ANTHOLOGIE – 1998, Emmanuel DONGALA, Les petits garçons naissent aussi des étoiles. “J’ai failli ne pas être né.”

« J’ai failli ne pas être né. »

I

 J’AI FAILLI ne pas être né. 

J’ai failli ne jamais galoper derrière un rayon de lumière pour essayer de le rattraper, j’ai failli ne pas découvrir les contrées où les rêves s’amusent à s’inventer avant de filer vers le sommeil de leurs destinataires, j’ai failli ne jamais connaître le bonheur de tâter les seins d’Alédia derrière les buissons de lantanas qui nous griffaient au passage. Je vous assure vraiment que je ne mens pas, j’ai failli ne pas être né. Maman avait quitté l’hôpital en m’oubliant dans son ventre.

Elle m’a toujours juré qu’elle n’avait pas fait exprès et me répétait souvent d’une voix désespérée : comment aurais-je pu imaginer, Matapari mon fils, qu’après que les deux jumeaux sont sortis de mon ventre, qu’il y avait encore un troisième enfant tapi quelque part, là, dans les recoins de mes entrailles ? C’est le docteur qui le premier avait demandé à maman de quitter le lit d’hôpital et de rentrer, puis l’accoucheuse Mama Kossa l’avait assurée que tout était terminé et qu’elle pouvait partir ; enfin papa, fier et en même temps inquiet d’avoir mis au monde des jumeaux, enfants pas commodes et difficiles à élever, l’avait également pressée de regagner le foyer conjugal. C’est ainsi qu’elle était rentrée à la maison en m’oubliant dans son ventre.

D’après ce que m’a raconté mon oncle Boula Boula, ce ne fut que deux jours après être revenue à la maison, alors qu’assise sur un trépied de bambou elle lavait les couches des jumeaux, que maman avait commencé à ressentir des douleurs qui ressemblaient étrangement à des douleurs d’accouchement. Elle résista autant qu’elle put, croyant que c’était un mal passager d’après-couches ; elle n’avait pas l’expérience de ces choses-là car c’était la première fois qu’elle accouchait. […] Rien n’y fit, le mal persistait ; il n’y avait aucun doute, c’étaient les prodromes d’une délivrance ; pourtant, c’était impossible, on n’avait jamais vu de mémoire d’ancêtre une femme porter plus de deux enfants. Prise de panique, elle fit appeler Mama Kossa, l’accoucheuse attitrée du village.

Mama Kossa arriva, pétulante comme à son habitude, toujours pressée comme si elle avait à ses trousses l’esprit d’un ancêtre décédé brusquement, déplaçant derrière elle de grands volumes d’air qui, prisonniers un instant des larges amplitudes de son grand boubou, s’échappaient en de violents tourbillons dignes d’une tempête tropicale de force cinq. Et pourtant, comme l’œil du cyclone, son visage restait toujours calme et serein avec des yeux de jais dont le regard brillant mais profond effrayait les hiboux, faisait se suicider les sorciers et protégeait les nouveau-nés. Elle avait apporté avec elle sa grosse sacoche dont elle ne se séparait jamais chaque fois qu’elle rendait visite à une parturiente, une sacoche qui contenait tout : des herbes, des simples, des liniments, des seringues jetables à usage unique, des ampoules, des poudres et même des antibiotiques car elle pratiquait aussi bien la médecine traditionnelle que la médecine moderne, elle savait aussi bien préparer des potions pour faire éloigner les esprits malfaisants que monter une perfusion. En plus de ses connaissances incontestées, Mama Kossa avait aux yeux de la population locale un prestige que les autres sages-femmes n’avaient pas, et ce prestige était qu’elle venait de loin. On ne savait pas exactement d’où. Elle s’était installée ici il y a vingt ou trente ans, et beaucoup pensaient qu’elle venait de l’Oubangui-Chari, d’une de ces tribus du nord riveraines de l’affluent du puissant fleuve Congo, de ces peuples qui avaient maîtrisé des forces dont nos populations d’ici n’avaient aucune idée et qui n’avaient même plus rien à apprendre des Pygmées. Et comme on n’en avait aucune idée, elle était crainte des sorciers et des féticheurs locaux et gare au mauvais esprit qui s’amuserait à s’en prendre à un enfant délivré par Mama Kossa.

Elle arriva donc comme portée par une spirale de vent. […] »

 DONGALA (Emmanuel), Les petits garçons naissent aussi des étoiles. , 1998, Paris, aux éditions Le Serpent à plumes, 317 pages, pages 7 à 9, ouverture du roman. ISBN 2-84261-028-8

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