ANTHOLOGIE – 1953, Camara LAYE, L’Enfant noir. “Recevoir sur le derrière une correction mémorable.”

« Recevoir sur le derrière une correction toujours mémorable. »

 « […] A l’école, nous gagnions nos places, filles et garçons mêlés, réconciliés et, sitôt assis, nous étions tout oreille, tout immobilité, si bien que le maître donnait ses leçons dans un silence impressionnant. Et il eût fait beau voir que nous eussions bougé ! Notre maître était comme du vif-argent : il ne demeurait jamais en place ; il était ici, il était là, il était partout à la fois ; et sa volubilité eût étourdi des élèves moins attentifs que nous. Mais nous étions extraordinairement attentifs et nous l’étions sans nous forcer : pour tous, quelque jeunes que nous fussions, l’étude était chose sérieuse, passionnante ; nous n’apprenions rien que ne fût étrange, inattendu et comme venu d’une autre planète ; et nous ne nous lassions jamais d’écouter. En eût-il été autrement, le silence n’eût pas été moins absolu sous la férule d’un maître qui semblait être partout à la fois et ne donnait à aucun occasion de dissiper personne. Mais je l’ai dit : l’idée de dissipation ne nous effleurait même pas ; et c’est ainsi que nous cherchions à attirer le moins possible l’attention du maître : nous vivions dans la crainte perpétuelle d’être envoyé au tableau.

Ce tableau noir était notre cauchemar : son miroir sombre ne reflétait que trop exactement notre savoir ; et ce savoir souvent était mince, et quand bien même il ne l’était pas, il demeurait fragile ; un rien l’effarouchait. Or, si nous voulions ne pas être gratifiés d’une solide volée de coups de bâton, il s’agissait, la craie à la main, de payer comptant. C’est que le plus petit détail ici prenait de l’importance : le fâcheux tableau amplifiait tout ; et il suffisait en vérité, dans les lettres que nous tracions, d’un jambage qui ne fût pas à la hauteur des autres, pour que nous fussions invités soit à prendre, le dimanche, une leçon supplémentaire, soit à faire visite au maître, durant la récréation, dans une classe qu’on appelait la classe enfantine, pour y recevoir sur le derrière une correction toujours mémorable. Notre maître avait les jambages irréguliers en spéciale horreur : il examinait nos copies à la loupe et puis nous distribuait autant de coups de trique qu’il avait trouvé d’irrégularités. Or, je le rappelle, c’était un homme comme du vif-argent, et il maniait le bâton avec une joyeuse verdeur !

Tel était alors l’usage pour les élèves de la petite classe. Plus tard, les coups de bâton se raréfiaient, mais pour faire place à des formes de punition guère plus réjouissantes. Au vrai, j’ai connu une grande variété de punitions dans cette école, mais point de variété dans le déplaisir ; et il fallait que le désir d’apprendre fût chevillé au corps, pour résister à des semblables traitements.

La punition la plus banale, en deuxième année, consistait à balayer la cour. C’était l’instant où l’on constatait le mieux combien cette cour était vaste et combien les goyaviers y étaient plantés drus ; ces goyaviers n’étaient là, eût-on juré, que pour salir le sol de leurs feuilles et réserver étroitement leurs fruits pour d’autres bouches que les nôtres. En troisième et quatrième année, on nous mettait allègrement au travail dans le potager ; je me suis fait réflexion depuis qu’on eût difficilement trouvé main-d’œuvre à meilleur compte. Dans les deux dernières classes enfin, celles qui aboutissaient au certificat d’études, on nous confiait – avec un empressement dont nous nous serions facilement passé – le gardiennage du troupeau de l’école.

[…] notre école possédait […] la plus singulière, la plus variée, la plus complète collection de bêtes au coup de corne sournois ou se défilant à gauche quand on les appelait à droite.

Ces bêtes galopaient follement dans la brousse, comme si un essaim les eût constamment turlupinées, et nous galopions après elles sur des distances invraisemblables. Fort curieusement, elles paraissaient plus enclines à se disperser ou à se battre entre elles, qu’à chercher pitance. […] »

 LAYE (Camara), L’enfant noir. , 1953, Paris, aux éditions Plon, Prix Charles Veillon 1954, réédité en 1976 et 1988 chez Plon/Pocket n°1249, 221 pages, pages 84 à 86.

ISBN 978-2-266-00009-3

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