BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – FICHES DE LECTURE, CONESA, “Guide du petit djihadiste” (2016)

BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – FICHES DE LECTURE

Pierre CONESA, Guide du petit djihadiste. , Paris, 2016

« La ‟guerre globale contre le terrorisme” est une défaite de l’esprit. »

FICHE TECHNIQUE

CONESA (Pierre), Guide du petit djihadiste à l’usage des adolescents, des parents, des enseignants et des gouvernants. , 2016, Paris, France, aux éditions Fayard, 135 pages, ISBN 978—2-213-70042-7.

L’AUTEUR

Pierre CONESA est Maître de Conférences à Sciences Po (Institut d’Études Politiques de Paris, IEP Paris), ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense et spécialiste des questions stratégiques internationales. Il est également l’auteur de La Fabrication de l’ennemi. Ou comment tuer avec sa conscience pour soi (Robert Laffont, 2011) et du rapport public Quelle politique de contre-radicalisation en France ? (Fondation d’Aide aux Victimes de Terrorisme, FAVT, 2014). Il s’est particulièrement intéressé aux liens entre la politique étrangère des grandes puissances occidentales et ses représentations dans le monde : il a par exemple écrit Dommages collatéraux (Flammarion, 2002) et Les Mécaniques du Chaos. Bushisme, terrorisme et prolifération (Aux éditions de L’Aube, 2007).

LE LIVRE

Un ouvrage salutaire à mettre entre toutes les mains. Sous la forme d’un guide de voyage comme le Lonely Planet ou le Guide du Routard, et sur le ton ironique voire cynique, l’auteur décrit par le détail les différentes étapes qui conduisent de jeunes occidentaux à se couper de leur environnement familial, à partir faire le djihad, à tuer et pour finir soit à être tuer soit à finir dans les geôles (Guantanamo, les black sites de la CIA, les prisons des pays du Proche et du Moyen Orient). L’histoire ne se termine rarement bien pour eux.

Le phénomène n’est ni anodin ni marginal : plus de 25 000 combattants étrangers servent dans les rangs de Daech (Acronyme en Arabe de L’État Islamique en Irak et au Levant, EIIL), ils viennent de plus de 100 pays différents, dont certains des États-Unis d’Amérique mêmes… Et bon nombre des assassins qui ont opéré en Europe étaient nés ou avaient grandi en Europe, dans le pays même qu’ils ont frappé.

Le 1er objet du propos est donc de dissuader de jeunes adolescents, garçons et filles, de partir en Syrie pour s’y battre et pour la plupart y mourir. On reste sans nouvelle d’un grand nombre d’entre eux. Comment comprendre ? Comment aider ? Comment empêcher ?

Pourquoi partent-ils ? C’est la première question qui vient à l’esprit. Ces jeunes et moins jeunes qui partent, quittent un continent privilégié pour tenter une aventure sanglante et mortelle le plus souvent. Eux qui semblent tout avoir, que vont-ils chercher ?

Pierre CONESA ne se risque pas à faire une typologie des candidats au départ : certains départ sont le fait de famille entière (Parents et enfants), d’autres familles voient partir toute une fratrie, certaines familles sont de confessions musulmanes, d’autres départs sont le fait de convertis, certains djihadistes viennent de familles dysfonctionnelles, ont connu des enfances difficiles sans repères parentaux, souvent sans repère paternels, d’autres viennent d’environnements affectifs très stables et de classe sociale relativement préservée. C’est que la motivation au départ (ou à l’acte, mais les terroristes qui ont frappé l’Europe étaient eux-mêmes souvent des djihadistes partis au Proche et Moyen Orient puis revenus) peut aussi bien être un vernis religieux apposé sur une volonté de violence, que l’inverse, une véritable inquiétude spirituelle happée par la violence terroriste.

Car le propos de l’auteur est toujours net sur les finalités : les djihadistes deviennent des assassins, quand ils ne sont pas à leur tour tués au combat ou assassinés par des groupes terroristes rivaux. Mais le propos est aussi nuancé : les raisons du mal être d’une génération entière d’habitants du Proche et du Moyen Orient et d’Europe ne sont pas superficielles. Quel supplément d’âme l’Occident peut-il offrir alors que les inégalités sociales explosent, que les salaires versés aux grands argentiers du monde sont directement corrélés à leur capacité à licencier ? Quelle place la femme et la culture ont-ils encore dans un monde occidental qui semble confondre pornographie officielle (dans la publicité par exemple) et libération de la femme ? Mais pour Pierre CONESA, en dépit de toutes les insuffisances, les hypocrisies et les faiblesses de l’Europe occidentale, s’il est une élément qui en fait sans doute la région du monde où il fait bon vivre, c’est le respect de la démocratie et des droits de la personne humaine. Les djihadistes qui reviennent le confirment sans mal : il vaut mieux être en prison en France qu’en Arabie saoudite ou à Guantanamo…

La politique étrangère occidentale participe à la fabrique des djihadistes en dénonçant les crimes horribles de Daech sans s’appesantir sur les crimes tout aussi horribles commis en Arabie saoudite, notre alliée. La guerre globale contre le terrorisme, en nous impliquant au Proche et au Moyen Orient nous amène à soutenir des régimes (Israël, Syrie, Arabie saoudite…) qui sont aussi les bourreaux de leurs propres peuples. Or la guerre contre le terrorisme est une impasse : le Hamas n’a pas été détruit à Gaza, pas plus que le Hezbollah au Liban, le PKK en Turquie, etc. De nature sociale et politique, l’engouement pour le djihad ne peut recevoir qu’une réponse sociale et politique.

Pierre CONESA insiste sur le rôle des réseaux sociaux dans la radicalisation des jeunes : progressivement englués dans une propagande d’autant plus insidieuse qu’elle est le fait d’un myriade d’individus insistants et insaisissables, l’adolescent en quête de violence, ou de sens, se retrouve engagé dans une logique sectaire, invité à se couper de son environnement familial et ses cercles d’amis, il fugue et se retrouve rapidement dans des filières de passeurs, puis sur les lieux du combat.

 Là, la première désillusion est sans doute celle de redevenir un Occidental : au Pakistan, en Irak, en Syrie et plus encore en Afghanistan, le Français ou le Belge djihadiste est d’abord une cible d’enlèvement, car objet de rançon ! Cruelle déception initiale. Nombre de groupes terroristes se financent grâce à l’argent des enlèvements, car c’est aussi un moyen commode pour les pétromonarchies du Golfe arabo-persique de financer le terrorisme sunnite sans en avoir l’air, en payant des rançons exorbitantes aux groupes djihadistes. Et dans ce cas, le Français, converti de fraîche date ou non, vaut plus comme otage que comme combattant.

Pierre CONESA ne cache rien des atrocités commises par les différents groupes terroristes islamiques que ce soit le front Al-Nosra, Al-Qaïda, Daech ou Boko Haram : mais ces atrocités s’exercent d’abord contre les musulmans chiites, les Kurdes, et le djihadiste doit savoir qu’arrivé sur place il tuera d’abord d’autres musulmans. Au nom d’une vision totalitaire de la société, conforme par ses moyens à celle des régimes totalitaires du XXe siècle occidental, le meurtre des autres, s’ils sont considérés comme impurs, est toujours légitime, aussi absurde qu’il puisse paraître de prime abord.

Mais le jeune djihadiste doit savoir que son engagement a un prix : il devra se loger à ses frais, payer ses munitions, combattre en 1ère ligne (car les combattants étrangers coûtent moins chers en terme de paix sociale à Daech qui préfère sacrifier des inconnus), et si un éventuel projet de retour est éventé, c’est l’exécution assurée. Le prix à payer pour vouloir vivre dans un régime totalitaire. Pour les filles, le voyage se termine toujours par un mariage : et souvent avec un combattant déjà marié… Là aussi, un éventuel projet de retour est puni de mort.

Le retour est très aléatoire : le djihadiste repenti ou tout simplement lassé, s’il n’a pas l’assentiment de ses chefs pour revenir, coure le risque de finir dans une prison turque, une prison secrète de la CIA où les tortures l’attendent, et dans le meilleur des cas Guantanamo où certains détenus ont été incarcérés plus de dix ans sans procès. Le mieux reste de revenir au pays.

Bref, le mieux est sans doute de ne pas partir. Les pays européens sont loin d’être parfaits et leurs alliés sont peu fréquentables, leur politique sociale perfectible et leurs relations étrangères singulièrement critiquables : mais la personne humaine et la liberté de conscience y sont respectées, pour tous.

L’EXTRAIT

« Tenir à distance les horreurs. »

« […] Conclusion

Cet essai adopte un ton volontairement cynique qui vise à tenir à distance les horreurs auxquelles l’État islamique et/ou Al-Qaïda forcent les nouveaux « frères ». Il se veut aussi comparatif pour montrer que la cruauté est assez largement répandue sur la planète, prenant parfois des formes tout à fait officielles.

En adoptant ce ton quelque peu provoquant, j’ai aussi voulu faire comprendre l’insondable aveuglement des chancelleries occidentales, ivres de force militaire, autistes à toutes les causes de mobilisation et de radicalisation, pourtant parfois légitimes. La « guerre globale contre le terrorisme » est une défaite de l’esprit autant que des armées. Au cours des trente dernières années, Israël n’est pas parvenu à éradiquer le Hezbollah au Liban ni le Hamas à Gaza. Lorsque les États-Unis sont entrés en guerre contre Al-Qaïda en 2001, le groupe d’Oussama Ben Laden ne comptait qu’une seule branche en Afghanistan ; il en compte aujourd’hui cinq de plus, au Yémen, en Somalie, au Maghreb islamique, en Syrie et dans le sous-continent indien. La guerre contre les Soviétique en Afghanistan avait surtout mobilisé des volontaires arabes ; l’État islamique mobilise aujourd’hui des volontaires venus d’une centaine de pays différents, et les décideurs occidentaux eux-mêmes l’ont désigné comme cible principale pour justifier leur retour militaire en Irak.

                La concurrence entre Daech et Al-Qaïda devient violente : faut-il s’en mêler ? À quoi sert de combattre l’EIIL si l’on défend l’Arabie saoudite. Il est aussi indigne de se taire devant les massacres de l’EIIL que devant ceux commis par des armées de pays démocratiques. Le 5 janvier 2009 à Zeïtoun, quartier de la ville de Gaza proche de la frontière avec Israël, les Samouni, famille d’agriculteurs, ont perdu 22 des leurs, dont 9 enfants et 7 femmes, tués de sang-froid dans ce que les organisations humanitaires considèrent comme un « crime de guerre délibéré[1] ». Le silence des chancelleries est une indignité morale qui renforce l’argumentaire et le recrutement des djihadistes.

Le salafisme djihadiste est une idéologie réactionnaire, dans tous les sens du terme, qui a arrêté les horloges au VIIe siècle et qui légitime sa violence par l’ambition d’édifier une société pure et juste. On a connu d’autres initiatives similaires, comme la société fasciste, avec sa glorification de la guerre et son projet d’extermination des juifs, ou l’idéal de société communiste, qu’il soit stalinien ou maoïste, construit sur la dictature du prolétariat. Chaque fois, il s’est trouvé des intellectuels pour expliquer qu’il fallait bien faire la part entre les horreurs et l’idéologie. On ne peut se contenter de dire que la responsabilité de tout ce qui est arrivé de mauvais incombe à l’ « Occident » ou au « marché mondial ». Comme le dit Toni Negri de façon particulièrement obscure : « La postmodernité du fondamentalisme se reconnaît à son refus de la modernité comme arme de l’hégémonie euro-américaine – à cet égard, le fondamentalisme islamique représente bien un exemple paradigmatique[2]. ». Ouf !

Aujourd’hui, il revient aux intellectuels, qu’ils soient de culture musulmane ou non, d’analyser les dérives que connaît l’islam, en évitant les deux écueils du déni et de la stigmatisation. L’accusation perpétuellement brandie d’islamophobie n’est pas suffisante. Salman Rushdie devait être mis à mort pour son imagination littéraire ; les caricaturistes de Charlie Hebdo l’ont été. Jamais les censeurs de l’islamophobie ne se sont interrogés sur le pourquoi du salafisme djihadiste. Éviter cette réflexion en se contentant d’affirmer que « ce ne sont pas des musulmans » est d’un niveau à peu près aussi médiocre que lorsque le PCF affirmait que le stalinisme était « globalement positif » pour sauver son projet communiste.

Et la charge contre l’islam en général n’est pas plus acceptable ! Les Occidentaux continuent, en dépit de leur lourd passé de déni des droits de l’homme, de génocide et de crimes contre l’humanité, de mener en toute bonne conscience une diplomatie de la canonnière dénuée de la moindre analyse politique, hormis la lecture de leurs propres intérêts. Il va falloir commencer à penser en mode ternaire, et non plus binaire. Cela va être dur !

La stratégie de mobilisation habilement mise en œuvre par les recruteurs auprès de jeunes sans pères ni repères, visant à retourner leur haine contre le pays qui les a accueillis et aidés, et à leur présenter le djihad comme la nouvelle aventure des temps modernes, sur le cadavre du tiers-mondisme des années 70 et 80, obtient un succès certain. Preuves en sont les conversions, trop nombreuses. Il faut dire que le salafisme ne rencontre aucune résistance dans nos sociétés sans âme, adeptes de la jouissance sans frein ni limite, avilissant l’image de la femme en présentant cela comme une libération, valorisant la drogue mais interdisant la cigarette, protégeant les puissants et l’argent fou, et, surtout, de plus en plus profondément inégalitaires.

Ultime mise en garde : les adolescents sensibles à la propagande djihadiste et qui voudraient seulement s’amuser à faire semblant sur des sites salafistes doivent savoir que ce n’est pas un jeu. La fin du récit d’Anna Frelle, cette journaliste qui s’est fait passer pour une candidate au djihad afin d’écrire son livre fait froid dans le dos. La fatwa dont elle est l’objet est très claire : « Mes frères à travers le monde, appel à la fatwa sur cet être impur qui s’est moqué du Tout-Puissant. Si vous la voyez n’importe où sur terre, respectez les lois islamiques et TUEZ-LÀ. À la condition que sa mort soit lente et douloureuse. Qui moque l’islam en paiera les conséquences par son sang. Elle est plus impure qu’un chien, violez-là, lapidez-là, achevez-là, Inch Allah[3] ! »

Paris, septembre 2015 […] »

CONESA. (2016), pages 131 et suivantes. Retrouvez cette fiche sur hglycee.fr/bibliothèque virtuelle. Résumé & Analyse © Erwan BERTHO (2017).

[1] Jean-Pierre Perrin, « Les Samouni, famille brisée par un ‟ crime de guerre” », Libération, 23 janvier 2009.

[2] Antonio (Toni) Negri et Michael Hardt, Empires, 10/1, 2004.

[3] Anna Frelle, Dans la peau d’une djihadiste, op cit, p. 257.

Synthèse réalisée par Ewan BERTHO (2017)

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CONESA Guide du petit djihadiste (2016)

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