BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – FICHES DE LECTURES – Paul CLAVAL 1996, “Géopolitique et géostratégie: la pensée politique, l’espace et le territoire au XXe siècle.”

BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – FICHES DE LECTURES

Géopolitique et géostratégie : la pensée politique, l’espace et le territoire
au 20ème siècle,

Paul CLAVAL (1996)

INTRO
La géopo est à la mode. Terme forgé par le Suédois Rudolf Kjellen en 1899. Vif succès de la discipline dans l’entre-deux-guerres mais dérives nationalistes (Haushofer) traumatisme de la SGm et logique de la Guerre froide (les deux blocs serrent les boulons dans leur zone d’influence pour étouffer toute revendication politico-territoriale) la jettent dans les oubliettes. Depuis les années 1980, le terme refait surface (surtout dans les médias).
Ne pas confondre géographie politique qui n’a jamais fait polémique et la géopolitique  optique plus concrète ; vise à reconstituer l’environnement exact des décisions politiques ; étude des rapports entre acteurs.
Stratégie= décider d’un moyen en fonction d’une fin dans un climat d’incertitude. La « géostratégie » s’attache à déterminer comment 1) la localisation des ressources à la disposition des acteurs 2) leur mobilisation affective vis-à-vis de certains territoires 3) les jeux de dissimulation et de surprise permis par le terrain et l’éloignement pèsent sur l’issue des conflits. Elle repose sur la mise en œuvre de connaissances qui portent sur les avantages et désavantages que la configuration des territoires et la répartition des capteurs font naître ; débouche sur la formulation de doctrines. C’est sur elles que porte l’analyse géopolitique : celle-ci dresse le tableau des forces en présence sur une scène donnée, de ceux qui décident de leur utilisation et des facteurs qui les influencent ; elle repère les visées profondes des acteurs et explore les idéologies qui les légitiment ; elle montre comment les moyens dont dispose chacun sont mis en œuvre par des géostratégies conçues pour se rapprocher des buts fixés compte tenu des réactions prévisibles des autres protagonistes.
Attention : la notion de géopo a changé de sens : dans l’entre-deux-guerres, elle est une science de l’Etat (étude des conditions de la croissance de l’Etat et de sa sécurité). L’accent était mis sur le rôle des contraintes physiques qui étaient censées limiter la marge de manœuvre des Etats (taille de l’Etat et P agricole/ ressources naturelles et énergie/ pouvoir naval et risque de blocus…). Cette première géopo ne s’intéressait qu’au poids de l’espace et du territoire dans la vie internationale.
Aujourd’hui c’est différent. Claval choisit de distinguer géopo et géostratégie pour analyser à fond les rapports entre Etats.  La géopo prend en compte l’ensemble des préoccupations des acteurs en présence sur la scène internationale (hommes d’Etat, diplomatie, armées, ONG, opinion publique). Elle s’interroge sur les calculs des uns et des autres, sur les mobiles de leur action. Elle est sensible à ce qui reflète l’hétérogénéité de l’espace géographique : faits de nature, histoire, religion, diversité ethnique. Elle s’intéresse aux objectifs de coopération ou de détente tout autant qu’à l’usage de la force et au jeu de la ruse.
La géostratégie est plus restreinte : elle se penche sur les rapports de force et la logique des armes. L’espace sur lequel elle raisonne est celui des distances et des cheminements beaucoup plus que celui des enracinements. Elle ne retient comme hétérogénéités que celles qui favorisent ou gênent la manœuvre militaire et les actions logistiques qu’elle implique.
7 remarques :
1. « Les pratiques de l’analyse et de l’action géopo et géostratégiques sont anciennes, mais elles n’ont durant longtemps pas donné lieu à systématisation ».
Domaine qu’a longtemps ignoré la réflexion académique (les choses évoluent aujourd’hui). Géopoliticien et géostratèges sont avant tout des praticiens. Domaine longtemps réservé à une élite : princes, militaires, diplomates, souvent avares en confidences et c’est compréhensible mais qui laissent parfois un « testament spirituel » (Testament politique de Richelieu, Mémorial de Napoléon, Diplomacy de Kissinger).
2. « Les doctrines et les recettes de la géopo et de la géostratégie sont conçues dans le cadre d’institutions qui facilitent ou qui gênent l’expression claire des objectifs spatiaux ».
La pensée géopo s’exprime différemment selon les régimes politiques : aujourd’hui les problèmes politiques sont directement posés en termes d’espace (l’Etat contemporain est fondamentalement un territoire et il tire sa légitimité de la volonté des pop qu’il encadre) alors que l’Etat absolutiste, en plus de sa base territoriale, tirait sa légitimité du droit divin (primat de la politique dynastique).
3. « La pensée géopo et géostratégique s’inscrit dans des structures de pouvoir et d’administration qui la conditionnent ».
La pensée géopo traditionnelle porte la marque des structures bureaucratiques que le pouvoir sécrète : diplomatie, armée, marine, ministère des colonies… Enée le Tacticien et Sun-Tse (4eme siècle av JC tous les deux) mais aussi Clausewitz.
4. « L’éthique dominante facilite ou inhibe l’expression publique de la réflexion géopo ».
La morale ordinaire réprouve souvent les choix que suggèrent les théoriciens de stratégie et les recettes que propose la géopo. Cela vient de la tradition de la raison d’Etat qui donne comme motivation centrale aux politiques nationales la recherche de la puissance. Claval cite Tocqueville le grand libéral qui justifiait sans ciller la conquête pressante de l’Algérie ; de nos jours cette idée de recherche de puissance est très mal vue par une opinion publique de + en + (des)informée. Du moins en Occident.
5. « Les préoccupations éthiques conduisent ceux qui pensent les problèmes sous l’angle de la géopo à la formulation de doctrines de puissance et de dissuasion, ou de philosophies de concorde ou d’apaisement ».
Opposition entre pacifisme, stratégies défensives / conquêtes, idéologie offensive. Fondamental dans le cas de la PGm.
6. « La réflexion géopo change de statut à la fin du 19ème. Elle est désormais publique et fait l’objet de systématisation ».
Deux facteurs : le développement des bureaucraties explique le passage de la géopo des diplomates à la géopo des professeurs. , et la démocratisation du pouvoir, grâce à l’essor des médias de masse, fait sortir la géopo du cercle étroit des élites.
7. « La réflexion géopo et l’idée d’Etat »
Dans les années 1980 (dépoussiérage de la géopo) l’Etat est la forme idéale du politique (contexte de la disparition des empires coloniaux ou déliquescence des blocs idéologiques). Pourtant l’Etat ne va pas de soi : il apparaît grosso modo au 16ème. Avant : idée d’un empire chrétien universel à l’époque de Charlemagne, mais la Réforme lui porte un coup fatal  la seule solution pour éviter guerres de religion, c’est celle de la partition territoriale. Ce principe est consacré en 1648. Avec le long 19ème de Hobsbawm, c’est le modèle de l’Etat-nation qui s’impose. 2 questions se posent alors : le modèle de l’Etat-nation peut-il fonctionner hors de l’Europe occidentale, càd dans des environnements sociaux et culturels très hétérogènes ? L’Etat-nation convient-il également pour des pays où les autarcies locales restent très fortes, ou pour ceux qui s’intègrent dans des économies supranationales ?

But de l’ouvrage : montrer comment, après cette longue gestation, la pensée géopo et géostratégique se structure à partir du tournant du siècle.

CHAP 1. Géographie politique et géopolitique en Allemagne jusqu’à la SGm
Les géographes allemands ont accordé une grande place au politique dans leurs travaux ; poussés par l’atmosphère qui régnait dans les milieux intellectuels et surtout par Darwin. L’étude de l’influence de l’environnement sur les sociétés humaines devient le thème central de la discipline. Engouement national pour les grandes options géopolitiques depuis occupation napoléonienne et traité de Francfort (1871). L’Allemagne enfin unifiée doit définir sa politique étrangère, trouver sa place dans le concert européen et mondial. C’est une immense puissance industrielle déjà à cette époque. Faut-il parachever notre unification par l’annexion de territoires germaniques ? Faut-il s’inquiéter des alliances militaires qui se concluent à nos portes ? Faut-il nous constituer un empire colonial à l’anglaise ? Sur cette question, elle arrive trop tard : France et ANG se sont déjà adjugés une bonne part du gâteau mondial. D’où de grosses rancœurs. La PGm arrive très vite, choc des nationalismes. Traumatisme brutal. Pas un carreau de cassé, amputations territoriales suite au Diktat de Versailles, Prusse isolée. Un débat passionné sur l’avenir de l’Allemagne voit le jour, tant dans les petits cercles que dans la presse (rôle vulgarisateur de Haushofer).
1.1. Les ambitions géopo de l’Allemagne
Frédéric II impose le français à l’Académie des sciences et dans le théâtre de Berlin, dans un pays morcelé, en quête de cohésion, mal remis de la guerre de Trente Ans. Point de départ du nationalisme allemand. Herder et Fichte : « le peuple allemand a été mis au monde par sa langue ». La langue opère et résulte de la synthèse entre le peuple et son territoire. Le peuple et non l’individu : le holisme allemand face à l’individualisme français et britannique. L’appartenance nationale est un fait de nature. Conception de Mommsen. C’est dans ce contexte que les intellectuels se donnent pour mission de délimiter l’espace où doit évoluer et que doit maîtriser le peuple allemand pour assumer sans entrave son destin. Par ailleurs Sonderweg fondamental.
1.2. Ratzel et la naissance de la géographie politique
Ratzel (1844-1904) membre éminent de la ligue pangermaniste, fonde la géographie humaine, cette discipline qui doit démêler les influences que l’environnement exerce sur les groupes humains (Anthropogeographie). La civilisation affranchit les hommes de la nature. Organicisme et évolutionnisme. L’Etat est un organisme vivant, et son territoire est son support vital (Politischegeographie). Mais sans entrer dans les détails, on peut dire que la dimension géopo de la pensée ratzélienne est encore imparfaitement exprimée. Ou plutôt : sa géographie politique appelle une géopolitique. Pour traiter de représentations, d’anticipations et de choix stratégiques, il lui aurait fallu renoncer à sa vision organiciste et biologique de la géographie humaine.
1.3. Les géographes allemands et la pensée géopo allemande avant Haushofer
Les géographes allemands s’inquiètent de la sécurité de l’Empire allemand et de ses alliances avec les pays voisins qui pourraient le menacer, la Russie notamment. Ils sont contents de voir que l’amitié avec l’Autriche-Hongrie assure la prépondérance et l’expansion des intérêts allemands vers le sud-est, mais cela les empêche de s’arrêter sur les rapports entre l’Allemagne et la Mitteleuropa (Europe centrale). La PGm bouleverse les perspectives, et c’est un non-géographe, F. Naumann, qui fait de la vocation des peuples germaniques à dominer l’Europe centrale un thème majeur de la géopo allemande.
Mais la grande affaire depuis 30 ans, c’est le partage du monde (et l’intervention de deux nouveaux acteurs majeurs : EU et Japon). Les géographes allemands prennent position en faveur d’une politique coloniale. L’attention est tour à tour focalisée sur la Chine et l’Asie orientale (voyages de Ferdinand von Richthofen) le Maroc (Theobald Fischer) l’Afrique méridionale (Karl Dove au moment de la guerre des Boers) et l’empire ottoman (Otto Maull). Rappel : les Allemands parviendront à s’emparer du Togo, Cameroun, Sud-ouest africain, Rwanda, Burundi, Tanganyika et quelques îles d’Océanie (ce qui est peu). Les géographes allemands défendent partout la cause de leur pays, mais leur apport est décevant. La PGm va leur ouvrir les yeux : il faut autre chose qu’une réflexion sur la géographie physique des territoires nationaux pour éclairer les problèmes du monde au 20ème.

1.4. Karl Haushofer et la naissance de la géopolitique
Haushofer (1869-1946) militaire de carrière (donc directement initié à la géopolitique de l’armée et des diplomates). Evidemment ulcéré par la tournure des « négociations » de paix. Il va reprendre le terme de géopolitique que Rudolf Kjellen avait introduit en 1899 dans un article consacré aux frontières de son pays, la Suède. La géographie politique demeurait une science naturelle des faits politiques, la géopo sera une réflexion sur les aspects sociaux de l’action politique et destinée à former les responsables à la prise de décision. 1924-1944=publication de la revue Zeitschrift für Geopolitik qui sert de forum à tous ceux qui se passionnent pour ces questions. La nouvelle discipline apprend à anticiper.
Pour Haushofer et les siens, la politique allemande doit se fixer pour but de constituer, autour de la Grande Allemagne, une aire d’influence et de solidarité en Europe centrale et orientale (ils rejoignent par là Naumann). L’axe eurasiatique est le seul sur lequel l’Allemagne puisse s’appuyer pour reconquérir un rôle mondial, les mers étant contrôlées par l’ANG et les EU. D’où la recherche d’une double alliance avec le Japon et l’URSS (dont l’invasion en 1941 est pour Haushofer une faute impardonnable).
La géopo allemande ne se confond pas avec le nazisme. Elle est antérieure à l’essor du NSDAP, et a l’agrément de la majorité des Allemands dès les années 1920. Est-ce à dire que la géopo soit pure de collusion avec le nazisme ? Certainement pas : la revue était ouvertement pronazie, et le régime profitait de cette caution scientifique.
 L’intérêt allemand pour la géopo s’explique donc par le contexte allemand : une nation unifiée sur le tard, un Etat hanté par l’encerclement (position centrale en Europe) et une « place au soleil » rabotée volontairement par les Anglais et les Français. Haushofer rompt avec le scientisme jusque-là dominant mais reste prisonnier de présupposés qui ne sont jamais remis en cause – ceux du bien-fondé des politiques de puissance notamment.

CHAP 2. Géographie politique et géopolitique dans les pays anglo-saxons jusqu’à la SGm
2.1. Le contexte
Rien à voir avec l’Allemagne : la GB a ses « limites naturelles » et une identité consolidée (le nationalisme britannique a supplanté les nationalismes écossais, gallois et anglais). 1ère puissance mondiale depuis 1763 et le traité de Paris. Depuis, elle a affermi sa suprématie navale et conquis un empire colonial immense (un quart des terres émergées en 1900). Prédominance économique (révolution industrielle précoce) et financière (rôle de la City et rayonnement de la livre sterling).
Les EU ont réussi en un siècle à occuper tout l’espace d’un océan à l’autre. Identité solidement ancrée, intégration rapide des immigrants, déclaration Monroe en 1823, activisme diplomatique dans le monde entier. Puissance qui cherche à s’inviter au partage de la planète que l’Europe réalise à son profit.
Les deux Etats ont leur messianisme, mais ce sont les britanniques qui théorisent en premier l’expansion de leur influence dans le monde. Mais assez timide : la Royal Geographical Society ne fait que fournir des informations. Pas encore de géopo. Point commun entre Américains et Anglais : tous deux savent bien que leur succès vient du rôle que la mer a joué dans leur histoire (insularité anglaise/ rôle protecteur et enrichissant de l’océan pour les EU). Tous deux s’interrogent aussi, à la fin du 19ème, sur les fondements et les moyens de développer leur puissance.
Dès 1880, déclin industriel de la GB, frustrée d’assister impuissante à l’essor allemand, japonais, et à la construction de lignes de chemin de fer à travers le continent eurasiatique : elle est contrainte de revoir un peu sa stratégie mondiale. Aux EU, la fin de la Frontier rend plus actuels les problèmes internationaux.
Une différence notable entre ces deux Etats et l’Europe continentale : il n’y a chez eux de cloisons nettes entre l’Université, l’armée, la diplomatie et le personnel politique (tout le monde passe par Oxbridge).
2.2. La puissance de la mer : l’amiral Mahan
Les premiers grands débats géopo portent sur le rôle de la mer. Alfred Thayer Mahan (1840-1914) publie plusieurs ouvrages sur ce thème, le plus connu étant The influence of Sea Power upon History 1660-1783 (1890). Replacer sa pensée dans le contexte des grandes discussions stratégiques que les modifications de la construction navale avaient alors proposé : la puissance d’une flotte repose-t-elle sur ses bâtiments de ligne ou sur la multiplication de torpilleurs plus mobiles ? Pour Mahan, la maîtrise des mers se construit, elle n’est pas donnée par la nature mais l’insularité est un grand avantage car elle permet de se dégager du harcèlement incessant des voisins continentaux.
2.3. La puissance de la mer : Mackinder
Halford Mackinder (1861-1947) a pour souci principal la grandeur de la GB. Rôle pionnier dans l’émergence de la géographie académique en GB. C’est lui qui fonde la LSE. Membre du permanent. Réalise la première ascension du mont Kenya. En 1904 il publie un court article The geographical pivot of history. Comme Mahan, Mackinder montre que la puissance vient du contrôle des mers mais que les avancées techniques (révolution des transports) confèrent aux Etats continentaux une puissance nouvelle. Formule célèbre qui résume sa thèse : « Qui commande l’Europe de l’Est commande le Heartland ; qui commande le heartland commande la world-island ; qui commande la world-island commande le monde ». Nicholas Spykeman affine un peu le modèle en 1944 en introduisant le terme de Rimland pour désigner les puissances de la périphérie maritime.
2.4. Bowman et le Nouveau Monde
Isaiah Bowman (1878-1950) un temps directeur de l’American Geographical Society. Proche de Wilson pour qui la pacification de l’Europe passe par une rénovation frontalière visant à faire coïncider territoire et nationalité. Bowman invité aux négociations de paix (avec de Martonne et Cvijic entre autres). 1921= The New World. Problems in political geography où il décrit les principes qui ont présidé à la formation de la nouvelle carte européenne. La question que Bowman pose est très simple : le monde nouveau a-t-il des chances de connaître la paix ? Les tensions ethniques ont été minimisées par les nouveaux découpages, mais des difficultés peuvent naître de l’impossibilité pour les nouveaux Etats de bâtir une économie viable. Un souci nouveau : les richesses ne sont plus considérées comme un instrument de puissance à l’usage des princes, mais comme un élément indispensable à l’épanouissement paisible des peuples.
2.5. La géopolitique, les EU et la guerre
Les universitaires américains condamnent fermement la géopolitique à l’allemande, responsable selon eux du cataclysme nazi. Ils opposent artificiellement la géopolitique d’un Haushofer à la géographie politique qui elle est une vraie science. Mais la curiosité est aussi forte que l’allergie : on s’emploie à bien comprendre la nature de la géopo allemande pour ensuite en réaction développer une réflexion sur l’organisation politique du monde et les conditions de la puissance de la nation américaine. Spykeman développe sa théorie du Rimland et presse la puissance américaine à en tirer parti pour éviter que l’île mondiale ne devienne monolithique et hégémonique. Il ne sait pas que ses idées sont prémonitoires (la GF débute quelques années plus tard).

CHAP 3. Géographie politique et géopolitique en France jusqu’à la SGm
3.1. Le contexte
La France du 19ème ne nourrit pas d’ambitions territoriales en Europe. Lente construction du territoire national, fixé par le traité de Vienne. Le problème majeur n’est donc pas celui des limites ou du vouloir-vivre en commun, mais bien plutôt celui de la diversité d’un pays où l’histoire a modelé de fortes identités locales ou régionales, et qui est né de la superposition de couches ethniques différentes. Mais pour Michelet ou même Dufresnoy et Elie de Beaumont (auteurs de la première carte géologique de France en 1840) c’est cela même qui fait sa richesse.
La France hésite longuement à se lancer dans l’expansion coloniale (la conquête de l’Algérie à partir de 1830 n’était pas voulue). Cela change avec la Troisième République et son messianisme. Le sentiment de péril démographique (la pop française est vite rattrapée par celle des autres grandes puissances) doit aussi être pris en compte.
Une spécificité française : le cloisonnement très fort entre milieux dirigeants et académiques.
3.2. Emile Levasseur et la rénovation de l’enseignement de la géographie
1870 est un traumatisme à tous les niveaux pour les Français. On explique la défaite par l’affaissement des valeurs et la médiocrité des élites. Système scolaire et armée mis en cause. Levasseur est chargé de concevoir les programmes de géographie du secondaire ; il reprend la vieille démarche statistique (inventaire de la pop, des ressources et des productions). Visée politique évidente.
3.3. La naissance de la géographie politique en France et ses implications géopo
Turgot parlait déjà de géographie politique, mais en un sens très flou. Il faut attendre C. Vallaux pour voir un ouvrage consacré à ce thème, un thème qui apparaît vraiment avec l’école vidalienne. Vidal lit Ritter et Ratzel mais est davantage lamarckien que darwinien. Arraisonnement de la personnalité de la France à travers le prisme de la géographie. Vidal met en évidence les formes qui poussent à souder les ensembles régionaux en unités de dimensions supérieures. C’est là la base d’une géographie politique qui se révèlera vite féconde.
3.4. La postérité du modèle vidalien de géographie politique et son utilisation géopolitique
Elle s’applique surtout à l’étude du bassin méditerranéen (Emile-Félix Gauthier, Ancel et même Braudel). Grosse dimension historique. Analyse croisée des milieux et des facteurs qui animent les hommes politiques, orientent leurs ambitions territoriales et expliquent leurs succès et leurs échecs. Cette géographie politique se démarque de l’organicisme mais souffre de deux limites : faible théorisation et études portant exclusivement sur des sociétés traditionnelles.
3.5. André Siegfried et la scène internationale
Fils d’entrepreneur et homme politique (Jules Siegfried fait voter en 1894 la première loi sur le logement social). Les travaux d’André (1875-1955) innovent dans deux domaines : 1) la géographie et la sociologie électorales naissent du Tableau politique de la France de l’Ouest (1913) (« le granite vote à droite, la calcaire vote à gauche » est un résumé injuste de l’ouvrage) et 2) étude des démocraties protestantes et aux grandes routes de commerce. Le lien est fait entre puissance et rapport au territoire. C’est là une invitation à pratiquer l’analyse géopo sans engagement idéologique qui biaise le jugement.
3.6. Demangeon, l’Empire britannique et le déclin de l’Europe
Albert Demangeon (1872-1940) est le gendre de Vidal. Chargé de préparer les 2 volumes de la GU sur ce qui ne s’appelle pas encore le Benelux et sur les îles britanniques. Demangeon proche de Febvre ; grande place accordée aux représentations. Etude de géographie coloniale (quels facteurs de l’expansion britannique ? Quels bénéfices ? Quelle longévité ?) qui devient rapidement une étude de géographie politique.
1920= Le Déclin de l’Europe. Pour Demangeon, l’Europe sort ruinée de la PGm et confrontée en plus à la montée en puissance des pays neufs (déplacement de la fortune). Le diagnostic est clair : l’ère des géopolitiques de puissance est close pour les nations européennes, toutes solidaires face au déclin commun. Demangeon n’envisage pas encore en 1920 qu’elles puissent être définies en commun par l’Europe.
3.7. Une géopolitique de l’Europe et de la paix : Hauser, Goblet et l’esprit de Genève
Aristide Briand (Etats-Unis d’Europe) Henri Hauser, Pierre Denis, Yves-Marie Goblet (tous géographes sauf le premier) croient fortement à la paix collective dont la SDN doit être le garant. Vieille idée de la sécurité collective Héritage du solidarisme de Léon Bourgeois. Nombreux débats sur les rapports internationaux en vue de maintenir la paix. Certains Etats refusent tout abandon de leur souveraineté ; les empires coloniaux font naître des égoïsmes dont on voit mal alors comment on pourrait triompher ; les limites de l’espace à construire ne sont pas les mêmes pour tous ; la perspective de voir un peuple s’imposer comme leader freine les autres. Le tout dans un contexte de crise économique et de montée du nazisme, de discréditation de la SDN. La question de frontières qu’on sent bien fragiles obsède les géographes du temps.
3.8. L’apport de la géographie politique à la française à la réflexion géopolitique : Ancel et Gottmann
Jacques Ancel (1879-1943) adapte le schéma vidalien à la réalité balkanique. Grâce à lui on comprend pourquoi les Etats du sud-est se développent autour de noyaux montagneux et combien les traditions nationales pèsent sur les conceptions que les pop et les dirigeants se font des limites légitimes de leurs territoires. Jean Gottmann (1917-1994) introduit dans La Politique des Etats et leur géographie une innovation essentielle : la question des représentations collectives (il parle d’iconographie, mais le terme n’est pas heureux et explique peut-être sa faible audience) est un des points clé de la réflexion géographique sur les fondements et les aspects de la puissance.

CHAP 4. Les traits communs de la première géopolitique et les développements contemporains de la géostratégie
4.1. Autres développements de la géographie politique et de la géopolitique
Jusqu’en 1917, la géopolitique russe est double : elle est tournée vers l’extérieur, vers l’Occident et vers la conquête d’une façade sur la mer libre ; elle est aussi partie interne et s’attache à comprendre ce qui résulte de la conquête et de la mise ne valeur d’un immense espace continental. Lien avec les EU : les Russes ont aussi leur Frontier. Des géographes communistes des années 1930-1940 exposent les principes du développement industriel et spatial de l’URSS. La marche vers le développement est conçue comme une série de campagnes militaires (les zones les mieux équipées constituent la base économique à partir de laquelle les actions sont déclenchées, chaque étape ayant pour but de créer une nouvelle base économique et ainsi de suite). Au Japon, géographie nationaliste qui plaide pour l’expansion japonaise outre-mer. Haushofer a été en poste au Japon, et a influencé profondément les dirigeants de ce pays.
4.2. Les géopolitiques des hommes de pouvoir et des diplomates
Chaque pays doit à sa situation des problèmes spécifiques d’organisation, de développement et de relations internationales. Programmes géopo conçus pour remédier à des tares liées aux articulations du relief, à la répartition des ressources et à la distribution des groupes nationaux. Les bouleversement dans les desseins géopo naissent 1) de l’évolution des philosophies du pouvoir 2) de la dynamique démographique 3) du progrès des techniques de P 4) de la révolution des transports qui rapproche les lieux et 5) du perfectionnement des armes. Rôle nouveau de la propagande de masse. Ne pas oublier que la réflexion géopo et géostratégique des hommes d’Etat et des militaires est souvent stimulée par les phases de crise ou de conflit (Guerre des Boers = invention des camps de concentration). Enfin, le problème de la « double frontière », celle que l’histoire ou les limites ethniques devraient imposer, et celles ont les militaires ont besoin pour prévenir les invasions et maintenir la sécurité, se pose avec force en Europe de l’Est mais aussi en France au lendemain des traités de paix.
4.3. Les instruments de la géographie politique face aux données géopo traditionnelles ou nouvelles
Depuis Ratzel et sa conception organiciste de l’Etat, la géographie politique est une science naturelle du territoire. L’Etat est le point de départ de la réflexion. L’échelle adoptée est celle du territoire national. Mais on restreint alors le champ d’investigation : on ne prend pas en compte les relations de domination, les jeux d’influence, le rôle des réseaux. L’Etat apparaît comme une réalité d’essence supérieure. Et la géopo qui se greffe sur la géographie politique conçue à la manière de Ratzel ne connaît d’autre réalité politique que l’Etat.
Par ailleurs, la géopo reprend le paramètre économique introduit par la géographie politique, française notamment. L’approche économique est fondamentale : elle éclaire les déséquilibres de la planète, explique pourquoi certaines nations ne peuvent se satisfaire de conditions que le système mondial actuel leur réserve. Les Etats doivent, pour vivre, jouir de ressources suffisantes, avoir accès à celles qui manquent sur leur territoire et disposer des marchés leur permettant de gagner les devises indispensables pour solder leurs importations.
Demangeon entre autres montre enfin qu’il faut dépasser l’échelle nationale pour saisir les enjeux réels des transformations en cours. Il faut s’intéresser aux réalités supranationales.

CHAP 5. Le triomphe de la géostratégie nucléaire
5.1. Le temps des très grandes puissances
SGm= remaniement de la carte politique mondiale. Effacement de l’Europe. Les puissances coloniales sont dévastées économiquement (les décolonisations seront rapides). Le Japon est humilié, la Chine en pleine guerre civile. C’est le triomphe de deux immenses puissances : les EU (avance technologique, pas un carreau de cassé, économie dynamisée par la demande en armes, prestige, plan Marshall) et l’URSS (ravagé en pertes humaines et matérielles mais renforcé politiquement, nouveaux territoires, prestige). La Guerre Froide va les opposer pendant quatre décennies. L’invasion coréenne ou la crise cubaine font craindre un affrontement généralisé. Sans la bombe, il aurait certainement eu lieu.
5.2. Le poids du nucléaire
la guerre nucléaire sera courte
Rappels : Léo Szilard a l’intuition de l’utilisation militaire de l’énergie atomique en 1933, Einstein écrit à Roosevelt pour lui demander de lancer les recherches en 1939. 1945 : 1er test dans le Nevada. 1 mois plus tard, le Japon est visé. 1949=bombe A soviétique. La mise au point de la bombe H multiplie encore les effets destructeurs.
La guerre-éclair désignait un conflit de quelques semaines. C’est désormais en jours, voire en heures qu’il faut compter. L’issue d’une guerre ne dépend plus des effectifs en hommes et de la quantité des armements. La décision revient à celui qui a la bombe. Cela rend obsolète une bonne partie de la première géopo et géostratégie.
les conditions de frappe : les vecteurs
Jusqu’en 1949, les EU ont le monopole de la bombe. Mais quand l’URSS les rattrape, la situation change : le pays vainqueur sera celui qui pourra détruire l’adversaire avant que celui-ci ne riposte. Ce n’est donc plus la vitesse des vecteurs qui compte, mais bien le rayon d’action. L’avantage reviendra au pays dont les bases sont le plus proche des centres vitaux de l’adversaire. D’où l’industrialisation (la militarisation) de la Sibérie. Or c’est un espace immense, ce qui pousse les EU à s’adapter en prévoyant des interventions sur des cibles dispersées (déploiement mondial pour encercler la Russie). Ils mettent alors au point la ligne DEW (detection early warning) au 70° N afin de détecter aussi tôt que possible tout avion provenant du nord. Ils disposent ainsi d’un répit de 3heures pour intercepter les bombardiers russes. Dans ces conditions, l’équilibre de dissuasion n’est pas encore parfait : les EU sont en meilleure position que l’URSS. Mais en 1957-1958, l’apparition des missiles balistiques change la donne : la vitesse des vecteurs passe de 900 à 6000 km/h ce qui rapproche les adversaires et annule l’avantage américain. Malenkov (au pouvoir de 1953 à 1955) a pourtant compris une chose : un conflit nucléaire pourrait avoir de telles conséquences que le pays qui le déclenche que sa victoire perdrait tout sens. Les théoriciens soviétiques se calment un peu, et l’idée de dissuasion fait alors son entrée à l’Est.
Rappel : on distingue classiquement 4 types d’armes lors de la course aux armements : standard, balistique, nucléaire, satellite.
les sous-marins nucléaires, la seconde frappe et l’équilibre de dissuasion
La crise de Cuba révèle combien l’équilibre mondial est fragile. Doctrine de la riposte graduée en 1962 par McNamara : recours à la bombe uniquement si la menace que crée l’agression est trop forte. C’est en réalité la capacité de seconde frappe (crainte de voir l’adversaire que l’on frappe disposer d’assez de temps pour tirer ses fusées avant d’être détruit) qui inaugure véritablement l’ère de la dissuasion. Surtout que désormais des sous-marins équipés de fusées à ogives atomiques, très mobile, interdisent de détruire d’un coup toutes les rampes de lancement de l’adversaire. Ce sont des « menaces autonomes ». Surtout aussi que l’on commence à connaître les conséquences environnementales globales d’une guerre nucléaire (refroidissement puis réchauffement intense de tout l’hémisphère nord). La course aux armements s’accélère malgré tout même si on se doute qu’ils ne serviront jamais et qu’il faudra à terme les détruire. Les négociations sur le désarmement s’ouvrent à la fin des années 1960.
dissuasion, détente et contrôle des arsenaux nucléaires
Le maintien de l’équilibre n’est possible que si chacun est capable de mesurer l’arsenal détenu par l’autre et sa localisation. Il repose donc sur l’efficacité des services de renseignement des deux Grands. L’espionnage classique est rapidement remplacé par l’observation aérienne puis enfin par l’observation satellite : les Russes savent ce que font les Américains, et les Américains savent ce que font les Russes.
poursuite du progrès technique et dissuasion
Miniaturisation, augmentation de la précision, développement des redoutables missiles MIRV (ogives multiples indépendamment guidées) SS20 soviétiques contre Pershing US, dissémination de plus en plus probable des armes nucléaires. L’effet global de dissuasion entre EU et URSS se maintient mais à partir de 1975 et surtout 11980 (années Reagan) le rapport de force évolue en faveur des EU malgré l’effort colossal d’armement des Soviétiques. La probabilité pour qu’in conflit prenne une forme exclusivement nucléaire diminue (possibilité de convoquer dans un premier temps les forces conventionnelles). La géopo de l’entre-deux-guerres cesse d’apparaître démodée.
1968=traité de non-prolifération nucléaire / 1969=ouverture des négociations SALT (strategic arms limitation talks) à Helsinki / 1979=ouverture des négociations START (strategic arms reduction talks).
5.3. Nucléaire et jeux de stratégie
la logique des conflits
Les Etats ne réagissent aux initiatives de l’adversaire qu’au-delà d’un certain seuil. Rationalité du conflit : chaque Etat pèse le pour (extension territoriale, richesses pillées, concurrence commerciale élevée) et le contre (pertes humaines et matérielles, désorganisation de la vie économique, crise sociale) avant de prendre une décision. Influence de la théorie des jeux sur la géopolitique académique.
L’évaluation du risque et des réactions de l’adversaire
En état de conflit, chacun connaît ses forces et cherche à évaluer (mais c’est plus délicat) celles de son adversaire ainsi que le support qu’il peut escompter de l’opinion publique nationale ou internationale. La diplomatie s’est toujours donné pour but de comprendre le processus de décision des partenaires et des adversaires, et de connaître leurs motivations et leurs visées profondes. Ce que la GF introduit, c’est une spéculation et une méfiance plus systématiques sur la prise de risque chez l’adversaire. Claval compare la situation d’Etats adversaire avec celle de deux joueurs d’échecs (ne dit-on pas « jeu des relations internationales » ?).
le poids des opinions publiques et les stratégies pacifistes
La guerre nucléaire est si courte que les dirigeants peuvent se passer de l’adhésion populaire à l’intervention. JFK en 1962 : un homme seul face à sa conscience (presser ou ne pas presser le bouton rouge ?). Les régions les plus directement menacées sont les grandes métropoles, ports, régions industrielles et foyers du complexe militaro-industriel. Défiance des populations envers les gouvernements, même si (parce que ?) elles sont désinformées (Tchernobyl, 1986 : les russes apprennent que les dirigeants leur ont menti sciemment après la catastrophe).
la résolution des conflits
Réflexion sur les conditions de la paix. Une idée toute simple au départ : il y a souvent, à l’origine du conflit, un différend mineur. Il faut donc s’attaquer sans tarder aux tensions en dissipant les malentendus et en informant l’opinion. Mais faiblesse évidente de cette démarche : elle repose sur une conception utilitariste du politique et surestime par exemple la capacité des dirigeants à évaluer objectivement les situations.
5.4. La dissuasion nucléaire et la stratégie planétaire des EU et de l’URSS
La GF c’est la dévalorisation de tous les pays réduits au mieux au rôle de comparses par le pouvoir des deux Grands. Mais le nucléaire ne signifie pas l’absence de stratégie territoriale. Par exemple, les pays décolonisés ont un choix idéologique à faire. Il faut à tout prix les éloigner du rival. A noter que les EU ont un avantage important : pas de frontière à risque (hormis Cuba) alors que l’URSS est moins vernie.
la stratégie américaine : de Kennan au containment
EU persuadés de l’excellence de leur modèle et plus encore du caractère contre-nature du système soviétique, voué à s’effondrer de l’intérieur du fait des disfonctionnements économiques. C’est la doctrine de George Kennan (1947) à qui l’histoire donnera raison avec un peu de retard tout de même. Elle stipule que les EU ne doivent pas nécessairement intervenir militairement en URSS, mais qu’il est nécessaire de faire ouvrir les yeux à la pop de l’URSS (propagande de la Radio Free Europe notamment). Après 1949 (bombe russe + RPC) vigilance accrue. Doctrine du containment (reprise par Eisenhower qui énoncera la théorie des dominos) qui consiste à entourer l’URSS d’un cordon sanitaire de pays alliés (d’où la pactomanie : OTAN 1949, ANZUS 1951, pacte de Bagdad 1955, OTASE 1954). Les EU prennent donc le contrôle du Rimland pour encercler le Heartland. Et solidarité maritime entre EU et GB chère à Mackinder avec l’atlantisme.
la stratégie soviétique
Complexe d’encerclement légitime. Faible accès aux mers libres ce qui peut expliquer le tour tsariste pris par la politique soviétique. Idéal socialiste essentiellement internationaliste. Encourager les luttes anticapitalistes et anti-impérialistes (rôle des guérillas dans les mouvements de libération nationale du Tiers-monde). Mais l’URSS ne s’engage vraiment que si ses intérêts propres sont menacés. Pour se libérer de l’encerclement l’URSS développe sa flotte, notamment sous-marine (bases sur la Baltique et la Mer noire). Action engagée de l’URSS en faveur des régimes progressistes arabes et en Afrique (percée soviétique en Ethiopie qui lui donne accès à l’océan indien). Elle est beaucoup plus musclée en Asie du sud-est. Monde caraïbe et sud-américain également privilégié (instabilité chronique, antiaméricanisme endémique et situation stratégique de Panama). Sans oublier la logique de glacis protecteur en Europe de l’Est.
5.5. Le nucléaire et les autres puissances
Très difficile d’éviter la prolifération nucléaire. La première bombe anglaise en 1957 ne modifie pas la situation internationale tant le lien EU-GB est fort. Mais c’est différent pour la France et la Chine.
La France : un vrai choix politique. Le parapluie atomique américain est-il suffisant ou convient-il de disposer d’une force de frappe autonome ? Explosion de la première bombe en 1960. La diplomatie française n’est pas offensive. Pas de déséquilibre de la dissuasion. La signification de la bombe française est ailleurs : s’émanciper de la tutelle américaine (vieille idée gaullienne). Sanctuariser la France. La bombe apporte la protection dont les Français rêvent depuis Vauban (et que Maginot n’aura pas pu apporter, son plan n’ayant failli que parce qu’on n’avait pas mené les fortifications jusqu’à la Mer du nord pour épargner la susceptibilité de nos voisins belges).
La RPC : elle est en situation d’infériorité face à l’URSS. La bombe (la première en 1964) montre à Moscou qu’une intervention coûterait cher à l’URSS elle-même dans la mesure où les fusées chinoises sont capables de toucher tous les foyers sibériens, et peut-être ceux d’Europe. La bombe est donc une façon d’accroître l’autorité de la RPC vis-à-vis du monde libre tout en se singularisant de l’URSS avec laquelle elle a toujours entretenu des rapports ambigus.
Ailleurs : Israël et l’Afrique du Sud veulent imiter la France (sanctuariser territoire). Au Moyen-Orient, les aspirations nucléaires traduisent davantage une volonté de puissance. Que l’Inde pacifiste et en retrait obtienne sa bombe (1974) ne paraît pas menaçant, mais le Pakistan, lui, est-il fiable ?

CHAP 6. Géostratégies et géopolitiques en marge du nucléaire
La logique de blocs simplifie le jeu des relations internationales. Mais il existe une grande variété de conceptions géopolitiques, surtout en-dehors des points chauds de la GF : actions subversives, alliances régionales, géostratégies classiques de l’entente et de la coopération, mouvements terroristes.
6.1. Les géopolitiques de la subversion
la troisième force et le non-alignement : des limites vite atteintes
De larges espaces échappent à la logique de dissuasion. Décolonisation de pays dans lesquels les anciennes métropoles gardent une influence puissante (contrôle économique et politique). Apparition d’aides étrangères directes parfois de la part de pays qui n’ont jamais participé à la colonisation (Scandinavie en Afrique). Les nouveaux Etats sont donc sollicités de toutes parts. Dilemme pour les dirigeants : l’Ouest offre des opportunités économiques alléchantes mais psychologiquement difficile de retourner vers l’Occident colonisateur / l’Est est plus tentant pour marquer le coup du nouveau départ, mais les aides sont essentiellement militaires et techniciennes. Espoir du non-alignement de courte durée, car manque d’unité du Sud : les liens avec les anciens coloniaux sont plus forts qu’avec les voisins proches. Par exemple, à la place de l’AOF, on a désormais 8 Etats qui regardent vers Paris, et non plus vers Dakar.
la géostratégie des guerres révolutionnaires
URSS handicapée au départ (influence assez modeste sur les autres continents). Pour se défaire de ce handicap, elle décide d’appuyer, au nom de l’idéologie socialiste, tous les mouvements contestataires et révolutionnaires. La « petite guerre » comme on disait au 19ème reçoit alors ses lettres de noblesse. Guérilla présente dès la SGm (résistances nationales). Rapport de force très variable entre guérillas (harcèlement psychologique) et armées régulières (organisation et armement). Surtout, il y a des conditions favorisant l’émergence d’une guérilla : relief, couvert végétal, paysanneries… Longévités très variables des guérillas.
les guerres révolutionnaires et la renaissance de la géopolitique
La guerre révolutionnaire a toujours des effets plus que proportionnels aux efforts de ceux qui de l’extérieur la provoquent ou l’alimentent. Surtout en Amérique Latine avec le guévarisme (le Che a lui-même théorisé les techniques de guérilla). Rôle fondamental de l’intelligentsia maoïste dans les années 1960 (stratégie révolutionnaire sur des bases « scientifiques »).
la montée du terrorisme international et les ambitions du tiers monde
Il apparaît très vite que la guerre révolutionnaire n’est pas transposable partout. Contrôle social déficient dans les grandes métropoles. Une nouvelle forme d’action subversive : le terrorisme. Explosions, assassinats, prises d’otages créent un climat d’insécurité. Fort impact psychologique. Deux formes possibles : guérilla urbaine (Brigades Rouges italiennes, Fraction Armée rouge allemande, ETA, IRA…) ou terrorisme international souvent commandité de l’extérieur (Palestiniens et islamistes). Mais les liens entre guérilla urbaine et terrorisme sont étroits.
la dimension géopolitique de l’action révolutionnaire chinoise
De la fin de la SGm à 1963, théorie chinoise des « zones intermédiaires » : entre l’URSS et les EU s’étend une zone indécise où ces deux pays s’affrontent mais qui les protège du choc direct. La Chine, qui appartient à cette zone intermédiaire, décide d’y mener de manière indépendante une politique de présence et de subversion. Entre 1964 et 1970, théorie de « l’encerclement des villes par les campagnes » : les Japonais ont su s’emparer des villes chinoises mais n’avaient pas les moyens de contrôler les campagnes. Lin Piao adapte cette théorie aux relations internationales en 1965 : les pays développés jouent le rôle que tiennent les villes à l’échelle de chaque pays. Les nouvelles campagnes du Sud doivent donc priver les nouvelles villes (pays riches) des ressources dont elles ont besoin. A partir de 1970, théorie des « trois mondes » (EU-URSS / Europe-Japon / Tiers monde dont la RPC).
le retour à l’arme économique
Guerre subversive peu efficace. On se tourne vers l’arme des ressources naturelles dont dépendent les pays industrialisés. 1969=création de l’OPEP (Irak, Iran, Arabie Saoudite, Koweït, Venezuela) visant à définir une politique commune. A sa création elle pèse 85% des EXP mondiales de pétrole. En représailles, après la guerre du Kippour, prix du baril multiplié par 4 (1973). Entre 1977 et 1981, 8 nouvelles hausses du prix. Conséquences : enrichissement des Etats pétroliers, croissance ralentie en Occident, la question de l’approvisionnement émerge chez les experts, choix du nucléaire civil dans certains Etats (France). Mais finalement, la logique est-ouest est trop présente pour qu’une poignée de pays du Sud parviennent à se constituer en troisième force.
6.2. Les géopolitiques régionales
la géopolitique des militaires en Amérique du Sud
Amérique centrale et Caraïbe très sensibles. Mais réflexion géopo originale dans tout le continent. Elle est proche de la géopo européenne de l’entre-deux-guerres, mais perfectionnée par des militaires. La conception brésilienne distingue trois segments : cône sud, zone moyenne et bassin caribéen. A l’intérieur de chaque zone, conflits entre les puissances du versant Pacifique et celles de l’Atlantique. Géopo brésilienne hantée par le contrôle du territoire, d’où le déplacement de la capitale, le développement des axes de communication, le front pionnier amazonien. L’Argentine a elle une conception continentale : situation stratégique à faire valoir (passage du cap Horn) et ressources agricoles et minières très importantes. D’où le contentieux frontalier avec le chili et la guerre des Malouines en 1982.
les dimensions géopo des conflits au Moyen-Orient
Complexité des rapports ethniques (Turcs, Iraniens, Arabes) religieux (juifs, musulmans divisés entre chiites et sunnites, minorités chrétiennes) et poids des héritages historiques (empire ottoman, mandats français et britannique). L’ambition de tous est de défaire Israël (fascination pour l’arme atomique). La pensée géopo se développe dans un bouillonnement un peu confus et retient l’attention de larges milieux. Thème de la subversion terroriste omniprésent. Israël développe une double frontière (politique et militaire au-delà).
la géopolitique de l’apartheid en Afrique du Sud
Les Blancs (les Afrikaners surtout) cherchent après la SGm à se retrancher du monde pour développer une géopo interne qui corresponde à leur vision de la société et des rapports entre races. Ils peuvent le faire grâce à la position périphérique du pays, mais la fermeture du Canal de Suez conduit les deux Grands à s’intéresser de près à la situation sud-africaine. Bien distinguer les bantoustans des banlieues noires. Planification spatiale minutieuse pour juxtaposer les communautés. Mais à la longue le régime ne pouvait que disparaître sous les pressions de l’opinion internationale (rôle fondamental des communications facilitées).

la géopolitique antinucléaire de la Nouvelle-Zélande
Caractère jugé exemplaire de leur société. Le pays attache depuis quelques décennies plus de poids au domaine des relations internationales quà celui des relations sociales (le modèle du Welfare State, très précoce en Nouvelle-Zélande, s’étant développé dans quasiment tous les pays riches). Champions de la lutte anti-nucléaire. Interdiction pour les navires à propulsion nucléaire US de faire escale dans leurs ports.
6.3. Les géopolitiques de l’entente et de l’intégration
la reconstitution d’une économie mondiale
La dissuasion nucléaire masque un phénomène essentiel de l’après-guerre : le poids et l’efficacité des géopo de la paix. Tout le monde sait le rôle qu’a eu la crise de 1929 sur la situation politique mondiale. Les premières mesures après la SGm visent à recréer un marché économique mondial et d’établir des agences internationales assurant le lien entre les pays. Stabilisation des monnaies (Bretton Woods) et désarmement douanier (GATT). Industrialisation rapide de l’Asie du sud-est. Progrès des transports et des communications ne conduit pas forcément à une meilleure entente entre les peuples, mais façonne une opinion publique de dimension planétaire. Démocratisation lente mais certaine du politique. Essor des flux en tous genres : la scène internationale contemporaine réunit un nombre bien plus grand d’acteurs que par le passé.
la création d’unions régionales
Voir le cours sur la géopolitique de l’UE. Mais il faut également mentionner le CAEM (1949) qui était très peu efficace du fait de la centralisation économique, l’ALENA elle est plus tardive (1993). Remarquer que les géopo de la paix n’ont visé que les aspects économiques des relations internationales et l’aide humanitaire. Même l’UE, pourtant considérée comme un modèle vue de l’extérieur, est avant tout l’Europe des marchands (échec de l’Europe politique en 1954). Ces géopo de la paix ont donc ignoré une large part de ce qui est en jeu dans le monde d’aujourd’hui.

CHAP 7. L’effondrement des blocs, la chute des murs et le renouveau de la géopo
Deux « surprises » dans la 2ème moitié du 20ème : le redressement spectaculaire des pays d’Euope occidentale (UE=1er pôle commercial au monde aujourd’hui) et les mauvaises performances des économies socialistes, très en-deçà des prévisions. Autre phénomène majeur : la décolonisation et la poussée démographique du Sud, dont l’écart se creuse dramatiquement avec le Nord. Scène internationale bouleversée sans que la structure bipolaire ne soit modifiée en profondeur. Mais le bloc de l’est implose en quelques semaines. L’imprévisible, c’est que le Kremlin soit tombé aux mains d’un chef d’Etat résolu à ne pas faire usage de la force.
7.1. Les nouvelles données
l’implosion du système socialiste
Personne ne prévoyait l’effondrement soviétique, même si tout le monde son marasme économique, ses pesanteurs sociales, l’inefficacité de sa bureaucratie pléthorique. On ne pensait pas qu’il serait possible à un pays de l’Est de revenir au capitalisme (hypothèse forte de la doctrine marxiste : l’irréversibilité du passage au socialisme). Mais la doctrine Kennan soutenait l’inverse. Les pop croyaient de moins en moins à l’idéal socialiste. Les mécontents s’organisaient (Solidarnosc, rôle des Eglises) quoique timidement. L’implosion est finalement venue du sommet et n’a été possible que parce que Gorbatchev répugnait à la violence et parce qu’un enchaînement d’imprévus a conduit à l’ouverture du Mur de Berlin. Pourtant, cette évolution n’était pas inévitable : l’URSS aurait pu suivre la voie chinoise (renoncer à la spécificité de l’économie socialiste sans abandonner le pouvoir politique).
Mort des philosophies de l’histoire : la téléologie du Progrès a fait long feu.
l’irruption de nouveaux acteurs et de nouvelles formes de communication
La scène internationale traditionnelle comportait deux types d’acteurs : les Etats (rôle des diplomates) et une poignée de commerçants, missionnaires et voyageurs. Aujourd’hui c’est différent : des contacts instantanés peuvent être insaturés à tout moment, en tout point du globe. Médiation croissante des ministres. Emergence des FTN. DIPP. Métropoles de plus en plus autonomes. Multiplication des ONG (notamment les BINGO). Accélération des mobilités qui viennent consolider les diasporas. Les ambassadeurs et consuls ont à gérer des problèmes nouveaux. On entre définitivement dans l’ère de l’information et de l’instantané.
omniprésence et affaiblissement de l’Etat
Le pouvoir de l’Etat est rogné par la multiplication des acteurs évoquée plus haut. Les marchés communs, zones de libre-échange, ONU, GATT, Banque mondiale, FMI sapent l’idée de souveraineté dont les philosophies politiques du 18ème avaient fait la base de toutes les constructions politiques et qui circonscrivaient la réalité internationale. Rôle du néolibéralisme. Notion de « gouvernance ». Pourtant, la chute de l’URSS relance le processus de prolifération des Etats : 16 nouvelles républiques indépendantes qui s’ajoutent à la partition de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie et à l’apparition de nouveaux Etats en Afrique. La forme étatique s’est donc généralisée à l’échelle planétaire mais a perdu une partie de sa substance.
7.2. Géopolitique, globalisation et économie-monde
la géopolitique du centre et de la périphérie
Ecart grandissant entre les nations industrialisées et les pays du tiers-monde. Depuis les années 1950, nombreuses réflexions sur l’inégal développement. Les activités prolifèrent dans les régions centrales où les manufactures et les services s’ajoutent à l’agriculture et aux mines alors que les espaces périphériques se contentent de ces derniers secteurs. Schéma valable à l’échelle nationale mais aussi internationale. La gauche a une autre interprétation, celle du Capital, donc plus politique.
Braudel et Wallerstein : les économies-mondes et les semi-périphéries
Braudel n’a cessé de s’interroger sur le destin du système économique forgé par les pays d’Europe occidentale à partir de la fin du Moyen Age et progressivement élargi à la dimension de la planète à partir des Grandes Découvertes. Il dresse un portrait fascinant de l’organisation des échanges, du rôle des grandes places qui les dominent et du rapport économie-politique au centre de l’économie-monde comme dans sa périphérie. Immanuel Wallerstein s’inspire de Braudel mais va encore plus loin en systématisant sa pensée. Il s’intéresse aux semi-périphéries et dynamise ainsi le schéma théorique braudelien.
de Wallerstein à la critique géopolitique
Braudel et Wallerstein trouvent rapidement écho chez les géographes. Les rapports économie-géographie sont renversés : là où l’économie politique demandait à l’économie de préciser les moyens à la disposition des princes, la démarche nouvelle postule que le décor est planté par l’économie et que l’Etat vient ensuite. Peter Taylor théorise dans les années 1980 l’Etat hégémonique (historiquement il y en a eu 3 selon lui : Pays-Bas, GB, EU). Mais à la domination politico-militaire qui caractérisait les grands empire succède une domination plus subtile, celle de la compétitivité économique. La nouvelle géographie politique n’a que faire des acteurs, elle étudie les forces économiques qui modèlent le monde. Faiblesses évidentes de cette école « économiste » : aucune recherche des facteurs explicatifs de ce primat de l’économie, comme par exemple la révolution des transports où l’impératif d’innovation. Sa plus grande faiblesse a finalement été de ne pas avoir anticipé l’effondrement du système socialiste.

7.3. La géopolitique et la montée des nationalismes et des fondamentalismes
le retour du religieux et des nationalismes et la redécouverte de la première géopo
Dans les années 1970, retour d’une géopo proche de celle qui prévalait dans l’entre-deux-guerres : forces de subversion qui exploitent les tensions de classes, retour au premier plan des forces militaires classiques, rattrapage économique de certains pays du Sud qui aspirent à intégrer le Nord. Malgré la fin de la GF, la paix semble plus fragile que jamais (deux garde-fous, même antagonistes, valent mieux qu’un) : nationalismes des minorités, litiges frontaliers, montée des fondamentalismes religieux et recul de la séparation entre pouvoir spirituel et temporel. Les géographes ont de nouveau quelque chose à dire sur les problèmes contemporains ; mais ils doivent pour cela rénover une partie du champ géopolitique.
le stalinisme et les mutations du nationalisme
Le régime soviétique connaissait bien le pouvoir de l’idéologie nationaliste. Staline, pour désarmer les nationalismes qu’il flattait officiellement, misait sur le contrôle exercé par les instances du Parti et y parvint durant un demi-siècle. La politique soviétique orchestrait sciemment la non-coïncidence territoire autonome et groupe ethnique. Ces délimitations arbitraires héritées multiplient aujourd’hui les tensions au sein de l’ex-URSS. Surtout que la dimension religieuse et l’histoire des peuples étaient occultées au profit de leur folklore. Très délicat de répondre à cela au moment de la chute de l’URSS : nombreux révisionnismes historiques (historiographies serbe ou ukrainienne nationalisante et nostalgique). Il y a un vide à remplir.
Tiers monde et fondamentalismes
Difficile de faire abstraction du passé mouvementé entre chrétienté et islam : guerre sainte, poussée arabe, reflux de la Reconquista, poussée turque jusqu’aux portes de Vienne, insécurité côtière, colonisation. Le fondamentalisme musulman naît dans l’espace le plus modernisé du monde arabe : l’Egypte, avec dès les années 1920 la fondation des Frères musulmans. Les fondamentalismes naissent toujours de la confrontation avec une civilisation plus puissante (l’Occident impérialiste en l’occurrence). Par réaction. Idée simple : le vrai progrès, la vraie morale, ne se trouvent pas où l’on pense. Comme le nationalisme, le fondamentalisme est une reconstruction du passé. Le tribalisme forme l’autre tentation du tiers monde contemporain (exemple typique du Rwanda en 1994).
7.4. Géostratégie et géopolitique face aux problèmes du monde actuel
la fin des blocs et le rôle des EU
La GF est finie, le désarmement semble progresser. Mais la bombe est là. On ne peut plus faire marche arrière. Certains Etats lorgnent sur elle, d’autres préfèrent les nouvelles armes chimiques et biologiques, moins chères. Les équilibres internationaux sont à la merci de gouvernements peu scrupuleux et les EU se retrouvent paradoxalement un peu isolés (la Guerre du Golfe est une exception). Ils hésitent à intervenir, surtout depuis Restore Hope. L’UE ne parvient pas à se faire entendre d’une seule voix. Consolidation du leadership américaine ou évolution vers un monde multipolaire ? En tout cas les EU consolident l’alliance atlantique (rallier tous ceux qui partagent les mêmes vues). Le vide créé favorise les acteurs régionaux et les instances internationales.
l’ONU et le droit d’ingérence
Quelle place de l’arbitrage international ? Le scénario de la guerre du Golfe est parfait : consensus sur la condamnation de l’attaque irakienne, puis recours à la force. Mais souvent des blocages (veto de la Russie comme au bon vieux temps, ou de la RPC plus récemment). Surtout, les EU ne jouent pas toujours le rôle moteur. Ex du chaos bosniaque. Mais les institutions internationales ne sont pas sans efficacité : croissance économique favorisée, opinion internationale de plus en plus concernée par la démocratisation, isolement des tyrans. Rôle des médias (rôle de la télé dans l’intervention européenne à Sarajevo). ONU garante du droit international. L’idée de droit d’ingérence (surtout au nom des droits de l’homme) est philosophiquement très critiquable.
l’Etat criminel
Rente de l’Etat pour des gouvernements sans scrupules : le modèle rentier (EXP de matières premières) permet de s’enrichir facilement et de se constituer police, armée et contrôle politique pour agir arbitrairement. Collusion avec les milieux d’affaires, les mafias, les réseaux de la drogue dans de nombreux Etats par ailleurs dépendants des exigences des FTN qui fixent les règles du jeu. La multiplication de micro-Etats sans vraies ressources laisse présager le pire : ils sont prêts à monnayer leur souveraineté contre le minimum nécessaire à leur subsistance. Dans ces conditions, leur indépendance mérite-t-elle vraiment d’être respectée ?
les nouvelles formes de coopération
Inégal développement et défi écologique amènent à mettre en œuvre des stratégies nouvelles de coopération. Idée de concertation. Rôle central des ONG et des organismes internationaux. Il y aurait donc une coopération socioéconomique en en plus du traditionnel soutien financier et technico-militaire.

CHAP 8. La géopolitique de la restructuration du monde
Transformations économiques et bouleversements idéologiques. Les structures sur lesquelles reposait la vie politique nationale et internationale vacillent ou disparaissent. D’autres se mettent en place. La nouvelle géopolitique se donne pour tâche de comprendre les facteurs qui sont ainsi à l’œuvre.
8.1. L’après-Guerre froide : l’ex-monde soviétique
Attention : l’ouvrage date de 1996. Claval émet des hypothèses sur des pays qui sont en pleine transition. Le processus n’est pas encore achevé (est-il réellement achevé aujourd’hui ?) et Claval n’a donc pas le recul suffisant pour bénéficier d’une vision globale de la situation.
l’apprentissage d’une liberté vécue à trois échelles
Comment appréhender géographiquement l’expérience de la liberté ? Par des possibilités d’initiatives pour 3 types d’acteurs : 1) les nations sont libres : chacun essaie d’exploiter au mieux la pleine souveraineté dont elle jouit enfin (pas question de renoncer à la centralisation) 2) tous les groupes structurés qui existent au sein des sociétés désirent également profiter de la nouvelle liberté pour s’affirmer (pas de classes sociales, mais retour en force des Eglises et des minorités) et 3) les individus tiennent à la nouvelle atmosphère de liberté, même si beaucoup regrettent la sécurité de l’emploi qui prévalait jusque-là (intensification des mobilités voire des migrations internationales).
géopolitique et restructuration de l’espace russe
La fin du communisme a entrainé pour la Russie la fin d’une construction impériale progressivement édifiée depuis le 16ème. La structure des populations y est extrêmement complexe (plus de 100 minorités). Depuis le 16ème, deux orientations dominent : extension du contrôle spatial vers la partie centrale et septentrionale de l’Eurasie, et s’ouvrir des portes vers l’Europe. Depuis Pierre le Grand (17ème-18ème) la vision occidentaliste domine. Face à elle, le courant slavophile s’affirme (idée de filiation avec Byzance, d’où le recours à l’Eglise orthodoxe). 1862= abolition du servage, qui vient confirmer la prédominance des occidentalistes. Mais le clivage entre les partisans des deux orientations se prolonge. Il est une constante de l’histoire politique russe. La révolution d’Octobre accélère le processus d’occidentalisation. Depuis la chute de l’empire, sentiments ambigus vis-à-vis de l’Europe, menace de l’OTAN qui est à ses portes, le sentiment nationaliste pousse à ne pas négliger la scène asiatique (litige sur les Kouriles méridionales, revendiquées par le Japon depuis sa capitulation). En Asie centrale, pas de renouvellement du personnel politique ce qui facilite le maintien de bonnes relations avec les pays de la CEI (très fragile au demeurant). Enfin, solidarités rompues avec le monde turcophone.

les problèmes et les aspirations de l’Europe centrale et orientale
Ne pas occulter la diversité des pays de l’Est : coupure entre Eglises catholique et orthodoxe et surtout inégal développement (Bohème vieux foyer industriel alors que certains archaïsmes survivent dans les Balkans). Le retour au libéralisme fait surgir de nouveaux contrastes mais qui se calquent parfois sur les anciens. La privatisation de la terre le montre bien : en Pologne elle se fait sans heurts majeurs mais c’est plus délicat en Tchécoslovaquie ou en Roumanie (rompre avec les exploitations collectives). Multiplication des orientations géopolitiques : avant la SGm, la Hongrie regardait vers l’Allemagne, la Yougoslavie vers la Russie et la France était censée être la protectrice de la Pologne et la Tchécoslovaquie. La SGm conduit à une déconsidération de la France et de la GB, l’antigermanisme se développe. Puis grâce aux progrès de la CEE l’Europe occidentale redevient un modèle. Les pays baltes restent quant à eux sensibles au modèle scandinave.
quelle structure pour l’ex-bloc de l’Est ?
Un système économique s’était mis en place (division minutieuse du travail entre les républiques de l’URSS et les démocraties populaires). Toute coopération entre Russie et autres pays de l’Est a pratiquement cessé. Elle se maintient mieux entre les pays de la CEI. Le redémarrage économique passe par l’intégration dans des ensembles plus vastes. Après une ébauche d’union des PECO (pace de Višegrad en 1991). Mais une autre voie a été trouvée : l’intégration à l’UE (2004 et 2007) pour des raisons de dignité et surtout pour bénéficier de son dynamisme économique. Rythmes de rattrapage très différents entre Europe centrale et Europe balkanique et danubienne. La restructuration des PECO s’est donc traduit par une extension vers l’est et le sud-est de l’UE. La question du statut de la Russie doit alors être posée.
8.2. L’Extrême-Orient et le monde Pacifique
Le centre de gravité du monde se déplace. Montée en puissance fulgurante des économies de l’Asie du sud-est. Cet espace est-il vraiment une scène unique ? Quels facteurs et quelles orientations ?
des relations croissantes, mais pas encore d’unité globale
L’histoire a fait de l’Atlantique un lac européen depuis le 16ème (projection américaine de l’esprit européen). Le monde Pacifique est de nature très différente : pas de communauté culturelle fondamentale. Depuis 1945, l’océan Pacifique est contrôlé par les EU (sauf rivage occidental avec URSS, Chine et Vietnam). Fraction du Rimland très conflictuelle (de la Corée jusqu’en Indonésie avec guérillas). Mais évolution économique : zone de coopération et de complémentarités entre Petits Tigres qui profite à l’ensemble Australie-Nouvelle Zélande. Apparition 3ème pôle de la Triade. Marrant : alors que l’URSS était militairement puissante mais économiquement à bout, l’Extrême Orient jouit d’une prospérité insolente mais la scène est stratégiquement dominée par des puissances extérieures.
la montée en puissance de l’Extrême-Orient
Deux facteurs : croissance économique fulgurante (et un développement modernisateur très rapide) et un rôle plus discret de la part des puissances extérieures. Un monde Pacifique ? Oui, mais davantage comme conséquence de la nouvelle prospérité de l’Extrême Orient et de l’Asie du SE, et du dynamisme de la côte ouest des E, que comme mouvement général partagé par toutes les puissances riveraines. Une inconnue géopolitique : la RPC.
8.3. La recomposition des territoires et les réseaux
La restructuration de la scène politique mondiale semble dominée par deux jeux de forces antagonistes : celles qui poussent au renforcement de la division et de l’organisation territoriale du monde, celles qui résultent du rôle accru des réseaux de relations à l’échelle de grands ensembles ou du monde entier, et qui menacent les organisations politiques traditionnelles. Comment ces tendances sont-elles vécues par les protagonistes ? Comment se traduisent-elles sur le plan des idéologies ?

le renforcement des structures territoriales
Au cours des 5 dernières décennies, on assiste à un renforcement des structures territoriales plutôt qu’à leur affaiblissement comme le prouvent la généralisation de l’Etat-nation et surtout le progrès du droit de la mer. Depuis le 17ème prédominait le principe de la liberté des mers (GB=gendarme de mers qui n’appartiennent à personne au-delà de 3 milles marins). Mais les évolutions stratégiques (multiplication des flottes militaires) et économiques (risque de surexploitation des ressources) conduisent à de grandes conférences internationales (années 1980 surtout) qui instituent l’extension des zones où s’exerce la souveraineté des nations (12 milles pour les zones de contrôle, 200 milles pour les ZEE). Par ailleurs, l’Antarctique est sanctuarisée (décision de 1959 confirmée en 1991).
le nécessaire contrôle des réseaux
L’élargissement des territoires (par exemple, la constitution de marchés communs comme UE, Mercosur, ALENA) témoigne de l’adaptation des structures politiques au rôle nouveau des réseaux, et à leur capacité croissante à s’implanter sur de très vastes espaces. C’est à l’échelle mondiale que beaucoup de ceux qui ont trait à la vie économique, aux activités financières ou à la communication fonctionnent déjà. Mais il ne faut pas oublier les réseaux illicites de types mafieux.

CONCLUSION
Les rapports entre géographie politique, géopolitique et géostratégie sont complexes. La première saisit le déploiement des pouvoirs dans l’espace, le jeu des forces qui modèlent le monde et les équilibres ou les crises qui en découlent. Les deux autres se penchent sur les acteurs, sur leurs motivations et sur leurs calculs. La part qu’elles font aux représentations est plus forte.
Géopolitique et géostratégie relèvent du domaine des pratiques ; il s’agit de domaines où la part de ce qui n’est jamais tout à fait théorique est considérable.
Géopolitique et géostratégie continuent à être davantage des pratiques du pouvoir que des savoirs constitués sur le modèle académique. Les transformations d’un monde où l’information circule mieux et où le poids des opinions publiques devient plus fort demandent que la culture géopolitique cesse d’être le privilège des seuls groupes au pouvoir : de là l’intérêt que présente le renouveau actuel de la réflexion académique. Grâce à elle, les citoyens seront sans doute demain plus capables de comprendre le monde dans lequel ils vivent comme les crises qui le secouent, et plus aptes aussi à résister à la désinformation des médias.

© Ronan KOSSOU (Actualisation 2016)

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