parmi plusieurs ouvrages récemment trouvés et attendant d’être lus, Sur un air de navaja qui deviendrait mon roman préféré de Chandler ; Cœur de lièvre d’Updike ; et Conversation à la Cathédrale de Vargas Llosa, déjà excommunié à l’époque, ce roman qui quelques semaines plus tard me ferait me tordre de pure jalousie). Je crois que j’avais pris Un tueur sous la pluie totalement inconsciemment de ce que cela pouvait signifier et simplement parce qu’il contenait l’histoire d’un tueur professionnel qui éprouve une étrange affection pour les chiens. Tout était-il organisé comme une partie d’échec (une de plus !) dans laquelle tant de gens – cet individu que j’allais justement baptiser « l’homme qui aimait les chiens » et moi, entre autres – n’étaient que des pièces livrées au hasard, aux caprices de la vie ou aux conjonctions inévitables du destin ? Téléologie, comme on dit maintenant ? N’allez pas croire que j’exagère, que j’essaie de boucler la boucle ou que je vois une collusion cosmique dans chaque chose qui m’est arrivée dans ma putain de vie : mais si le front froid annoncé ce jour-là ne s’était pas dilué en une fugace averse de pluie très fine qui fit à peine baisser la température, je ne me serais sans doute pas trouvé ce soir de mars 1977 à Santa María del Mar, en train de lire un livre qui, comme ça, par hasard, contenait la nouvelle intitulée L’Homme qui aimait les chiens. Si une seule de ces conjectures avait varié, je n’aurai probablement jamais eu l’occasion de remarquer l’homme qui s’arrêta à quelques mètres de moi pour appeler des chiens biens réels qui m’émerveillèrent au premier regard.

À vingt mètres, se découpait la silhouette brûlée de soleil de l’homme qui avait appelé les barzoïs. Quand il commença à marcher vers moi et les chiens, je me demandais immédiatement qui pouvait bien être ce type qui dans le Cuba des années 70, possédait deux lévriers russes, apparemment pure race. […]

Il devait avoir dans les soixante-dix ans (je saurais par la suite qu’il en avait presque dix de moins), des cheveux poivre et sel coupés en brosse et il portait des lunettes à monture d’écailles […] Nous nous retrouvâmes si près l’un de l’autre qu’il fut inévitable d’échanger un regard : je lui souris, l’homme aussi, avec l’orgueil d’un propriétaire de lévriers russes. […] »

PADURA (2009), Chapitre 5, pages 80 et suivantes.

Résumé, sélection & numérisation © Erwan BERTHO (Dernière révision 2018)

1 PADURA L’homme qui aimait les chiens (2009)

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