FICHES DE LECTURE – Serge GRUZINSKI, “L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle”, (2012)

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Serge GRUZINSKI, L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, 2012, France,

« L’invention de l’Occident. »

FICHE TECHNIQUE

GRUZINSKI (Serge), L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, 2012, Paris, aux éditions Fayard, 435 pages, ISBN 978-2-213-65608-3. 

L’AUTEUR

Serge GRUZINSKI est historien, ancien élève de l’École Nationale des Chartes, membre de l’École française de Rome (1973-1975) et de la Casa de Velázquez (Madrid, 1983) il est nommé directeur de recherche (1993) à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), et directeur de recherche (1989) au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), il enseigne également à l’Université de Princeton (New Jersey, Ivy League, États-Unis d’Amérique). Il a publié notamment La Pensée métisse (Fayard, 1999), Les Quatre Parties du monde (La Martinière, 2004) et Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et Islam à l’orée des temps modernes (Le Seuil, 2008).  Spécialiste des mondes ibérico-américain, et notamment du Mexique précolombien et colonial, il se distingue par ses travaux sur l’imaginaire, les représentations et l’inconscient collectif pris dans leur dimension de particularité civilisationnelle. La question coloniale l’intéresse du point de la construction des Middle grounds et des espaces métis. Ses ouvrages en font un avant-gardiste de la World History, courant historiographique américain qui entend faire l’histoire des mondialisations et dont Serge GRUZINSKI dénonce les fréquents présupposés « politiquement correct ». Ses derniers travaux l’ont conduit sur les terrains de l’historiographie, avec notamment L’Histoire, pour quoi faire ? (Fayard, 2015).

LE LIVRE

Serge GRUZINSKI s’intéresse à deux événements de l’expansion commerciale et coloniale de l’Europe au XVIe siècle, l’ambassade du Portugais Tomé PIRES (1520-1522) en Chine (Le « Dragon ») et la conquête du Mexique (« l’Aigle ») par Hernan CORTÈS (1519-1521). Deux événements d’une portée asymétrique au regard du déroulement ultérieur de l’Histoire mondiale puisque CORTÈS conquière un empire et devient un héros tandis que l’ambassade portugaise, incarcérée, voit ses membres exécutés, Tomé PIRES lui-même disparaît (1524) au sens strict de l’histoire, on ne sait ce qu’il devient.

Le livre est traversé par la mise en garde contre la lecture téléologique de l’Histoire : la Chine n’avait pas plus vocation à survivre à la rencontre que les Aztèques n’en n’avaient à périr. Tomé PIRES, homme d’expérience et de grand savoir, auteur d’une magistrale Suma oriental (1515) qui fit autorité des décennies durant, n’avait pas moins de chance de réussir que CORTÈS, traître et félon, isolé des siens et entouré d’ennemis rusés et décidés, n’en n’avait lui d’échouer.

Pourtant, PIRES échoue, la Chine survit, CORTÈS réussit et la confédération de la Triple-Alliance des Mexicas est détruite. Et avec elle le monde méso-américain et sud-américain nahua, maya et inca entame son effondrement graduel.

Le principal effort de Serge GRUZINSKI est de comprendre pourquoi il en a été ainsi, pourquoi donc il aurait pu en être autrement, (Un penchant pour la if history dont la World History est friande mais dans laquelle Serge GRUZINSKI ici se garde de trop verser). En ligne de mire, la compréhension de ce qui s’est joué aux deux extrémités du monde connu des Européens : la mise en place, branlante, fragile, triviale, aléatoire et sans cesse menacée de l’une des mondialisations qui précède la nôtre.

Au début donc, quelques protagonistes : des protagonistes plus complexes, moins différents entre eux après l’étude que de prime abord, plus structurés et décidés que l’histoire n’en laisse le souvenir, moins puissants et assurés qu’on a bien voulu le croire.

Au début donc, deux protagonistes : l’Empire de Chine, et les Mexicas. Deux empires qui s’ignorent et qui, dans une large mesure, ignorent le monde. Leur seul point commun est qu’ils vont, à l’orée du XVIe siècle, entrer en contact avec l’Europe.

D’abord les « Aztèques » des Espagnols : la Confédération nahua de la Triple-Alliance (Tenochtitlan-Mexico, Texcoco et Tlacopan) dirigée par les cités-États des Mexicas… Un monde puissamment structuré autour d’une culture cohérente, mais moins impérial que CORTÈS ne s’est plus à la dire, et surtout à l’écrire dans ses Relations qu’il envoie à son maître Charles Quint. Un monde neuf surtout. Moins de cent cinquante ans avant, les Mexicas, les derniers arrivés sur l’altiplano mexicain, étaient des nomades du Nord : établis sur les bords des lacs Zumpanga et Chalco, sur le plateau mexicain, ils se sont acclimatés à la culture nahua et citadine qu’ils supplantent.

Ils dominent par la guerre une constellation de cités-États nahua et mayas qui payent tribut, mais parfois résistent, y compris au sein du plateau de Mexico, comme Tlaxcala, cité rivale et indépendante. Moctezuma, souverain aguerri, est un homme expérimenté. La Triple-Alliance complète son emprise sur les cités-États de Méso-Amérique par un dense réseau de commerçants au long cours(Les pochtecas), qui trafiquent via les routes montagneuses jusque vers l’Empire des Incas, et via des routes maritimes de cabotage parcourues par des pirogues : le commerce prend dans ses réseaux les îles des Caraïbes, la forêt amazonienne par l’Orénoque et les versants des Andes. Si la Triple-Alliance n’est connectée ni au monde asiatique ni au monde européen, elle n’est pas isolée.

Les faiblesses sont nombreuses cependant : une grande fragilité géopolitique d’abord en fait une pyramide fragile et instable. La confédération de la Triple-Alliance est un nuage de cités-États dominant une nébuleuse d’autres cités-États contraintes par la peur à l’obéissance, pas de relations avec la mer, et peu de relations avec l’extérieur, l’absence de grands animaux de traction fait dépendre l’agriculture d’une main d’œuvre paysanne dont on ne sait rien, sinon qu’elle ne devait pas excessivement être attachée à un système dans lequel elle était au bas de l’échelle socioculturelle.

En effet, au sommet, une aristocratie guerrière qui cultive la « guerre fleurie », la guerre pour faire des prises de guerre et les offrir dans des sacrifices massifs à des divinités affamées.

L’Empire de Chine ensuite, mythique empire des Ming, vaste et rayonnant sur l’ensemble de l’Asie du Sud-Est où sa culture, son écriture et sa diaspora établie jusqu’en Inde étendent le pouvoir des empereurs. Les flottes de Zeng He ont rappelé jusqu’aux rives orientales de l’Afrique la suzeraineté de l’Empereur : de Kilwa jusqu’à Malacca, les souverains payent tributs, envoient des ambassades et des présents. Girafes et lions d’Afrique arrivent à Pékin. Si le cœur idéologique de l’Empire est situé entre les grandes vallées fluviales (Zhongguo), la domination chinoise courre jusqu’en Asie centrale le long des routes de la soie, descend en Birmanie et aux îles de la Sonde en Insulinde.

Routes, murailles, réseaux denses de villes hiérarchisées, campagnes densément peuplées (Peut-être 120 millions de sujets directs), une administration mandarinale très structurée fait obéir aux ordres de l’Empereur. Une pensée vivante régénère la pensée confucéenne, tel WANG Yangming qui refuse l’opposition entre Chine porteurs du Wen (Civilisation) et les étrangers barbares : pour lui « tous les hommes sont ses enfants ». L’esprit de l’humanisme n’est pas le monopole de la Renaissance.

Pourtant derrière la masse, l’étendue, la maîtrise technique, l’administration sourcilleuse, l’armée aux aguets, l’Empire a bien des faiblesses. La dynastie MING est jeune elle aussi, l’Empereur n’a pas vingt ans, les mandarins corrompus laissent filtrer la contrebande, l’administration palatiale étouffe bien des velléités de réformes.

Surprenant, les échanges entre l’Europe et l’Empire du Milieu intenses au XIII et XIVe siècle (Comme en témoigne la facilité des voyages de Guillaume de RUBROUCK, puis des frères POLO…), sous la dynastie sino-mongole des YUAN, se sont éteints. L’administration chinoise ne sait plus qui sont ces Fo-Lang-Ki, réduits dans cette ignorance aux machines (Ki), entendez les canons, apportées par les Fou-Lang, translittération de l’arabe Frangis et du farçi Farangis, qui vient de Franj, les « Francs ». Les Chinois de l’administration MING ont d’ailleurs oublié ce nom de Fou-Lang, utilisé par l’administration YUAN de KUBILAÏ KHAN, devenu Fo-Lang (Les garçons de Bouddha) et postulent aussi une origine javanaise pour ces étrangers. Le nom de leurs canons (Fo-lang-Ki, les machines des Fo-Lang) deviennent les noms des étrangers, Fo-Lang-Ki.

Pour les Coréens, les Portugais sont des Japonais (Comme en témoignent leur teint pâle et leurs cheveux roux), pour les Japonais des Indiens, pour les Chinois des habitants de Sumatra, Java, peut-être du Bengale. Seul signe distinctif, les cernes sous leurs yeux… De guerre lasse les Portugais se diront marchands du Siam, royaume situé assez à l’Ouest (Vers l’Inde du Bouddha) et au Sud (proche de Sumatra pour satisfaire aux hypothèses des uns et des autres). Absorbés ainsi par un Monde trop grand pour eux, ils s’y fondent puis s’y confondent.

Sclérosée, peut-être, mais idiote certainement pas : l’administration chinoise voit immédiatement dans l’ambassade portugaise un danger qu’il faut circonscrire au plus vite : menace commerciale, espionnage, ordre politique et spirituel attaqué, les mandarins ont bien compris combien ces étrangers venaient animés d’hostiles intentions. Rapidement d’ailleurs, le jeune empereur (15 ans à son arrivée sur le trône), Zhengde, qui s’entichait des étrangers meurt.

Un troisième protagoniste fait donc irruption : les Chrétiens. C’est ainsi qu’ils se perçoivent d’abord. Héritiers d’une pensée des croisades, ils nous rappellent que ces hommes de la Renaissance sont aussi des hommes du Moyen-âge autant que des Modernes. L’esprit des croisades anime ces hommes, même si les guerres contre les Turcs en Europe centrale ou contre les Nasrides en Andalousie ont pris la relève des grandes expéditions en Palestine. Rejoindre le royaume du Prêtre Jean que les contemporains assimilent tour à tour aux Mongols de Gengis Khan ou à l’Abyssinie reste un idéal géopolitique, dans l’optique d’une grande alliance de revers contre les Ottomans. L’expulsion des Juifs d’Espagne (1492) entre dans cette logique, les conquêtes de Ceuta et Melilla au Maroc aussi. Dans le lointain de l’Océan Indien, les Portugais et les Espagnols gardent cette haine antimusulmane bien vivante : un des premiers gestes d’Albuquerque sera de couler un boutre de pèlerins musulmans de retour de La Mecque.

L’Empire ottoman qui s’avance vers l’Ouest ne fait pas seulement peur, il ferme aussi la route des épices, commerce au long cours qui commence dans les archipels de l’Insulinde, aux Moluques essentiellement, et dont les Vénitiens ont le monopole dans sa partie méditerranéenne et européenne. Là encore, le Moyen Âge s’invite dans l’univers mental des hommes de la Renaissance européenne : c’est Marco Polo qui domine les esprits, ceux de Christophe COLOMB à la recherche du Cathay comme ceux de CORTÈS ou de Tomé PIRES. Le Devisement du Monde (1298), écrit par Rustichello DA PISA sous la dictée de MARCO POLO dans leur prison génoise, appelé par dérision ou fascination Le Million, est un succès de librairie (1477) au XVIe siècle, après avoir été un succès manuscrit au siècle d’avant.

Qui sont donc ces Chrétiens européens ? C’est d’abord – mais pas seulement – les Génois, marins tôt venus en Atlantique et pilotes chevronnés, habitués de l’Océan. Ils servent de maîtres pilotes puis de capitaines aux souverains ibériques, Christophe COLOMB est l’un d’eux, mais Amerigo VESPUCCI (Florentin) qui explore les côtes du Brésil, Jean CABOT (Vénitien) qui cherche le même passage mais au Nord du continent sont aussi des pilotes-marchands italiens au service des rois de la péninsule ibérique.

Le monde ibérique, Royaume de Portugal et nébuleuse castillane (Aragon, Castille, Grenade, Naples, la Sardaigne, la Sicile… tant de particularismes à supporter et pour les monarques à représenter !), est tumultueux mais en plein essor. Une course folle les conduit vers l’Asie extrême, « les Indes », c’est-à-dire l’Insulinde et ses épices, dont le poivre qui motive principalement les Portugais. Mais aussi l’Inde, dont on sait qu’une partie des richesses apportées par les Vénitiens à partir de Syrie est convoyée par des marchands perses et arabes jusqu’au cœur de l’Empire ottoman. Le Traité de Tordesillas (1493) s’il a tracé nettement la frontière impériale en Atlantique laisse floue la frontière dans l’extrême Asie : la course vers les richesses de l’Asie est lancée.

Le commerce mondial des épices génère des profits colossaux qui ont fait par exemple la fortune de Venise et de Gênes. Les Portugais veulent contourner les intermédiaires et se servir à la source, vendre ainsi moins cher en Europe tout en réalisant d’aussi énormes profits que ceux des marchands vénitiens et génois. Vasco de Gama a atteint l’Inde en 1498, Albuquerque s’est emparé de Malacca en 1511, la route des Moluques est ouverte. Sur la route, un chapelet de comptoirs fortifiés garantit des échanges fructueux en route (le « commerce d’Indes en Indes »), des bases d’opération et de ravitaillement. C’est l’Estádo da India. L’Empire des Indes. Forteresses, factoreries, entrepôts, villes, les comptoirs portugais sont autant des bases navales, des colonies, que des entreprises dont une part confortable des profits est ponctionnée par le Roi de Portugal.

Les Portugais semblent avoir une solide avance : tandis que COLOMB ne découvre que des archipels pauvres, Vasco de GAMA (1498) ouvre la route des Indes. Les Portugais s’emparent des Moluques et rencontrent les marchands Chins, qui leurs échangent des porcelaines de grande qualité, un objet rare en Europe mais également rare en Perse où les pièces blanches sont peintes en motifs bleus et revendues aussi bien en Asie centrale que sur les rivages les plus méridionaux de l’Afrique orientale. Pourtant l’invasion de la Mésoamérique par CORTÈS change tout : pour la première fois un monde compréhensible des Européens (Villes, routes, aristocratie violente, État) s’ouvre entre eux et l’Asie, preuve qu’il ne s’agit plus d’une pointe extrême de l’Asie, des Indes, comme le prétendait COLOMB, mais bien d’un « nouveau Monde ».

L’obsession des Espagnols pour les Indes asiatiques, celles recherchées par COLOMB, décrites par MARCO POLO, a donné son nom aux natifs (Les « Indiens ») et à certaines régions (Les West Indies des Caraïbes anglophones) traduit aussi une réalité économique (L’Asie est riche et industrieuse et produit ce que la consommation de luxe européenne réclame : épices, soieries, condiments, vaisselle…). De là se comprend les tentatives espagnoles pour traverser l’Océan Pacifique. Il faudra près de 50 ans (1520-1565) pour enfin parvenir en Asie via l’Amérique et en revenir sauf (Andrés de URDANETA, 1566), permettant la conquête des Philippines, l’insertion des Espagnols dans le fabuleux commerce d’Indes en Indes, et la liaison directe entre les mines d’argent fabuleuses du Potosi (Pérou espagnol) et la Chine qui frappe monnaie en sapèques d’argent, exclusivement. En 1567, la Chine des MING lève son interdit sur le commerce maritime avec les étrangers.

Qu’est- devenue l’ambassade de Tomé PIRES ? Ses membres reçus par l’Empereur Zhengde à Nankin sont exilés à sa mort vers Canton, d’où ils étaient arrivés, tirant force coups de canons. Emprisonnés, jugés pour espionnage, ils sont exécutés les uns après les autres sur plusieurs années. Quant au facteur PIRES lui-même, si prompt à adopter les mœurs et le cérémonial chinois, il disparaît, vraisemblablement exécuté aussi. Que reste t-il aux Portugais ? L’essentiel. Ils ne conquerront pas la Chine comme certaines élites – espagnoles le plus souvent, et essentiellement les élites coloniales espagnoles des Philippines, le demandaient instamment, mais s’insèrent dans le réseau est-asiatique de commerce avec l’Empire, alternant contrebande (Avec l’aide des Japonais et des Coréens), piraterie et commerce interlope, acteurs parmi tant d’autres de ce grand mouvement maritime entre le Monde et l’Empire du Milieu. Ils y fondent un établissement, ce sera Macao.

Dominants jusqu’au détroit de Malacca, les Portugais sont dominés en Mer de Chine, insérés certes dans un commerce plus ou moins légal, mais insérés au même titre, pour les mêmes fortunes et les mêmes risques, touchés par les mêmes déboires que les autres marchands-contrebandiers, javanais, siamois, japonais, coréens, qui tous gravitent autour de ce centre économique – artisanal, proto-industriel et financier – qu’est la Chine.

Au contraire, en Amérique et au Mexique d’abord, un monde métissé se met en place : villes, système colonial, mariages interethniques, diplomatie autonome qui finance les voyages de conquête vers les Philippines, le Mexique devient un monde en partie autonome de la métropole. En intégrant l’Amérique, l’Europe construit l’Occident, mais un occident multipolaire, en partie établi outre-Atlantique et déjà gros d’une identité propre.

Cette rencontre entre les parties du Monde fait donc entrer un grand nombre de protagonistes : Chinois, Aztèques, Européens, mais aussi dans leur diversité, les Malais et Javanais, Japonais et Coréens tributaires des Ming, Portugais et Espagnols et leurs pilotes génois, Mexicas, nahuas, mayas, tous porteurs d’identités emboîtées.

L’EXTRAIT

« Faire l’histoire globale de la Renaissance. »

« […]  Les velléités de conquêtes portugaises et espagnoles [de la Chine] ont été un coup d’épée dans l’eau. Alors que le Nouveau Monde est en proie à une colonisation systématique, que ses richesses sont exploitées de toutes les façons par les Ibériques, que le christianisme triomphe des idolâtries, la Chine expérimente une prospérité sans précédent, derrière ses frontières à nouveau entrouvertes. Le commerce enrichit les milieux marchands. L’argent afflue depuis le Japon avant d’arriver de Manille et de Macao. L’Empire du Milieu n’est jamais resté insensible à ce qui se passait à l’extérieur de ses frontières, notamment sur la mer de Chine. Mais c’est à ses conditions et à son rythme que la mondialisation des échanges est en train de rattacher le pays au reste du monde, ou le reste du monde à la Chine. L’accrochage se parachève à la fin du XVIe siècle, quand l’argent américain a pris la route de l’Empire céleste. Dorénavant, tous les chemins ne mènent plus à Rome, mais à Pékin : directement par la voie du Pacifique, ou en suivant la route atlantique, puis celle de l’océan Indien, le métal blanc rejoint les coffres de la Chine. Ce n’est donc ni la conquête ni la conversion, et moins encore la dépendance économique, qui lient la Chine à l’Europe, mais des circuits qui font le tour du globe et en relient les différentes parties. Non seulement l’Espagne n’attaquera jamais la Chine « avant qu’elle se réveille », mais, en exploitant les gisements américains et en installant une société coloniale et un système de main d’œuvre forcée, on peut considérer qu’elle a mis une bonne partie de ses forces au service de l’Empire du Milieu et qu’elle a bien mérité de lui. Les Espagnols des Amériques, qui échangent le plus souvent illégalement l’argent de Potosi contre les coûteuses marchandises asiatiques, y trouvent leur avantage. Dans les Andes ou au Mexique, les travailleurs indigènes et africains ignorent qu’ils s’échinent au fond des mines autant pour le compte de leurs patrons européens que pour celui des marchands chinois qui thésaurisent les précieux pesos d’argent mexicains.

                Le désenclavement du monde s’est donc déroule de manière synchrone, mais antithétique. […] On aura compris qu’une histoire globale ne saurait se confondre avec une histoire de l’expansion européenne, même quand elle privilégie la face européenne des processus de mondialisation. […] l’impérieuse nécessité de comprendre le monde qui nous entoure aujourd’hui passe par l’explosion des cadres multiséculaires dans lesquels continue d’opérer ce qui nous reste de mémoire historique. Ces cadres, devenus obsolètes et archaïques, l’étouffent […]

                Une histoire globale de la Renaissance contribue à réinterpréter les Grandes Découvertes en rétablissant des liens que l’historiographie européenne a ignorés ou passés sous silence. Elle aide à se débarrasser des schémas simplistes de l’altérité – pour lesquels l’histoire se résume à un affrontement entre nous et les autres – et à leur substituer des scénarios plus complexes : l’histoire globale montre qu’il n’y a pas que des vainqueurs ou des vaincus, et que les dominants peuvent aussi bien être les dominés dans un autre partie du monde. Une histoire globale conduit à remettre ensemble les pièces du jeu mondial démembrées par les historiographies nationales ou pulvérisées par une micro-histoire mal maîtrisée. Elle incité à délocaliser nos curiosités et nos problématiques. […]

                L’idée d’Europe – telle qu’elle nous est familière aujourd’hui – s’est forgée au fur et à mesure de l’émergence du Nouveau Monde, et l’on comprendra mieux pourquoi les destins de ces deux parties du globe sont indissociables : si les Amériques ont été façonnées par l’Europe, celle-ci à son tour, depuis la Renaissance, s’est enrichie, construite et reproduite en se projetant de l’autre côté de l’Amérique, à travers les liens qu’elle a noué avec les différentes parties du nouveau continent. […] Mais aussi que c’est la résistance de la Chine qui a délimité les contours de l’Occident.

                L’échec en Asie, l’impossible conquête de la Chine ont fait du Pacifique une limite entre les mondes, un gigantesque abîme entre l’orient et l’Occident.  […] »

GRUZINSKI (2012), pages 406 et suivantes, retrouvez cette fiche de lecture sur hglycee.fr / Bibliothèque virtuelle

Synthèse, sélection et numérisation des extraits © Erwan BERTHO (novembre 2015, révision 2019)

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