BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – EXTRAITS D’ŒUVRES – Saskia SASSEN, Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale. (2014) Extrait 2 “Un tri sauvage.”

BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – EXTRAITS D’ŒUVRES

Mondialisation en fonctionnement

Saskia SASSEN, Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, Harvard, 2014

« Un tri sauvage. »

EXTRAIT

« […] Les voies de l’expulsion varient grandement. Elles comprennent les politiques d’austérité qui ont provoqué la contraction des économies de la Grèce et de l’Espagne, les politiques de l’environnement qui négligent les émissions toxiques des énormes opérations minières à Norilsk en Russie et dans l’État du Montana aux États-Unis, et ailleurs dans un nombre de cas infini. Les circonstances spécifiques dans chaque cas sont de la plus haute importance pour notre propos dans ce livre. Si, par exemple, nous nous soucions plutôt de la destruction de l’environnement que de la politique entre États, la pollution considérable que ces opérations minières produisent importe plus que la localisation de ces sites, l’un en Russie et l’autre aux États-Unis. 

                Les conditions et les processus divers que j’inclus dans la notion d’expulsion ont un caractère en commun : leur intensité. Si la pauvreté abjecte dans le monde entier est le cas le plus extrême, je prends également en considération des conditions aussi distinctes que l’appauvrissement de la classe moyenne dans les pays riches, l’éviction de millions de petits fermiers dans les pays pauvres en raison de l’acquisition de 220 millions d’hectares par des investisseurs ou des gouvernements étrangers depuis 2006, et les opérations minières destructrices dans des pays aussi différents que la Russie et les États-Unis. Il y a ensuite les innombrables personnes déplacées, entassées dans des camps de réfugiés plus ou moins dignes de ce nom, les groupes des minorités des pays riches qui sont entassés dans des prisons, et les hommes et les femmes capables, mais sans emploi, entassés dans les ghettos et les bidonvilles. Certaines de ces expulsions ont lieu depuis longtemps, mais pas à la même échelle qu’aujourd’hui. D’autres sont d’un type nouveau, comme dans le vas des 9 millions de foyers aux États-Unis dont les maisons ont été saisies au cours d’une brutale crise de l’immobilier qui a duré une dizaine d’années. Bref, le caractère, la substance et le site de ces expulsions varient énormément selon les couches sociales et les conditions matérielles à travers le monde.

                La globalisation du capital et la brusque augmentation des dispositifs techniques ont produit des économies d’échelle considérables. Ce qui, dans les années 1980, avait été des pertes et des délocalisations mineures, comme la désindustrialisation en Occident et dans plusieurs pays africains, est devenu une véritable dévastation dans les années 1990 (pensez à Detroit et à la Somalie). Envisager ces économies d’échelle comme un prolongement de la même inégalité, de la même pauvreté et du même dispositif technique, c’est manquer la tendance plus profonde. Il en est de même pour l’environnement. Nous nous somme servis de la biosphère et avons généré des dégâts localisés pendant des millénaires, mais c’est seulement au cours des trente dernières années que l’augmentation des dégâts est devenue un événement planétaire. Celui-ci a un effet boomerang, affectant des sites qui n’ont rien à voir avec la destruction initiale, comme le permafrost dans l’Arctique. Et il en est ainsi dans d’autres domaines, chacun selon sa spécificité.

                Les nombreuses et diverses expulsions analysées dans ce livre sont, prises dans leur ensemble, l’équivalent d’un tri sauvage. Nous avons tendance à décrire les dispositifs organisationnels complexe de notre monde moderne comme étant susceptibles de produire des sociétés d’une complexité toujours plus grande, et nous envisageons cela comme un développement positif. Mais ce n’est souvent que d’une manière partielle ou bien cela ne vaut que dans un cadre temporel limité. En élargissant la gamme des situations et le cadre temporel, on rend visibles les limites très nettes au-delà desquelles règne l’obscurité. Ce qui conduit à poser la question suivante : une grande partie de la société d’aujourd’hui se dirige-t-elle vers une simplicité brutale contre laquelle le grand historien Jacob Burckhardt nous a mis en garde dès le XIXe siècle ? […] »

SASSEN (Saskia), Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, 2014, Harvard, 2016 en traduction de l’Anglais (États-Unis) par Pierre GUGLIELMINA pour les éditions Gallimard, collection « Nrf-essais », 371 pages, ISBN 978-2-07-014570-6. Introduction, pages 13, 14 et 15.

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SUR LE MÊME SUJET:

SASSEN (Saskia), Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, 2014, Harvard, EXTRAIT 1 « La complexité a trop souvent tendance à générer une brutalité primaire. »

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