HDA – HDA 2015-2016 – Lettres – “Matin brun”, de PAVLOFF, 1998

                MATIN BRUN,  Franck Pavloff

    “[…] Les jambes allongées au soleil, on ne parlait pas vraiment avec Charlie, on échangeait des pensées qui nous couraient dans la tête, sans bien faire attention à ce que l’autre racontait de son côté. Des moments agréables, où on laissait filer le temps en sirotant un café. Lorsqu’il m’a dit qu’il avait dû faire piquer son chien, ça m’a surpris, mais sans plus. C’est toujours triste un clebs qui vieillit mal, mais passé quinze ans, il faut se faire à l’idée qu’un jour ou l’autre il va mourir.

            – Tu comprends, je pouvais pas le faire passer pour un brun.

            – Ben, un labrador, c’est pas trop sa couleur, mais il avait quoi comme maladie ?

            – C’est pas la question, c’était pas un chien brun, c’est tout.

            – Mince alors, comme pour les chats, maintenant ?

            – Oui, pareil.

            Pour les chats, j’étais au courant. Le mois dernier, j’avais dû me débarrasser du mien, un de gouttière qui avait eu la mauvaise idée de naître blanc, taché de noir.

            C’est vrai que la surpopulation des chats devenait insupportable, et que d’après ce que les scientifiques de l’Etat national disaient, il valait mieux garder les bruns. Que des bruns. Tous les tests de sélection prouvaient qu’ils s’adaptaient mieux à notre vie citadine, qu’ils avaient des portées peu nombreuses et qu’ils mangeaient beaucoup moins. Ma foi, un chat c’est un chat, et comme il fallait bien résoudre le problème d’une façon ou d’une autre, va pour le décret qui instaurait la suppression des chats qui n’étaient pas bruns.

            Les milices de la ville distribuaient gratuitement des boulettes d’arsenic. Mélangées à la pâtée, elles expédiaient les matous en moins de deux. Mon coeur s’était serré, puis on oublie vite.

             Les chiens, ça m’avait surpris un peu plus, je ne sais pas trop pourquoi, peut-être parce que c’est plus gros, ou que c’est le compagnon de l’homme, comme on dit. En tout cas, Charlie venait d’en parler aussi naturellement que je l’avais fait pour mon chat, et il avait sans doute raison. Trop de sensiblerie ne mène pas à grand-chose, et pour les chiens, c’est sans doute vrai que les bruns sont plus résistants.

            On n’avait plus grand-chose à se dire, on s’était quittés, mais avec une drôle d’impression. Comme si on ne s’était pas tout dit. Pas trop à l’aise.

            Quelque temps après, c’est moi qui avais appris à Charlie que le Quotidien de la ville ne paraîtrait plus. Il en était resté sur le cul : le journal qu’il ouvrait tous les matins en prenant son café crème !

            – Ils ont coulé ? Des grèves, une faillite ?

            – Non, non, c’est à la suite de l’affaire des chiens.

            – Des bruns ?

            – Oui, toujours. Pas un jour sans s’attaquer à cette mesure nationale. Ils allaient jusqu’à remettre en cause les résultats des scientifiques. Les lecteurs ne savaient plus ce qu’il fallait penser, certains même commençaient à cacher leur clébard !

            – A trop jouer avec le feu…

            – Comme tu dis, le journal a fini par se faire interdire.

            – Mince alors, et pour le tiercé ?

            – Ben mon vieux, faudra chercher tes tuyaux dans les Nouvelles brunes, il n’y a plus que celui-là. Il paraît que côté courses et sports, il tient la route. Puisque les autres avaient passé les bornes, il fallait bien qu’il reste un canard dans la ville, on ne pouvait pas se passer d’informations tout de même. J’avais repris ce jour-là un café avec Charlie, mais ça me tracassait de devenir un lecteur des Nouvelles brunes. Pourtant, autour de moi les clients du bistrot continuaient leur vie comme avant : j’avais sûrement tort de m’inquiéter.

             Après, ça avait été au tour des livres de la bibliothèque, une histoire pas très claire, encore.

            Les maisons d’édition qui faisaient partie du même groupe financier que le Quotidien de la ville étaient poursuivies en justice et leurs livres interdits de séjour sur les rayons des bibliothèques. Il est vrai que si on lisait bien ce que ces maisons d’édition continuaient de publier, on relevait le mot chien ou chat au moins une fois par volume, et sûrement pas toujours assorti du mot brun. Elles devaient bien le savoir tout de même.

            – Faut pas pousser, disait Charlie, tu comprends, la nation n’a rien à y gagner à accepter qu’on détourne la loi, et à jouer au chat et à la souris. Brune, il avait rajouté en regardant autour de lui, souris brune, au cas où on aurait surpris notre conversation.

            Par mesure de précaution, on avait pris l’habitude de rajouter brun ou brune à la fin des phrases ou après les mots. Au début, demander un pastis brun, ça nous avait fait drôle, puis après tout, le langage c’est fait pour évoluer et ce n’était pas plus étrange de donner dans le brun, que de rajouter putain con, à tout bout de champ, comme on le fait par chez nous. Au moins, on était bien vus et on était tranquilles.

            On avait même fini par toucher le tiercé. Oh, pas un gros, mais tout de même, notre premier tiercé brun. Ca nous avait aidés à accepter les tracas des nouvelles réglementations.

             Un jour, avec Charlie, je m’en souviens bien, je lui avais dit de passer à la maison pour regarder la finale de la Coupe des coupes, on a attrapé un sacré fou rire. Voilà pas qu’il débarque avec un nouveau chien !

            Magnifique, brun de la queue au museau, avec des yeux marrons.

            – Tu vois, finalement il est plus affectueux que l’autre, et il m’obéit au doigt et à l’oeil. Fallait pas que j’en fasse un drame du labrador noir.

            A peine il avait dit cette phrase que son chien s’était précipité sous le canapé en jappant comme un dingue. Et gueule que je te gueule, et que même brun, je n’obéis ni à mon maître ni à personne ! Et Charlie avait soudain compris.

            – Non, toi aussi ?

            – Ben oui, tu vas voir.

            Et là, mon nouveau chat avait jailli comme une flèche pour grimper aux rideaux et se réfugier sur l’armoire. Un matou au regard et aux poils bruns. Qu’est-ce qu’on avait ri. Tu parles d’une coïncidence !

            -Tu comprends, je lui avais dit, j’ai toujours eu des chats, alors… Il est pas beau, celui-ci ?

            – Magnifique, il m’avait répondu.

            Puis on avait allumé la télé, pendant que nos animaux bruns se guettaient du coin de l’oeil.

            Je ne sais plus qui avait gagné, mais je sais qu’on avait passé un sacré bon moment, et qu’on se sentait en sécurité. Comme si de faire tout simplement ce qui allait dans le bon sens dans la cité nous rassurait et nous simplifiait la vie. La sécurité brune, ça pouvait avoir du bon. Bien sûr, je pensais au petit garçon que j’avais croisé sur le trottoir d’en face, et qui pleurait son caniche blanc, mort à ses pieds. Mais après tout, s’il écoutait bien ce qu’on lui disait, les chiens n’étaient pas interdits, il n’avait qu’à en chercher un brun. Même des petits, on en trouvait. Et comme nous, il se sentirait en règle et oublierait vite l’ancien.

             Et puis hier, incroyable, moi qui me croyais en paix, j’ai failli me faire piéger par les miliciens de la ville, ceux habillés de brun, qui ne font pas de cadeau. Ils ne m’ont pas reconnu, parce qu’ils sont nouveaux dans le quartier et qu’ils ne connaissent pas encore tout le monde. J’allais chez Charlie. Le dimanche, c’est chez Charlie qu’on joue à la belote. J’avais un pack de bières à la main, c’était tout. On devait taper le carton deux, trois heures, tout en grignotant. Et là, surprise totale : la porte de son appart avait volé en éclats, et deux miliciens plantés sur le palier faisaient circuler les curieux. J’ai fait semblant d’aller dans les étages du dessus et je suis redescendu par l’ascenseur. En bas, les gens parlaient à mi-voix.

            – Pourtant son chien était un vrai brun, on l’a bien vu, nous !

            – Ouais, mais à ce qu’ils disent, c’est que, avant, il en avait un noir, pas un brun. Un noir.

            – Avant ?

            – Oui, avant. Le délit maintenant, c’est aussi d’en avoir eu un qui n’aurait pas été brun. Et ça, c’est pas difficile à savoir, il suffit de demander au voisin.

            J’ai pressé le pas. Une coulée de sueur trempait ma chemise. Si en avoir eu un avant était un délit, j’étais bon pour la milice. Tout le monde dans mon immeuble savait qu’avant j’avais eu un chat noir et blanc. Avant ! Ca alors, je n’y aurais jamais pensé !

             Ce matin, Radio brune a confirmé la nouvelle. Charlie fait sûrement partie des cinq cents personnes qui ont été arrêtées. Ce n’est pas parce qu’on aurait acheté récemment un animal brun qu’on aurait changé de mentalité, ils ont dit. “Avoir eu un chien ou un chat non conforme, à quelque époque que ce soit, est un délit.” Le speaker a même ajouté “Injure à l’Etat national.” Et j’ai bien noté la suite. Même si on n’a pas eu personnellement un chien ou un chat non conforme, mais que quelqu’un de sa famille, un père, un frère, une cousine par exemple, en a possédé un, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, on risque soi-même de graves ennuis.

            Je ne sais pas où ils ont amené Charlie.

            Là, ils exagèrent. C’est de la folie. Et moi qui me croyais tranquille pour un bout de temps avec mon chat brun. Bien sûr, s’ils cherchent avant, ils n’ont pas fini d’en arrêter, des proprios de chats et de chiens.

             Je n’ai pas dormi de la nuit. J’aurais dû me méfier des Bruns dès qu’ils nous ont imposé leur première loi sur les animaux. Après tout, il était à moi mon chat, comme son chien pour Charlie, on aurait du dire non. Résister davantage, mais comment ? Ca va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ?

             On frappe à la porte. Si tôt le matin, ça n’arrive jamais. J’ai peur. Le jour n’est pas levé, il fait encore brun dehors. Mais arrêtez de taper si fort, j’arrive.

 Fin […]”

Présentation de l’œuvre :

 Ce texte est une nouvelle de Franck Pavloff, romancier français né en 1940 et éducateur de rue. Il est spécialiste de la psychologie et du droit des enfants. Il se fait connaître du grand public par Matin Brun,   texte qu’il écrit en 1998 lorsque la droite s’allie dans certaines villes à l’extrême-droite pour gagner les élections régionales. Mais le texte ne connaîtra véritablement le succès qu’en 2002, lorsque le Front National se retrouve au 2nd tour des élections présidentielles.

 Synopsis :

Le narrateur et son meilleur ami, Charlie mènent une vie tranquille en pleine période trouble, la montée d’un régime politique extrême, l’Etat Brun. Pour éviter tout ennui, le narrateur et Charlie détournent les yeux des lois qui sont votées et s’accommodent de ce système :

–  Tout d’abord la suppression des animaux domestiques non-bruns, qui sembleraient causer une surpopulation et qui auraient des difficultés d’adaptation à la vie citadine (argument scientifique).

–  Puis la censure des livres, des maisons d’édition et des journaux qui remettent en cause les lois de l’Etat Brun.

– Pour finir, l’arrestation de tous ceux qui ont eu un animal brun (il suffit ensuite d’avoir dans sa famille quelqu’un qui a possédé un animal brun pour être arrêté).

Tous ces changements n’inquiètent pas le narrateur et son ami : ils ne se sentent pas concernés et continuent leurs activités habituelles (jouer aux cartes et au tiercé) jusqu’au jour où ils sont eux aussi arrêtés. Le narrateur regrette alors de ne pas s’être méfié avant.

 Analyse :

– L’auteur emploie une métaphore : la couleur brune représente le totalitarisme et fait directement référence au nazisme surnommé « la peste brune » (les milices hitlériennes étaient aussi désignées comme les « chemises brunes »).

– L’absurdité des mesures concernant les chiens et les chats met en évidence l’absurdité de la discrimination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

– L’auteur montre la généralisation des idées brunes en multipliant la présence du mot « brun » dans le texte : tout devient brun, le pastis brun, le tiercé brun, etc. A la manière d’une maladie, le mot « brun » contamine tout le texte, comme les idées totalitaires contaminent les esprits.

– On ne sait pas où et quand se déroule l’action, ce qui donne au récit un aspect intemporel et universel : les dangers du totalitarisme sont présents partout et à toutes les époques.

Matin Brun est un récit argumentatif et engagé :

– L’auteur montre le mécanisme de la mise en place d’un état totalitaire : progressivement, les libertés sont restreintes jusqu’à une privation totale.

– A travers ce « brun » qui se répand partout, dans les mentalités et le langage, Franck Pavloff dénonce la pensée unique, le conformisme (tout le monde pense la même chose, la différence est rejetée).

– Il montre comment la propagande s’organise : censure des médias indépendants, seuls les médias aux ordres du pouvoir sont autorisés (les Nouvelles Brunes, la Radio Brune). Les scientifiques, eux aussi, sont contrôlés par l’état : ils justifient, de manière absurde, l’interdiction des animaux bruns.

– La méfiance s’installe dans la population. Chacun craint d’être dénoncé par son voisin. Même l’amitié entre les deux personnages se dégrade.

-La passivité et l’égoïsme du narrateur sont aussi dénoncés : il ne sent pas concerné, ne veut pas avoir de problème et laisse l’Etat Brun se mettre en place sans émettre la moindre critique.

 Conclusion :

Cette nouvelle met en garde le lecteur :

Contre les dangers de la pensée unique, de l’uniformisation.

Contre le contrôle de l’information et des médias

Contre un état totalitaire qui, peu à peu, restreint les libertés, instaure la méfiance généralisée et contrôle tous les esprits.

C’est donc un appel à être vigilant, à s’intéresser à la politique et à faire preuve d’esprit critique.  Quand une liberté est menacée, il faut se sentir concerné et se mobiliser.

La nouvelle se termine par une chute: on frappe à la porte du narrateur; le lecteur comprend que la milice est venue pour l’arrêter.

 (On peut faire le lien avec le célèbre poème de Martin Niemoller, déporté dans les camps de concentration:

« Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas Juif.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les catholiques, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas catholique.

Et lorsqu’ils sont venus me chercher, il n’y avait plus personne pour protester. »)

 © Chedlia EL FALLAH (avril 2016)

 

 

 

 

 

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