BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – FICHES DE LECTURE – Michel FOUCHER, “Fronts et frontières.”, 1991

BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – FICHES DE LECTURE

Michel FOUCHER, Fronts et frontières, 1988, 1991, Paris

« Un objet géopolitique par excellence. »

FICHE TECHNIQUE

FOUCHER (Michel), Fronts et frontières, 1988, seconde édition 1991, Paris, aux éditions Fayard, 690 pages, ISBN 978-2213026336

 L’AUTEUR

Géographe de formation, Michel FOUCHER a exercé également de nombreuses fonctions dans la diplomatie, d’abord à Paris où il est conseiller (1998-2002) du Ministre des Affaires Étrangères Hubert VÉDRINE (Hyperpuissance) et directeur du centre d’Analyses et de Prévisions du Ministère des Affaires Étrangères (MAE, 1999-2002), puis en Lettonie où il exerce les responsabilités d’ambassadeur (2002-2006). Il est par ailleurs conseiller de la division Paix et Sécurité de la Commission de l’Union Africaine (UA) à Addis Abeba (Éthiopie). Ses travaux dans la lignée des géographes de centre gauche comme Yves LACOSTE l’ont rapidement amené de la géographie du développement (1986, Les frontières des États du Tiers-Monde) à une réflexion plus globale sur la question des frontières et des enjeux transfrontaliers. Il apparaît ainsi comme un des spécialistes français de la géopolitique européenne, ce qui lui vaut d’enseigner à l’École Nationale d’Administration (ENA, 2007) et d’être directeur de formation, des études et de la recherche à l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN, 2009). Il a par ailleurs cherché à développer l’approche géopolitique et diplomatique dans les cursus des grandes écoles et a contribué à la création d’une filière « diplomatie » à l’École Normale Supérieure (ENS) de la rue d’Ulm (Paris).

LE LIVRE

Avertissement pour la seconde édition

Il était important pour Foucher de réactualiser son ouvrage après le démantèlement de la « frontière indigne » (G. Grass au sujet du rideau de fer). L’air du temps est au sans frontière, Foucher considère au contraire que les questions relatives aux frontières continuent de se poser. Elles continuent d’avoir des fonctions politiques et stratégiques. De plus, on parle de suppression des frontières (en tout cas pour l’UE) mais on renforce les frontières externes, les discours sur l’identité nationale. Foucher déplore le fait que la frontière est négativement connotée. Mythe de la bonne frontière « on la voudrait naturelle mais effacée, ouverte mais protectrice, lieu d’échanges et de contacts, de conciliabules et de rencontres, bref, idéale ». Dans la pratique, la frontière suscite des débats émotifs et irrationnels ; ce sont des peuples qui s’affrontent : dans de nombreux pays, on réévalue les frontières. Importance de la mémoire historique collective, des grands mythes territoriaux fondateurs (notion de Grande exemple Grande Arménie) dont l’expression encourage les frustrations et les tentations d’expansion. On les juges imposées, incohérentes (coloniale) mais toute modification et une nouvelle forme d’impérialisme. Foucher au sujet de la potentielle augmentation des conflits :

« Les changements en cours ont une dimension territoriale… des limites jugées pourtant bien établies se trouvaient explicitement ou implicitement remises en cause. » D’où la finalité de cet ouvrage : une méthode pour avoir une intelligence des crises, pour repérer des tendances lourdes et anticiper les conflits. Important pour Foucher : il n’y a pas de déterminisme spatial, les frontières sont des objets inertes, pas des acteurs de l’histoire. Cependant, au creux des frontières se tisse le rapport à l’autre, au voisin, à l’espace, à l’Histoire.

Au niveau méthodologique, Foucher affirme la nécessité du travail de terrain, une exigence de concret pour « penser géographiquement aux échelles pertinentes les fragments localisés d’un monde interdépendant ». Il ne s’agit pas pour lui de faire une simple chronique des points chauds frontaliers. Il propose, au travers d’un tour du monde géopolitique, un « traité de géopolitique appliquée ». Importance de la portée pratique des analyses proposées. La principale difficulté est selon Foucher le fait que la frontière est un objet politique chaud avant d’être un objet académique. Souvent, le géographe est un appuie du politique. Foucher propose l’émergence de la figure d’un géopoliticien engagé, qui prend position et qui n’est pas seulement un outil du politique.

Conclusion : il faut réfléchir sur les tracés, sur les fonctions, sur la gestion des frontières et ceci à partir de la prise en compte :

–          Fin de la guerre froide et érosion des structures politiques mise en place après la décolonisation, vers des Etats multiethniques et multinationaux. Quel sera l’espace concret de l’application de la souveraineté politique acquise ?

–          D’abord, quelles modalités de l’accès à la souveraineté ? une négociation, une sécession, une rupture, ou une coopération avec l’Etat antérieur.

–          Quelles étaient les configurations de départ ? peuplement, politique…

–          Enjeu de la bonne frontière : une frontière décidée unilatéralement ne peut être légitime. Foucher propose l’idée que toute mise en place de frontières soit frappée d’un double sceau : celui des Etats contigus et celui des organisations internationales.

–          Il est également important que les instances internationales s’occupent de tous les litiges en cours car les tensions larvées peuvent exploser et complexifier les situations.

–          Dans toute intervention, il faut distinguer la modification du tracé de la frontière et la modification de la fonction de la frontière.

Introduction à un traité de géopolitique appliquée

J. Brunh et C. Vallaux en 1921 : « il faut avoir une claire notion géographique de la frontière ». Ceci étant dit pour ne pas tomber dans un discours angélique au sujet des frontières du type il faut les supprimer car elles ont été inventées par les hommes d’Etat et par les généraux pour opprimer les peuples.

En paraphrasant Braudel (histoire d’une étendue liquide), Foucher nous dit « on abordera ici une réflexion géographique et géopolitique centrée sur des espaces terrestres de configuration linéaire ». Au total, il compte 226000 km de frontières terrestres dont 264 dyades, un concept qu’il a inventé pour désigner les frontières communes à deux Etats contigus. La plus longue frontière du monde, le rideau de fer (7056 km) n’est plus le clivage majeur. Foucher assure qu’on se dirige irrémédiablement vers un dépassement de cette frontière et que ceci va profiter à ceux qui savent concilier l’efficacité politique et la libre expression politique (cela parait vrai en Allemagne, mais en Corée ?). Foucher s’interroge sur un possible nouveau clivage Nord/Sud qui serait une ligne de discontinuité démographique, économique et culturelle. Au sud de cette ligne se trouve 76% des frontières politiques du monde. La majeure partie a été tracée par des acteurs étrangers : thème bien connu des frontières coloniales qui a ses simplifications et ses non-dits. Pour Foucher, il faut être attentif aux méditerranées (méditerranée eurafricaine, caribéenne, sud-asiatique) où se télescopent les cultures et les valeurs, les aspirations et les modèles sociaux et économiques, s’y croisent des flux migratoires intenses.

Quoi qu’il en soit, il faut dépasser les grandes lignes de fracture car la carte du monde a été retravaillée avec la fin de la guerre froide (nécessité de se pencher sur la diversité des situations locales).

Citation de fin de cette partie « la frontière est donc un objet géopolitique par excellence puisque, on l’a noté dans l’avant-propos, c’est le lieu privilégié de l’articulation du politique et du spatial : tracer et gérer une frontière sont des actes essentiels de géopolitique appliquée ».

D’où l’importance de bien définir le terme même de géopolitique car de l’idée qu’on s’en fait dépend largement celle que l’on peut avoir de la frontière.

L’invention des géopolitiques : archéologie et retour du terme

Pour Foucher, c’est un terme « naguère encore tabou dans les cercles académiques en Europe, aujourd’hui plus souvent produit d’appel et court-circuit explicatif que méthode d’élucidation ». Les géographes ont toujours eu du mal à articuler l’espace et la politique de façon objective. La géopolitique n’a pas attendu d’être formalisée pour être agie, exemple des romains qui ont conduit une véritable diplomatie stratégique sans un Clausewitz pour tout théoriser. Généralement les hommes ont agi en fonction des inventaires cartographiques sans avoir recours à des théories formalisées. « Seuls comptaient l’ensemble des priorités, les visions du monde connu d’eux et l’image qu’ils se faisait d’eux même ».

Pour Foucher, la Géopolitique, c’est « l’histoire en train de se faire, dans des lieux concrets, sans qu’elle se sache telle ». Il y aurait à réfléchir sur le processus d’historisation d’un phénomène.

A/ le temps des discours géopolitiques

Début du XXème : le scientisme, le culte du progrès, la découverte d’un monde fini nourrissent les ambitions et les frustrations : c’est l’époque de production de théories dites ou perçues comme géopolitiques.

Foucher retient deux entrées : L’œuvre de Haushofer et les multiples discours de Mackinder. Il les associe car ont-elles ont servi de miroir, de repoussoir et se sont mutuellement influencées. Au début du XXème siècle, les autorités allemandes doivent unifier un espace fait de territoires et de sociétés disparates. Elles veulent aussi affirmer une Weltpolitik. Ainsi, on forge deux outils intellectuels : tout d’abord, une géographie pédagogique pour faire accepter l’idée de l’unification, ensuite une Geopolitik qui croit dans un esprit de frustration post traité de Versailles. Au même moment, en Grande Bretagne Mackinder schématise l’histoire mondiale au moyen d’une dichotomie puissance maritime/puissance terrestre. Au début, ce modèle a peu de succès mais son influence a été importante aux USA. La Geopolitik s’affirme comme remise en cause méthodique du découpage issu des différents traités post première guerre mondiale (attention le terme même de géopolitique a été forgé par le suédois Kjellen en 1899). Le discours affirme la nécessité pour l’Allemagne d’atteindre des frontières correctes : tout d’abord, conformes à un découpage culturel, sécures au niveau militaire (idée d’un glacis, d’une zone tampon). Ensuite Haushofer élabora un discours à l’échelle planétaire. Il faut que les puissances continentales se dégagent de l’encerclement des Anglo-saxon. Haushofer affirme la nécessité de construire une masse eurasiatique avec au centre l’armée de terre soviétique et sur les périphéries, les puissances maritimes allemandes et japonaises. Une telle alliance économique et diplomatique contraindrait les britanniques à négocier. (A voir le retour actuel du concept d’Eurasie).

Pour Mackinder, il faut contrecarrer l’alliance des puissances continentales en favorisant le nationalisme en Europe centrale et orientale. Cependant, les bases nationales étant trop faibles et les minorités trop importantes, la puissance soviétique a réussi à mettre en place une zone d’influence en Europe.

Haushofer n’a pas été écouté par les autorités allemandes en 1941.

B/ la géopolitique originelle comme changement d’échelle ou comment penser le monde

–          Les discours pensent le destin des Etats à l’échelle globale : une vision synthétique et schématique du monde. Auparavant, on ne pensait les antagonismes qu’au niveau local (voisinage et proximité). Dans les esprits les conflits sont locaux, on a mis du temps à parler de Guerre « mondiale ». cf. Coolidge en 1898, l’Américain moyen ne sait pas si les Philippines est un archipel ou une confiture. La cartographie est un outil d’analyse et un support des discours (voir les différentes projections du monde selon ce que l’on veut étayer).

–          Il n’y a pas de descriptions à finalité académique mais des analyses liées à l’action (le géographe et la carte au service de l’Etat). Mackinder a pensé le découpage de certains Etats d’Europe orientale.

–          D’où des Géopolitiques car les intérêts sont spécifiques, rivaux

C/ de la Geopolitik à la Géohistoire

La Geopolitik est mise au ban après la compromission de Haushofer avec le nazisme. Quelques critiques en France déjà dans l’entre deux guerre :

–          Demangeon fait la critique d’une géopolitique qui est une machine de guerre, ce n’est qu’une science que si elle redevient géographie politique

–          Ancel a le souci d’étudier les nouvelles frontières « fouiller l’étude des relations entre les nations, des rapports des Etats entre eux » en prêtant attention au milieu, à l’histoire, à l’histoire, au terrain, de manière à tenter « d’en discerner les forces politiques ». Il s’agit de créer une géographie politique objective.

–          A. Meynier pense que l’ « Histoire nous montre que les nations ont eu à se constituer ».

–          Gottmann défini la géopolitique comme « essai de plan stratégique qui devait assurer à l’Allemagne la suprématie dans le monde ».

La Géopolitique est exclue du champ universitaire qui permet au niveau scientifique une réconciliation entre savants allemands et français. Quelques-uns ont voulu revaloriser et redéfinir la géopolitique ; pour Champier, c’est « le meilleur moyen d’effacer à jamais les idées néfastes ».

Il s’agit de faire table rase, d’effacer un terme pour concilier les élites allemandes et françaises, les géographes et les historiens (les uns s’occupent du sol, les autres de l’Etat)

D’où l’émergence du terme de géohistoire pour des études qui se rapprochent des questionnements géopolitiques.

D/ Geopolitics, alternatives aux USA

Entre 1940 et 1945, Demangeon, Ancel, Gottman meurent ou quittent la France ; la réflexion française est réduite au silence pour plusieurs années. Aux USA on cherche à construire une vision globale alternative (et à nouveau on propose de nouvelles projections cartographiques).

–          E. Walsh : il faut désamorcer le sentiment isolationniste des américains, limiter le nationalisme, organiser la sécurité collective et le libre-échange. Les Américains doivent prendre conscience de l’échelle globale. Avec pour symbole la phrase de Roosevelt « I want to explain to people something about geography ».

–          N. Spykman : critique du colonialisme et nouvelle schématisation du monde. Il faut que les USA contrôlent le rimland (une ceinture bordant l’Eurasie) pour pouvoir contenir les soviétiques (notion de containment avec Kennan en 1947)

Les américains définissent une frontière stratégique qui peut devenir une ligne de front potentielle. Les penseurs américains reprennent et modifient les schémas de Mackinder. La stratégie du containment et du contrôle du rimland a prédominé pendant quarante ans. Il s’agit de contenir un centre ; on ne se préoccupe pas des problèmes politiques et sociaux internes.

E/ le retour public du mot dans les années 1970

Le containment correspond à une certaine vision du monde. A partir de ses propres travaux sur l’Amérique latine, Foucher montre que celle-ci est obsolète car uniquement globale. En Amérique latine, la géopolitique se confond avec la sécurité nationale, il s’agit d’ancrer des régimes autoritaires pilotés par les USA pour écraser les envies démocratiques suspectées de faire le jeu du castrisme. Selon Foucher il faut penser l’aménagement de la forêt amazonienne à plusieurs échelles :

–          C’est un projet spatial d’ensemble, une stratégie qui mêle plusieurs acteurs : les grands groupes agro-alimentaires, les puissances qui veulent avoir un regard sur les pays voisins, un pays qui veut contrôler ses marges.

Foucher est amené à réutiliser le concept de Géopolitique car l’ordre global est lié non plus seulement à l’équilibre d’un schéma binaire du fait de la fragmentation et de la multiplication des conflits. Deux dates charnières :

–          1975 : échec américains au Viet Nam, révolution éthiopienne, indépendance du Mozambique et de l’Angola (soutenues par les cubains et les soviétiques contre l’armée sud-africaine), rupture des camps soviétiques

–          1979 : révolution iranienne, Nicaragua, les soviétiques en Afghanistan, le deuxième choc pétrolier…. Le développement des conflits régionaux

D’où de la part des américains une carte mentale classique mais la prise en compte de la dimension régionale des conflits et de la potentialité de mettre en œuvre des stratégies non militaires (notamment la communication). A monde nouveau, nouvelle géopolitique ?

Réinventer une Géopolitique

L’analyse géopolitique peut se révéler efficace si elle renouvelle ses outils et ses méthodes.

A/ ce que n’est pas la Géopolitique

Selon Foucher, les discours contemporains commettent deux erreurs :

–          Considérer la géopolitique comme uniquement un rapport entre la politique et le milieu (en creux on retrouve le thème frontière naturelle/frontière artificielle)

–          Considérer la géopolitique comme la seule étude des projections de la puissance à l’échelle globale. Critique de P. Gallois pour qui il n’y a plus ni fronts ni frontière.

« L’espace est un support, un théâtre, parfois aussi un enjeu, jamais un acteur » pour Foucher.

B/ les trois registres de la Géopolitique

C’est l’articulation du politique et du spatial mais l’aspect polysémique de la notion nécessite de présenter les trois registres de son usage.

–          La géopolitique comme représentation : les discours (et la carte en fait partie) qui présentent des visions du monde. Par exemple, l’Europe comme unité est un discours, la Grande Serbie en est un autre. L’analyse géopolitique doit analyser et critiquer l’argumentaire de ces discours. Il s’agit de critiquer les cartes et les géonymes (mot forgé par Foucher pour désigner les noms de régions géographique).

–          La géopolitique comme pratique : la stratégie, des guides pour l’action, l’action. Le géopoliticien étudie toute action politique qui s’applique à l’espace. Les représentations précèdent l’action (le thème de la frontière est éminemment géopolitique).

–          La géopolitique comme méthode : ici centrage sur l’analyste ; attention, celui-ci ne se cantonne pas à l’étude des relations internationales ou interétatiques. Il s’agit surtout d’étudier la structuration interne des Etats. L’enjeu est d’établir les liens de connexité entre ce qui relève de la pratique et ce qui est représenté et également d’envisager les coordonnées internes et externes des situations. D’où la méthode et les outils conceptuels suivants : la prise en compte de l’historicité des phénomènes et des différentes échelles. Diatopie (jeu des échelles) pour étudier des processus englobant ; syntopie pour étudier un phénomène à toutes les échelles. Foucher préconise une approche multidimensionnelle et multiscalaire pour déterminer comment chaque élément explicatif joue avec les autres à un moment donné et dans un cas concret.

La principale difficulté est la disjonction entre les processus internes et les processus externes. En effet, les questions de constructions nationales ne sont pas du tout sur le même niveau que celles de politique étrangère. Exemple d’un analyste qui étudie un conflit entre deux Etats. Le géopoliticien doit maîtriser des questions internes et intimes propre à une nation mais aussi celle propre à l’autre et maîtriser les politiques étrangères des deux nations en question. Il est important de connaître l’autre notamment dans le contexte de la mondialisation qui crispe les identités religieuses. Pour Foucher, les frontières religieuses sont les plus tenaces.

« Les frontières ne séparent pas seulement des espaces, des Etats mais aussi ce que je nomme des temps socio-culturel radicalement distinct ». Foucher constate la diversité des formes de cohésion collective et les différentes conceptions culturelles du temps. « Or, les phénomènes de domination et d’inégalité se fonderont de plus en plus sur la maîtrise du temps autant que sur celle de l’espace et du temps. » Foucher fait par exemple référence à la querelle franco-britannique au sujet du choix du méridien d’origine.

« Ce qui importe ici est la prise en compte de cette fonction croissante des discontinuités frontalières : ligne de démarcation entre des temps socio-culturels diachroniques, entre des référents décalés, entre des systèmes de valeur inconciliables. »

Foucher rappelle la nécessité d’interroger les phénomènes à plusieurs échelles et met en garde contre les géographismes, les discours généraux à l’échelle globale.

Contrairement aux idées reçues sur la géostratégie, Foucher affirme que la dissuasion nucléaire ne dispense pas de mettre en œuvre des stratégies. Ce qui compte en géostratégie :

–          La distance-temps entre sa frontière et les lieux stratégiques adverses. Il faut prendre en compte les configurations physiques locales, le terrain peut alors être un allié ou un obstacle. Il s’agit de déterminer le meilleur axe d’attaque et de prendre des mesures pour empêcher que l’adversaire en fasse autant. Il s’agit d’étudier des axes, des couloirs de déplacements potentiels. « Tout mouvement implique une différenciation dans la pratique de l’espace. » Un des produits de la division de l’espace peut se nommer frontière.

Qu’est-ce qu’une frontière ? Définition opératoire et critique des représentations et des faux dilemmes.

A/ la frontière est une discontinuité géopolitique à fonction de marquage réel, symbolique et imaginaire.

« Les frontières sont des structures spatiales élémentaires de forme linéaire à fonction de discontinuité géopolitique et de marquage de repère sur les trois registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire ». Il s’agit de discontinuités entre des souverainetés, des histoires, des sociétés, des économies, des Etats, des langues, des Nations…

–          Fonction de réalité : il s’agit de limiter l’espace d’exercice d’une souveraineté

–          Fonction symbolique : le sentiment d’appartenance à une communauté (identité)

–          Fonction imaginaire : le rapport à l’autre (et en creux à soi) ; l’émigré ou le réfugié sait bien imaginer ce qu’il attend de la traversée de la ligne.

La constitution des frontières : il s’agit d’une articulation entre deux séries de processus qui relèvent d’échelles géographiques distinctes.

–          En interne, un ensemble acquiert une homogénéité et rejette la ligne de clivage en position de limite (isonomie intérieure et discontinuité avec les ensembles voisins).

–          En externe, établir une séparation ou au contraire une ligne de contact.

L’étape du tracé : La frontière comme ligne continue est une invention élégante, une superstition de la part du cartographe.

Quelques faux débats au sujet de la frontière :

B/ Frontières naturelles, frontières artificielles

La frontière naturelle est, en géographie, l’équivalent de l’argument d’autorité en théologie. Il est rare qu’une frontière suive sur toute sa longueur un seul type d’élément hydro-topographique. Il faut être attentif à l’échelle d’observation. Les éléments naturels sont visibles et aisément cartographiables et parfois ils offrent à l’une des parties un avantage : ainsi, tout choix de frontière, même appuyé sur un élément naturel est artificiel.

C/ Bonnes et mauvaises frontières

L’opposition entre frontière naturelle et frontière artificielle n’est donc pas fondée mais elle souligne un souci général, celui de la qualité de la frontière. On pense qu’elle est mieux assurée si elle s’appuie sur des lignes déjà existantes. Une frontière est bonne si elle assure la sécurité, réduit les tensions, facilite les contacts transfrontaliers. Généralement, l’acte de tracer est sacré, il est confié au géographe et notamment au géographe physicien qui déniche des structures fixes et qui font l’unanimité. Voir De Martonne, Boggs, Jones, Bawman… Pour Foucher, il n’y a pas de bonne frontière dans l’absolu mais des frontières réelles. Il faut étudier les rapports entre les ensembles contigus. Soit elles sont reconnues de manière symétrique soit elles présentent plus d’avantage (politique, stratégique, économique) pour les uns que pour les autres à un moment donné.

D/ Frontières arbitraires et conventionnelles

« Moins de 2% de la longueur des frontières tracées en Europe au XXème sont le fruit d’un plébiscite ». Cependant, une méthode arbitraire de délimitation ne conduit pas nécessairement à des tracés dénués de signification. Il s’agit pour l’analyste d’exhumer les raisons de tels choix. On préfère le mode conventionnel de délimitation mais est-il une réelle garantie de validité ? Deux exemples : Saddam Hussein a signé des accords avec les autorités iraniennes mais 5 ans après-guerre Iran Irak ; la communauté internationale s’est enorgueillie des accords syro-libanais mais dans la pratique les syriens ne reconnaissent pas la frontière.

D’où selon Foucher la nécessité d’accords internes et externes pour assurer la légitimité des tracés.

E/ frontières coloniales et frontières nationales

Il n’y a plus de frontières coloniales, mais ce thème reste la base des discours expansionnistes de certains pays du tiers monde. C’est un fait, les Etats du Tiers monde ont été colonisés et leurs frontières ont été établies par les puissances coloniales. La colonisation est une époque révolue, ces Etats ont reçu des frontières en héritage et ils doivent tous s’évertuer à assurer la cohésion nationale (voir les remarques de R. Aron au sujet du passage de proto Etats à des Etats nation).

F/ la ligne et la zone

Gottmann résume le débat consacré aux frontières, « la frontière est-elle une ligne ou une zone ? » Cette ambiguïté nait du vocabulaire anglo-saxon (et de l’histoire de la construction territoriale des USA) qui distingue boundary (la ligne frontière) et frontier (la région frontière, le front pionnier). Selon Foucher, « elles ne sont, dans leur genèse, que les enveloppes linéaires d’ensembles spatiaux de nature politique, dans le cadre desquels on décidera que, selon les circonstances, la frontière sera fermée ou ouverte, la ligne perméable ou étanche. Ligne et zone correspondent en fait à deux ordres de grandeur différents ». Quoi qu’il en soit il est vrai qu’une frontière déforme l’espace (la zone) régionale en en faisant un espace mixte, tronqué ou double. Mais selon Foucher, il faut que les études sur les régions transfrontalières, à la mode, ne se focalisent pas sur une seule échelle.

G/ l’unique et le divers

Il ne faut ni personnifié La frontière (et en faire un acteur) ni en faire un concept soumis à des lois et à des modèles. Il faut étudier la diversité des situations à toutes les échelles.

Géographie politique et géopolitique des frontières : tracer frontière

Foucher nous propose « une étude des lignes, sans doute, mais qui n’a d’intérêt que pour comprendre les usages que les hommes en font ».

Important : « l’hypothèse est en effet qu’il n’y a pas de problèmes de frontières, au sens de tracés qui déterminerait par avance des politiques et des différents ».

D’où quatre axes de réflexion :

A/ Au niveau du tracer des frontières :

–          Etudier les traceurs de frontières (qui sont-ils, pourquoi et comment agissent-ils ?)

–          Etudier l’histoire des frontières (surtout celles qui n’existent plus ou qui ne semblent plus exister)

B/ Au niveau des frontières tracées :

–          Etudier les effets frontières (discontinuités). L’étude du paysage (photos aériennes) est une première entrée. « Les paysages de la discontinuité politique sont infinis, ils traduisent la variété des modes de gestion du territoire, le degré de coïncidence et d’interaction entre les diverses limites). La discontinuité peut être peu visible, nommée ou non, matérialisée ou non. »

–          Etudier les interactions, les tensions, les conflits : Un préalable, définir la nature du pouvoir étatique. Foucher en distingue trois types : des Etats achevés qui sont des Etats nations souverain sur la totalité du territoire, des Etats inachevés où le pouvoir ne s’étendent que sur une partie du territoire (les minorités, les périphéries veulent faire sécession) ; des Etats où le pouvoir tend à déborder (impérialisme).

Il s’agit de catégoriser les rapports frontaliers entre les Etats en partant de cette grille (3 types d’Etats, donc 6 types de configurations conflictuelles possibles) .

© Ronan KOSSOU (Révision 2016)

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