Dans cet article
Vous avez un enfant au collège ou au lycée, ou vous êtes vous-même lycéen ? Un roman met des mots sur ce que vivent les professeurs derrière la porte de la classe. Yannick Haenel, ancien enseignant nominé pour le Goncourt, y décrit l'anxiété, la joie et l'incompréhension, et plaide pour faire de l'éducation la priorité absolue.
En bref
- Yannick Haenel, ancien professeur, publie un roman nominé pour le Goncourt sur la solitude du métier d'enseignant.
- Cette solitude n'est pas un isolement : c'est l'absence de compréhension des autres face à un métier difficile à raconter.
- Le déclic date d'octobre 2020 et de la mort de Samuel Paty, qui lui inspire un premier texte de soutien.
Le chiffre clé : 55 minutes, durée d'un cours, où toutes les situations de la vie humaine se condensent.
Un roman nominé au Goncourt qui parle aux profs et à leurs proches
Le soir, Yannick Haenel file en librairie à la rencontre de ses lecteurs. Son roman, nominé pour le Goncourt, y attire presque uniquement des enseignants, des parents de profs ou des enfants de profs. Tous lui disent la même chose : ils ont connu cette anxiété, ce désir de bien faire qu'il raconte.
Selon lui, l'écho du livre tient d'abord à l'émotion qui passe à la lecture. Il y voit aussi un contexte : les enseignants traversent une grave crise de représentation, et l'Éducation nationale semble ne plus très bien savoir où elle en est.
L'auteur n'avait pourtant pas pensé aux professeurs en écrivant. Il s'adressait d'abord à ceux qui ne savent pas ce qu'est ce métier. Pendant des années, comme ses collègues, il racontait le soir à ses proches les cours réussis, les cours ratés, les élèves, les problèmes. Le livre prolonge ces récits, avec l'envie de rêver à une école meilleure.
La solitude dont il parle n'a rien d'un isolement
Le titre intrigue. Pour Yannick Haenel, cette solitude n'est ni une détresse ni un isolement. Un professeur est très entouré : il y a l'équipe, il y a les élèves. Ce qui manque, c'est la compréhension des autres.
Raconter son métier est presque impossible, explique-t-il. Comment faire sentir qu'on peut être pleinement heureux, presque illuminé, pendant une heure de cours, puis vivre un cours désastreux l'heure d'après ? Le professeur se remet en question sans cesse, et il est très exposé. Cette vie répétée semaine après semaine se partage mal.
L'écrivain a voulu un titre presque collectif, comme une proclamation. Il y met de l'irréductible, et une forme de fierté.
Octobre 2020 : la mort de Samuel Paty déclenche un premier texte
À l'époque, Yannick Haenel est chroniqueur judiciaire pour Charlie Hebdo. En octobre 2020, il suit le procès des attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher. Un matin, on lui apprend à voix basse qu'un professeur a été décapité : Samuel Paty.
Ce soir-là, il n'arrive pas à écrire sa chronique quotidienne sur le procès. Il envoie à Charlie Hebdo un texte de soutien aux professeurs, intitulé « La solitude des professeurs ». C'est la première pierre du futur roman.
| Étape | Ce qui se passe |
|---|---|
| Octobre 2020 | Procès des attentats de janvier 2015, annonce de la mort de Samuel Paty |
| Le soir même | Envoi d'un texte de soutien aux professeurs à Charlie Hebdo |
| Ensuite | Petites scènes écrites dans le désordre, à mesure que les souvenirs reviennent |
| Puis | Scène du vase brisé lors d'un pot de fin d'année |
Cette scène du vase, la reproduction d'un cadeau qu'il a cassée, est à ses yeux grotesque et lamentable. Elle fait basculer le projet : ce n'est plus un récit de plus sur les profs en détresse, mais quelque chose de plus intérieur. Il y trouve aussi une métaphore de la faute.
Cette faute, dit-il, la société la fait porter aux enseignants. Elle leur demande ce qu'ils ne peuvent pas donner, comme s'ils n'étaient pas assez bien et devaient faire mieux.
Pré-rentrée et premiers cours : la peur de mal faire et le sourire interdit
Le roman s'ouvre sur la pré-rentrée et les premières heures de cours. Ce sont les toutes premières, donc l'anxiété redouble : on a peur de mal faire. Yannick Haenel décrit le professorat comme l'un des rares métiers où l'on est jugé tout de suite, par soi-même, par les élèves, par l'institution et par les parents.
Si le cours rate, l'enseignant est en première ligne. Si le résultat n'est pas assez bon, c'est lui qui n'est pas assez bon. C'est ce mécanisme qu'il veut faire sentir au lecteur.
Dans le livre, le principal du collège conseille aux professeurs stagiaires de ne jamais sourire en classe : sinon, les élèves les dévorent. Le récit montre l'inverse. En écartant ces vieux réflexes d'autorité, en souriant, en s'ouvrant aux élèves, quelque chose peut enfin s'accomplir.
Un métier plus sombre par endroits, mais « le plus passionnant au monde »
L'écrivain ne cache pas la face dure du métier. D'après ses anciens collègues et les jeunes professeurs qu'il côtoie, l'enseignement est parfois devenu sombre et dangereux. Dans le secondaire et en certains lieux, il serait plus exposé aux problèmes sociaux et économiques. Il assure n'avoir rien inventé.
Selon lui, quand on demande à de jeunes gens pourquoi ils ne veulent pas enseigner, ils répondent d'abord que cela leur fait peur. Ils ne se sentent pas psychologiquement à la hauteur. Le livre cherche l'équilibre entre cette violence et la beauté du métier, parce que les deux font la vie des professeurs.
« Il suffit qu'on ouvre la porte d'une salle de classe le matin à 8 heures pour que le monde se mette à exister. »
Yannick Haenel, dans son roman, cité lors d'un entretien à Vousnousils
Pour lui, la salle de classe condense toutes les situations de la vie humaine pendant 55 minutes. C'est ce qui rend ce métier, dit-il, le plus passionnant au monde : aucun bureau, aucune entreprise n'offre cela. Dans ce même entretien, il résume sa conviction en une formule : « l'éducation, c'est LA priorité absolue ».
Vos questions
Qui est Yannick Haenel et de quoi parle son livre ?
Yannick Haenel est écrivain et ancien professeur. Son roman « La solitude des professeurs est infinie », nominé pour le Goncourt, raconte le quotidien d'un enseignant, de la pré-rentrée aux cours difficiles, entre joie et violence du métier.
Que veut dire « la solitude des professeurs est infinie » ?
Pour l'auteur, ce n'est ni de la détresse ni de l'isolement, car un professeur est entouré de collègues et d'élèves. C'est l'absence de compréhension des autres : il est presque impossible de faire sentir ce que l'on vit en classe, entre heures lumineuses et cours désastreux.
Pourquoi le roman commence-t-il par la pré-rentrée ?
Parce que ce sont les premiers moments d'un jeune enseignant, et l'anxiété y redouble. Le professorat est un lieu où l'on est jugé immédiatement par soi-même, les élèves, l'institution et les parents, ce qui rend la peur de mal faire très forte.
Sources : VousNousIls.
À propos de Adèle Brossard
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