ANTHOLOGIE – 1993, Edouard GLISSANT, Tout-Monde. “Le Tout-Monde, c’est ce désordre, et vous devez courir dedans.”

« Le Tout-Monde, c’est ce désordre, et vous devez courir dedans. »

 « […] Alors je dis que le Tout-Monde, c’est ce désordre, et vous devez courir dedans. ˮ

Qui donc, ah ! mais qui donc avait mis ce rêve d’avant tous les rêves dans sa troisième mort ?

“ Vous constatez bien que vous ne rêvez pas, dit l’Homme, vous regardez là tout au bout de vous-même. »

 Longoué pouvait détailler, oui, de si loin, les couches de roucou qui marbraient sa peau, pour le protéger des moustiques de l’au-delà, et les enroulures des feuilles de tabac au coin de sa bouche, comme une bave, et ses cheveux tout lisses qui tombaient sur son front et qui paraissait soulever ses yeux.

« Vous savez tout, hein, dit-il, de véritable connaissance, hein ? Voilà pourquoi vous bouleversez mon agonie avec votre tabac et vos conversations.”

Il devinait qu’ils étaient du même côté de ce qui avait été pour lui la face sombre de la Terre ; qu’il allait retrouver cet Homme dans une autre lumière ; que la connaissance véritable dont l’Homme semblait avoir la primauté serait aussi – bientôt – la sienne, à lui Longoué.

“ je vous demande une lumière, une seule.

– Oui, une lumière, dit l’Homme.

– Est-ce que vous n’avez pas senti toutes ces odeurs ?

– Oui, dit l’Homme.

– Ah. Oh ho. Donc, vous sentez tout, absolument tout ?

– Oui dit l’Homme.

– Vous sentez les oiseaux qu’on ne voit plus, les aras les frégates, les poissons de mer que vous pêchez à la lance sur les rochers, les poissons de rivière que vous prenez au lacet, où sont-ils partis maintenant, maintenant il y a toujours le béké qui aurait bien voulu vous garder sur les Bitanions, vous sentez les touloulous, oui, vous sentez les mangoustes les fruits à pain qu’on a portés ici après votre trépas, vous ne connaissez pas, se ce n’était pas la circonstance je vous aurais préparé un fruit à pain à la queue de cochon, vous sentez les nègres de Petite-Guinée, les mulâtres de Foyal, le punch en cataracte sur les tables du Cercle, l’odeur du volcan quand il a décale Saint-Pierre, la lampe à pétrole, la rue Saint-Laurent avec la boulangerie Graduel qui fait de si bons zakaris, le Fort Desaix le Fort Saint-Louis le Fort Gerbault le Fort Tartenson, ah vous sentez le vezou partout, Julôt le cordonnier quand il chante à son apprenti : “ Marteau ! demandé par intervalle au service de l’ouvrier ! répondez oui patron ou sinon pas la peine !” – et il fait des godillots si philosophes, vous sentez Behanzin roi de Dahomey qui est venu consulter sa descendance pas un seul ne l’a reconnu, vous sentez le drill blanc, la morue rôties les panamas, la tonnellerie les cerceaux les barriques, la tannerie le gros cuir qui a terrassé toutes les autres odeurs, le migan le mabi, vous sentez les bateaux qui partent, les diables en carnaval, le sueur des nègres dans les champs, ah vous sentez ?

– Oui, tout ça, dit l’Homme.

 – Ah, dit-il, oh ho, vous connaissez de connaissance véritable.

– Oui, dit l’Homme. . […] »

GLISSANT (Édouard), Tout-Monde. , 1993, Paris, aux éditions Gallimard, collection « Nouvelle Revue Française NRF », 518 pages, Partie I, chapitre intitulé « Un pied de térébinthe », pages 115 et 116.

ISBN 2-07-073681-4

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