ANTHOLOGIE – 2008 – Angélique UMUGWANEZA, “Les enfants du Rwanda”, “C’était la première fois que je voyais tuer un homme.”

« C’était la première fois que je voyais tuer un homme. »

 « […] Le Rwanda est avant tout un pays d’agriculteurs, où les pioches, les haches et les machettes sont nécessaires, c’est pourquoi on en trouve dans toutes les maisons. La machette est un outil de moissonneur – quelque chose entre un couteau, une épée et une hache. Un outil qui, lors des massacres, devint une arme. 

Un homme raffiné en longue veste bleue s’est approché du groupe. Il semblait détendu et souriant. Peut-être croyait-il pouvoir tromper les agresseurs et que ceux-ci ne s’apercevraient pas qu’il était tutsi. En ce cas, il faisait erreur. L’un des Hutus l’a reconnu. L’homme était bien tutsi et habitait loin de là. Les hommes ont crié : « Finissons-en avec lui ! ». Le Tutsi s’est mis à courir, mais un jeune homme que je connaissais bien, qui venait de se marier, l’a poursuivi et lui a asséné un premier coup de machette dans le dos. Il est tombé à terre. Ensuite les criminels l’ont traîné jusque dans un champ récemment moissonné et ont commencé à la frapper impitoyablement. J’étais là à le regarder pendant qu’ils le tuaient. Chaque coup me frappait au cœur et je me suis mise à crier. Une femme twa à côté de moi a dit qu’il ne fallait pas pleurer «  ce genre d’individu ».

C’était la première fois que je voyais tuer quelqu’un.

Un peu plus loin, des Hutus frappaient un autre Hutu, un père de famille qui essayait de protéger la propriété d’un ami hutu. Les bandits voulaient y pénétrer pour la piller. Ils l’ont tué. Sa mère criait et les maudissait tous.

Les Tutsis qui n’avaient pas cherché refuge dans l’école catholique se cachaient dans la forêt, dans les champs ou chez des amis hutus, pendant que la chasse à l’homme battait son plein. Il y avait entre autres, dans le voisinage, une famille dont le mari était tutsi et la femme hutue. Ils avaient huit enfants qui furent mis à l’abri chez une famille hutue. Le père est parti se cacher ailleurs, et la mère est revenue dans sa famille hutue d’origine. Tous les enfants ont été trouvés et tués par les agresseurs hutus. L’une des filles, Nyinawumuntu, était ma camarade de classe. Elle aussi faisait partie du groupe d’enfants de la Légion de Marie et était connue pour son franc-parler. Elle a crié si fort contre ses meurtriers que je l’ai entendue de loin. Elle appelait Dieu, la Vierge marie, elle les appelait à l’aide ; ils ne l’entendirent pas. Puis tout est devenu silencieux. Cela ne prend pas longtemps de tuer un être humain. […]

Quelques jours plus tard, le père des enfants massacrés fut trouvé aussi, pas très loin de là où ses enfants avaient été tués. Et lui aussi dut mourir. Sa femme hutue, qui habitait alors dans sa famille, avait trop souffert. Elle se mit à errer dans les parages et menaçait de se venger en empoisonnant toute l’eau potable du coin. Avant les massacres, elle était déjà considérée comme une sorcière et les meurtriers prirent ses menaces au sérieux. Ils allèrent la trouver dans sa famille hutue et la tuèrent.

Ce qui arrivait aux enfants du Rwanda à ce moment-là était terrible. J’ai déjà mentionné Gaspard, un des amis de papa. Il avait fui comme les autres Tutsis. Sa femme hutue Césaria était retournée dans sa famille hutue avec les enfants Bihebe de huit ans et Macibiri de six. Personne ne s’était sans doute imaginé que quelqu’un pourrait faire du mal aux enfants. Mais un jour les meurtriers débarquèrent dans la famille, firent sortir le fils et le tuèrent sur place, sous les yeux des autres. Ils laissèrent vivre la fille Macibiri. […] »

 UMUGWANEZA (Angélique) & FUGLSANG (Peder), Les enfants du Rwanda, 2008, Copenhague, traduit par Inès JORGENSEN, avec l’aide du Danish Arts Council, Copenhague, pour les éditions Gaïa, Gaïa Éditions, Montfort-en-Chalosse, France, 2014, 343 pages, pages 30&31, ISBN 978-2-84720-371-4.

 

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