COMMENTAIRE D’UN DOCUMENT Histoire Première & Terminale “Le 1er choc pétrolier selon Kissinger.”

« Le premier choc pétrolier, 1973. »

 Correction d’un ancien exercice du Baccalauréat

  1. Présentez le document. Veillez à présenter soigneusement mais de manière synthétique le contexte. 

            Le document intitulé « Le premier choc pétrolier, 1973. » est un extrait des Années orageuses. , livre écrit par Henry Kissinger puis traduit en français (en 1982) et paru aux éditions Fayard. Henry Kissinger, professeur de Sciences politiques à Harvard il fut d’abord un conseiller des présidents républicains (Comme Eisenhower) et démocrates (Comme Kennedy) avant de devenir le conseiller spécial de Richard Nixon à la sécurité nationale. A ce titre il assura la politique de retrait du Sud Vietnam (1973 – 1975, Accords de Paris en 1975, il y gagna le prix Nobel de la paix qu’il partagea avec son interlocuteur vietnamien) et encouragea les Etats – Unis à renouer des relations diplomatiques avec la République Populaire de Chine (Visite à Pékin de Nixon en 1972). Il devint ensuite Secrétaire d’Etat (c’est-à-dire ministre des Affaires étrangères) de Nixon, puis à la démission forcée de celui-ci il resta en poste auprès de Gérald Ford (1974 – 1976). Il assura alors la continuité de la politique étrangère républicaine dans la tourmente de la défaite au Vietnam et de l’affaiblissement des Etats – Unis dans le monde. Favorable au rapprochement avec les nations communistes par pragmatisme et au désarmement (Salt I en 1972) il fut un ardent partisan de la détente. Dans cet extrait il analyse les causes et les conséquences du premier choc pétrolier en accordant une grande importance à ce choc pour expliquer l’installation durable de la crise dans les économies occidentales. Ce dont on peut bien évidemment discuter.

            Les années 1945 – 1975 sont grosso modo caractérisées par une croissance soutenue du PIB (+5%/an) et par l’accès de la majorité des populations occidentales à la société de consommation (American Way of Life). Cette période de près de trois décennies a été appelée en France par Jean Fourastié les « Trente glorieuses » (Fayard, 1979, Les « Trente glorieuses » ou la révolution silencieuse.). Pourtant les signes avant-coureurs d’une grave crise se sont multipliés dès la fin des années soixante-dix (émeutes étudiantes et grèves ouvrières en 1968-1969, fin du SMI entre 1971 et 1976). La situation économique et politique mondiale est avant 1973 très tendue. L’année 1973 est sans contexte une année charnière. Les Etats – Unis annonce leur retrait du Sud-Vietnam reconnaissant leur défait militaire (la première de leur histoire). Ainsi quand la Syrie et l’Egypte (qui forment encore à cette époque la République Arabe Unie, la RAU) attaquent pendant le mois de Ramadan et le jour de la fête juive de Yom Kippour Israël ce n’est d’abord qu’une énième péripétie dans un conflit proche-oriental qui en a connu tant. Déjà en 1967 (Guerre des Six-Jours) les mêmes s’étaient affrontés. Les combats sont âpres : pour la première fois depuis 1947-1948 la supériorité de Tsahal n’est pas évidente. Il va falloir un soutien militaire fort des Occidentaux (et pour la première fois massif de la part des Etats-Unis) pour que Tsahal repousse les armées arabes. Cette guerre dite « de Kippour » n’est donc d’abord rien d’autre qu’une nouvelle défaite arabe. Mais lorsqu’en octobre (à Koweït-City) et en décembre (à Téhéran) les pays de l’OPAEP (Organisation des Pays Arabes Exportateurs de Pétrole) décident de réduire leur production de pétrole et de forcer le cours du baril de brut pour punir les Etats occidentaux de leur soutien à Israël (Guerre de Kippour-Ramadan) les économies occidentales, puis les autres par voie de conséquence, entrent dans une période de récession puis de stagflation qui les fragilisent pour vingt ans. En deux mois le pétrole va prendre +387% de sa valeur. C’est le premier choc pétrolier.

            Beaucoup voient dans cette simultanéité une causalité. Beaucoup dont l’éminent professeur de Sciences Politiques de Georgetown Henry Kissinger. On peut cependant se demander dans quelles mesures le choc pétrolier de 1973 a, selon les dires de Henry Kissinger, été un « tournant de l’histoire de ce siècle » ?

            2. A l’aide de vos connaissances et des éléments du texte vous expliquerez la phrase suivante : « […] Il est maintenant évident que cette décision fut un des tournants de l’histoire de ce siècle. […] » (Lignes 29 à 30 soit les deux premières lignes du troisième paragraphe)

            Cette phrase est intéressante car elle résume à elle seule toute l’analyse économique occidentale sur la fin des « Trente glorieuses. ». Est-elle fondée ? C’est-à-dire la décision de relever les prix du baril de brut fut-elle un tournant et si oui de quelle nature et de quelle ampleur ?

            Elle fut d’abord un tournant économique c’est évident. Elle marque la fin des « Trente glorieuses » mais elle ne la cause pas. Les économies de l’Organisation pour le Commerce et le Développement Economique (OCDE) s’étaient développées sur des taux de croissance forts (+5%/an) et une inflation aussi forte (+6% en moyenne avec des pics à +13%) qui rognait le pouvoir d’achat des salariés obligeant des gouvernements peu soucieux de rigueur à indexer les salaires sur l’inflation ce qui entretenait cette dernière. Et la rendait pérenne. Le brutal relèvement du prix du baril de pétrole brut (+387% en deux mois) vint révéler la vétusté d’un parc industriel incapable de rester compétitif. Se moderniser, licencier, délocaliser, gagner en productivité devinrent des buts urgents. Henry Kissinger n’a pas tort quand il parle de « […] changements véritablement sismiques de leurs structures intérieures […] ». Les conséquences de cette augmentation brutale des prix du baril de brut furent violentes : l’inflation atteignit des sommets (entre 12% et 15% par an), le chômage apparu : on passa en France de 100,000 chômeurs en 1968 à plus de 3 millions en 1982 et les deux conjugués donnèrent la stagflation, (Cocktail de chômage, de croissance ralentie a +2% au maximum et de poursuite de l’inflation).

Ce fut un tournant idéologique. Aucun économiste ne savait quels remèdes apporter à ce mal nouveau. Les populations occidentales découvraient aussi leur dépendance (le pétrole venait de l’étranger) et leur addiction (Leur mode de vie urbain dominé par la voiture et les matières plastiques plaçait le pétrole au cœur de leur consommation.) En quelques années le modèle fordiste keynésien avait vécu. Dès 1979 en Grande-Bretagne avec Margaret Thatcher, 1980 aux Etats – Unis avec Ronald Reagan et enfin en Europe dès 1982-1983 les politiques de relance de l’économie par la relance de la consommation des ménages étaient abandonnées au profit d’une libéralisation massive et plus ou moins rapide des économies occidentales d’abord, mondiales ensuite.

Ce choc fut un tournant psychologique : les Occidentaux découvrirent enfin que l’énergie n’était ni gratuite ni inépuisable. Il fallait réfléchir à sa gestion, donc à son économie, donc à son coût ! Avec 130 litres de brut pour 3$ la question n’avait jamais été d’actualité… Le pétrole – comme toutes les matières premières – devait dégager des richesses et concourir au développement (économique et social) des habitants des pays du Tiers-Monde. La même année les pays non-alignés se réunissaient sur ce thème à Alger et l’ONU se dotait de la 1ère CNUCED (La Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement).

Ce fut un tournant géopolitique : les Etats arabo-musulmans se rappelaient aux bons souvenirs de l’Occident et la question israélo-palestinienne qui était devenue ensuite israélo-arabe devenait judéo-musulmane. On sortait alors des vieux schémas hérités de la bipolarisation et on entrait dans un monde multipolaire. A côté des deux supergrands (Moscou et Washington) apparaissait de nouvelles puissances régionales certes mais puissantes : la République Populaire de Chine (RPC) avec laquelle Kissinger avait négocié le retrait du Sud Vietnam, les pays de l’OPAEP, les Non-alignés (Inde, Algérie, Yougoslavie). Et en 1979 Téhéran devenue capitale d’une république islamique faisait naître une nouvelle forme de puissance mondiale moderne : la religion.

Ainsi le tournant fut économique, psychologique (et ce n’est pas le moindre), idéologique et géopolitique. La décision de l’OPAEP de relever les prix du baril de brut fut donc un tournant de l’histoire de ce siècle de plusieurs natures. Mais de quelle ampleur fut ce tournant ?

            On a largement fantasmé L’ampleur de ce tournant. Les économies occidentales continuèrent à enrichirent leurs concitoyens – à un rythme un moins indécent mais tout autant – et les pays arabes continuèrent de vendre du pétrole aux Occidentaux sans que la cause palestinienne ne s’en trouve améliorée. Henry Kissinger parvint même à faire basculer l’Egypte dans le camp américain ! Le choc pétrolier fut sans conteste un splendide accélérateur de l’histoire économique mais il ne fut ni une cause ni une rupture.

            3. A l’aide de vos connaissances et des éléments du texte vous expliquerez les mécanismes de l’entrée en crise des économies occidentales dans les années soixante-dix. 

            Si l’on en croit Henry Kissinger le choc pétrolier et surtout la réplique de décembre 1973 est à l’origine des profondes transformations économiques mondiales qui ont eu cours depuis. Dans quelles mesures la croissance des années soixante avec ses excès n’avait-elle déjà généré des failles que le choc de 1973 ne fit que révéler ?

            Tout d’abord à l’aide du document revenons sur les mécanismes de ce qu’on appelle le « choc pétrolier » de 1973. Car si rétrospectivement l’année 1973 fut marquée par cette hausse elle fut moins soudaine qu’on ne l’imagine. Il y eu deux vagues de hausses. Une première vague eut lieu en octobre et une seconde en décembre. En octobre (les 16,17 et 18) les six pays du golfe persique décidèrent de faire passer le prix du baril de brut (soit approximativement 130 litres) de 3$ à 5$. Soit une hausse de +70%. Afin de peser sur l’ensemble des prix mondiaux (car les Etats arabes ne sont pas les seuls producteurs de pétrole loin s’en faut et le Mexique et les Etats-Unis en sont aussi !) l’OPAEP décida de réduire sa production (De 5% par mois et -10% pour l’Arabie Saoudite.). Si les plus gros producteurs réduisaient leur production l’ensemble des prix allait être portée à la hausse. Ainsi les prix fixés par l’OPAEP allaient fatalement devenir les prix mondiaux. En décembre (les 22 et 23) les mêmes Etats réunis à Téhéran et constatant l’échec de leur politique (Le Sinaï égyptien, les territoires palestiniens c’est-à-dire la bande de Gaza et Cisjordanie – Ramallah, et le plateau syrien du Golan étaient toujours occupés par Tsahal) relèvent à nouveau les prix du baril de brut : il passa de 5$ à 11,65$ soit une hausse de 128%. Et c’est cette décision que Kissinger qualifie de « tournant », supposant et laissant supposer qu’un baril de brut à 5$ était supportable (« […] on évoqua vaguement dans notre gouvernement la possibilité d’un embargo pétrolier […] ») mais pas à 11,65$. Laissant aussi supposer que le deuxième relèvement intervenant deux mois après le premier et bénéficiant ainsi des premiers effets (« […] Ces baisses de production […] soutinrent la hausse des prix et jetèrent les bases d’augmentations encore plus dramatiques. […] ») avait bien pour but de pénaliser violemment les économies occidentales (« […] augmentations encore plus dramatiques […] ») ! La malignité des pays arabes n’est donc pour lui plus à démontrer. Et c’est bien de l’identification d’un coupable qu’il s’agit.

            Pourtant on peut aussi rappeler que les économies occidentales avaient déjà donné de larges signes avant-coureurs d’une crise plus ample et plus profonde qu’une simple inadéquation entre leur compétitivité et les prix du pétrole. 1968 avec son cortège de grèves ouvrières et de manifestations étudiantes n’est pas compréhensible si l’on oublie que la forte croissance de +5 à 6% l’an du PIB était vite rogné par une inflation égale sinon supérieure et autoentretenue par une systématique indexation des salaires sur les prix. Les classes populaires avaient accédé à la société de consommation, mais comme l’ensemble de l’Occident. Leurs enfants restaient au bas de l’échelle sociale d’une société d’abondance mais de résistances aussi. Peu de lycéens, peu de bacheliers, et une société sexuellement ségrégée comme BOURDIEU dans Les Héritiers l’avait étudié dès le début des années soixante pour la France.

L’investissement découragé par des prêts bancaires sur le long terme dissuasifs, eux-mêmes absurdes pour les banques avec une inflation élevée, galopante et sans contrôle des Etats. La recherche et le développement de nouveaux produits n’étaient pas rentables dans des économies tournées vers l’équipement des ménages et seuls le Japon et l’Allemagne avec des parts élevées de R&D (recherche et développement) dans le PIB faisaient office d’exceptions. (Mais ces deux pays allaient mieux surmonter cette crise des années soixante-dix – quatre vingt). Le parc industriel avait vieilli depuis le plan Marshall (1947) et était un gros consommateur de matières premières et de pétrole. En face les industries asiatiques du Japon et des NPIA – 1 (Nouveaux Pays Industrialisés d’Asie de la première génération) étaient plus neuves, plus modernes et détentrices de brevets qui allaient être ceux des vingt années suivantes (Miniaturisation, HI-FI, Téléphonie, Electronique, Informatique par exemple.) Quant à la main d’œuvre asiatique elle était encore à des années lumières de la société de consommation, privée des droits politiques et sociaux élémentaires elle allait sans peine reprendre à sa charge les métiers de l’industrie traditionnelle (Automobile, transports maritimes, textile, acier).

Le brutal relèvement des prix du baril de pétrole brut du golfe persique d’octobre et décembre 1973 révéla la vétusté des industries occidentales et la négligence de ces sociétés pour la formation et la recherche. Les Etats occidentaux purent le cacher en imputant la brutale décélération des taux de croissance (de +5% à + 2% en moyenne) aux décisions politiques des Etats arabes.

            4. Conclusion. 

            Le document est bien sûr intéressant car il donne a lire ce qui fut très longtemps la doxa occidentale pour expliquer « La » crise. Une cause bien identifiée (les chocs de 1973 et 1979) et surtout étrangère à la nature même des économies libérales et industrielles de l’Occident. Une cause enfin qu’aucun politologue ou économistes n’auraient pu prévoir puisqu’elle émanait de ce qui fait l’hérésie absolue pour les libéraux : l’irruption du politique dans le champ purement économique. En allant plus loin dans l’analyse de l’implicite on pourrait même penser que ce choc provoqué par des politiques venait prouver par l’absurde la pensée libérale : une raison de plus pour scinder hermétiquement et définitivement le champ politique et le champ économique. En 1982 alors que l’économie vaudou Ronald Reagan est dans une phase de turbulences fortes et que la relance socialiste peine à convaincre ce discours d’un véritable oracle de l’analyse politique et économique est le bienvenu.

            Malheureusement il est faux. 1973 marque la fin d’un pétrole bon marché et c’est tout. La ruine des économies occidentales n’a pas eu lieu. La destruction du modèle des « Trente glorieuses » avait commencé avant. Et l’OPAEP n’a pas réussi à faire du pétrole une arme politique : Sadate est assassiné, le Golan toujours occupé, les « Territoires » aussi et Tsahal envahit le Liban cette même année 1982.

            Mais la décision des pays arabes, rétrospectivement, vint à propos pour camoufler la faillite intellectuelle que fut le modèle fordiste appliqué sans limite. Cette décision permit même de renforcer la libéralisation des économies amorcées avec la fin du SMI, elle accentua le phénomène des délocalisations et mit en branle le mouvement qui allait conduire le monde vers une économie globale. Mais elle ne créa rien qui n’était déjà en gestation. Les experts du MIT dans leur rapport au « club de Rome » de 1972 avaient déjà expliqué ce qui risquait de se produire !

 © Erwan BERTHO

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Commentaire Le choc pétrolier selon Kissinger

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