FICHES DE LECTURE – Angélique UMUGWANEZA, “Les enfants du Rwanda” (2008)

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Angélique UMUGWANEZA, Les enfants du Rwanda, 2008, Copenhague

« Nous étions beaux et heureux. »

FICHE TECHNIQUE

UMUGWANEZA (Angélique) & FUGLSANG (Peder), Les enfants du Rwanda, 2008, Copenhague, traduit en 2013 par Inès JORGENSEN, avec l’aide du Danish Arts Council, Copenhague, pour les éditions Gaïa, Gaïa Éditions, Montfort-en-Chalosse, France, 2014, 343 pages, ISBN 978-2-84720-371-4.

L’AUTEUR

Angélique UMUGWANEZA est danoise. Réfugiée rwandaise au Zaïre (Redevenu par la suite République Démocratique du Congo, RDC) à l’âge de 13 ans, elle assiste au génocide rwandais (1994) avant de fuir, comme au moins deux millions des siens, l’avancée du Front Patriotique Rwandais (FPR) qui s’empare du pouvoir au Rwanda, sous la férule de Paul KAGAMÉ la même année.

LE LIVRE

Le livre raconte l’exode des millions de Rwandais, majoritairement Twas et Hutus, mais pas seulement, en RDC. Cet exode, c’est d’abord la fuite sur les routes envahies de familles qui tentent de se mettre à l’abri du FPR de Paul KAGAMÉ. C’est aussi la vie dans les camps de réfugiés, parfois ceux du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) de l’Organisation des Nations Unies (ONU), parfois ceux des Organisations Non Gouvernementales (ONG), parfois plus souvent deux improvisés par des réfugiés qui se ruinent en essayant de survivre le long des routes de l’exode, puis qui meurent exténués, le long des routes de l’ancien Zaïre. L’exode c’est aussi la violence, dans les camps, sur les routes, menaces de viols, de morts, mais aussi les pillages, les assassinats des membres de la famille, parfois sous les yeux des enfants. Parfois par les débris d’une armée sensée les protéger.

Combien sont morts de ces Rwandais qui fuirent le FPR, pour retomber dans la violence, soumis à la violence des milices de Mobutu, à celles de Laurent Désiré KABILA, puis celles des chefs de guerres nés de la décomposition du Zaïre, des armées d’invasion durant ce qu’on a appelé la « Première Guerre mondiale africaine » ? Les flux de réfugiés furent d’une telle force que les derniers survivants immigrèrent clandestinement jusqu’en République de Centrafrique (RCA) ! Pour l’ONU environ 800 000 personnes ont disparu. Réfugiés dans la forêt, beaucoup sont morts de faim. Sur les routes beaucoup sont morts d’épuisement, devant une communauté internationale qui ajouta, à la honte de n’avoir rien fait pour éviter le génocide, ou l’interrompre, celle de rien faire devant cette masse énorme de fuyards, la plus importante depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (1945).

Le récit d’Angélique UMUGWANEZA, aidée dans sa mise en forme par Peder FUGLSANG, est précis, empli d’émotion, clair : un récit d’adulte sur une expérience traumatisante d’enfant, gardant de l’enfance la stupéfaction et le sens du scandale, et de l’adulte la précision des faits et l’agencement du récit.

C’est peu dire que le témoignage d’Angélique UMUGWANEZA dérange. Hutue, fille d’un peuple génocidaire et par surcroît vaincu de l’histoire, nombre de commentateurs ont scruté les phrases, les pages qui pourraient chercher à dédouaner le pouvoir hutu de ses responsabilité, comme si Angélique UMUGWANEZA ne pouvait pas s’exprimer seulement comme témoin, comme s’il fallait, quinze ans après les faits qu’elle soit plus hutue, que femme, que réfugiée, que danoise, ou que rescapée d’une des grandes tragédies du « court vingtième siècle »…

Le meilleur avocat d’Angélique UMUGWANEZA reste son témoignage : sans ombre portée par la politique ou l’idéologie, le récit implacable d’un peuple frappé coup sur coup par deux tragédies nationales, dont les enfants, les femmes et les pauvres furent l’essentiel des victimes, au-delà des appartenances, quelles qu’elles soient.

L’EXTRAIT

« Les Hutus comme les Tutsis… »

« […] Les rumeurs selon lesquelles l’armée tutsie, le FPR, était responsable de m’attentat contre l’avion étaient partout au centre des conversations. Simultanément, d’autres rumeurs circulaient selon lesquelles les Tutsis auraient planifié le meurtre systématique de tous les Hutus, une fois qu’ils auraient pris le pouvoir. Dans cette atmosphère, la minorité tutsie de chez nous s’est sentie menacée et a commencé à fuir.

                Certains Hutus affirmaient qu’on avait trouvé des armes chez les Tutsis qui avaient fui. Ils affirmaient aussi qu’elles devaient servir à tuer les Hutus. Étrangement – c’étaient en effet surprenant – on disait aussi que même chez les Tutsis les plus pauvres on avait trouvé des armes modernes.

                Les rumeurs couraient, et les Hutus comme les Tutsis paniquaient complètement. Tout le monde avait peur de tout le monde, et nous, enfants, étions angoissés, car nous entendions tant de choses, et à présent tout cela se rapprochait de nous.

                À Kigali, ils nommèrent un nouveau président, mais le chaos régnait dans le système politique. Papa et maman, comme tous les autres Hutus, avaient peur que l’armée tutsie gagne la guerre et prenne le pouvoir.

                Après deux jours de calme, les Tutsis de la région quittèrent soudain, presque comme sur ordre, leurs maisons. Je me souviens que le samedi 9 avril, en allant rejoindre une camarade de jeu, j’ai rencontré une fille tutsie que je connaissais, Nyiramana. Elle errait, les mains vides, sans but, et avait l’air d’avoir peur. Ce soir-là, presque tous les Tutsis ont fui. Dans un premier temps, ils sont allés dans l’école catholique de Gikongoro. L’école était proche de l’église catholique, où vivait notre évêque, et les Tutsis espéraient sans doute y être en sécurité.

                Le dimanche 10 avril, nous devions aller à l’église en dépit de tout. Je ne comprenais pas pourquoi il y avait tant de réfugiés tutsis dans l’école. Pourquoi étaient-ils là – tous, depuis les nouveau-nés jusqu’aux mourants – puisqu’ils avaient une maison ?

                Peu après notre retour de l’église, les premières maisons tutsies ont commencé à flamber. Il y avait des cris violents et je croyais que c’était pour sauver des gens. Je n’ai compris que le lendemain que ce qu’on criait, c’était qu’il fallait tuer les Tutsis !

                Nous autres les enfants sommes allés près de la route, comme avant, pour voir ces gens bizarres qui criaient. Parmi les maisons en feu, il y avait celle d’un de nos instituteurs. C’était affreux. Il venait de se marier et maintenant sa maison brûlait.

                Un garçon, dont la mère était tutsie, revenait à pied de l’église. Il avait habité avec sa mère toute sa vie, et à présent les gens commençaient à parler, disant qu’il était tutsi et qu’il aurait dû fuir. Puis quelqu’un a dit qu’il n’était pas du tout tutsi, puisque sa mère l’avait eu avec un Hutu. Au Rwanda, le lignage ethnique passe par le père, et cela a sauvé le garçon ; mais leur maison a complètement brûlé.

                Ce soir-là, le dimanche 10 avril, reste gravé dans ma mémoire. Avant de nous coucher, mon père nous a dit que nous ne devions sous aucun prétexte quitter la maison les jours suivants, sauf si la situation changeait. Il nous a menacés de nous frapper si nous n’obéissions pas.

                Ces jours-là furent marqués par des massacres et des cruautés. Beaucoup d’hommes hutus s’organisaient en patrouilles pour aller commettre des violences dans les environs.

                Ces hommes venaient des familles d’ouvriers agricoles les plus pauvres et beaucoup d’entre eux étaient analphabètes. […] Beaucoup de ces bourreaux n’avaient jamais eu de travail salarié régulier ; mais à présent ils se sentaient occupés – occupés à massacrer leurs voisins. […] ils étaient nombreux, et étaient dirigés par des hommes qui eux, en revanche, étaient éduqués, entre autres en tant que gendarmes. Cela nous le savions. Un combat qui jusque-là avait été politique et social était brusquement devenu ethnique, raciste et extrêmement violent. […] »

UMUGWANEZA & FUGLSANG (2008, 2013) pages 28 à 30.

L’EXTRAIT

« C’était la première fois que je voyais tuer quelqu’un. »

« […] Le Rwanda est avant tout un pays d’agriculteurs, où les pioches, les haches et les machettes sont nécessaires, c’est pourquoi on en trouve dans toutes les maisons. La machette est un outil de moissonneur – quelque chose entre un couteau, une épée et une hache. Un outil qui, lors des massacres, devint une arme.

Un homme raffiné en longue veste bleue s’est approché du groupe. Il semblait détendu et souriant. Peut-être croyait-il pouvoir tromper les agresseurs et que ceux-ci ne s’apercevraient pas qu’il était tutsi. En ce cas, il faisait erreur. L’un des Hutus l’a reconnu. L’homme était bien tutsi et habitait loin de là. Les hommes ont crié : « Finissons-en avec lui ! ». Le Tutsi s’est mis à courir, mais un jeune homme que je connaissais bien, qui venait de se marier, l’a poursuivi et lui a asséné un premier coup de machette dans le dos. Il est tombé à terre. Ensuite les criminels l’ont traîné jusque dans un champ récemment moissonné et ont commencé à la frapper impitoyablement. J’étais là à le regarder pendant qu’ils le tuaient. Chaque coup me frappait au cœur et je me suis mise à crier. Une femme twa à côté de moi a dit qu’il ne fallait pas pleurer «  ce genre d’individu ».

C’était la première fois que je voyais tuer quelqu’un.

Un peu plus loin, des Hutus frappaient un autre Hutu, un père de famille qui essayait de protéger la propriété d’un ami hutu. Les bandits voulaient y pénétrer pour la piller. Ils l’ont tué. Sa mère criait et les maudissait tous.

Les Tutsis qui n’avaient pas cherché refuge dans l’école catholique se cachaient dans la forêt, dans les champs ou chez des amis hutus, pendant que la chasse à l’homme battait son plein. Il y avait entre autres, dans le voisinage, une famille dont le mari était tutsi et la femme hutue. Ils avaient huit enfants qui furent mis à l’abri chez une famille hutue. Le père est parti se cacher ailleurs, et la mère est revenue dans sa famille hutue d’origine. Tous les enfants ont été trouvés et tués par les agresseurs hutus. L’une des filles, Nyinawumuntu, était ma camarade de classe. Elle aussi faisait partie du groupe d’enfants de la Légion de Marie et était connue pour son franc-parler. Elle a crié si fort contre ses meurtriers que je l’ai entendue de loin. Elle appelait Dieu, la Vierge marie, elle les appelait à l’aide ; ils ne l’entendirent pas. Puis tout est devenu silencieux. Cela ne prend pas longtemps de tuer un être humain. […]

Quelques jours plus tard, le père des enfants massacrés fut trouvé aussi, pas très loin de là où ses enfants avaient été tués. Et lui aussi dut mourir. Sa femme hutue, qui habitait alors dans sa famille, avait trop souffert. Elle se mit à errer dans les parages et menaçait de se venger en empoisonnant toute l’eau potable du coin. Avant les massacres, elle était déjà considérée comme une sorcière et les meurtriers prirent ses menaces au sérieux. Ils allèrent la trouver dans sa famille hutue et la tuèrent.

Ce qui arrivait aux enfants du Rwanda à ce moment-là était terrible. J’ai déjà mentionné Gaspard, un des amis de papa. Il avait fui comme les autres Tutsis. Sa femme hutue Césaria était retournée dans sa famille hutue avec les enfants Bihebe de huit ans et Macibiri de six. Personne ne s’était sans doute imaginé que quelqu’un pourrait faire du mal aux enfants. Mais un jour les meurtriers débarquèrent dans la famille, firent sortir le fils et le tuèrent sur place, sous les yeux des autres. Ils laissèrent vivre la fille Macibiri. […] »

 UMUGWANEZA & FUGLSANG (2008, 2013) pages 30 et 31.

Synthèse, sélection et numérisation © Erwan BERTHO (décembre 2015)

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