FICHES DE LECTURE – Alexis JENNI, “L’Art français de la guerre.” (2011)

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Alexis JENNI, L’art français de la guerre. , 2011, Prix Goncourt 2011

« C’est un pays pauvre, ils ne disposent pas d’une mort par personne. »

FICHE TECHNIQUE

JENNI (Alexis), L’art français de la guerre. , 2010, Paris, aux éditions Gallimard, collection « Blanche » de la Nouvelle Revue Française NRF, Prix Goncourt 2011, 2ème édition 2011, 640 pages. ISBN 978-2-07-013458-8

L’AUTEUR

Alexis JENNI né en 1963 à Lyon est un écrivain français. Agrégé de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT) il est couronné par le Prix Goncourt 2011 pour son premier roman, L’art français de la guerre. Il a également publié en 2013 toujours dans la prestigieuse collection de la Nouvelle Revue Française (dite collection « Blanche ») Élucidations. Cinquante anecdotes. , chez Gallimard.

LE LIVRE

Un narrateur anonyme réveillé par la guerre du Golfe d’une léthargie générale, qui l’a poussé d’abord à déserter son emploi puis à démissionner, rencontre un ancien des colonies, Victorien Salagnon. Ce dernier est un vrai salaud des guerres coloniales (Indochine et Algérie) et aux antipodes de ce que le narrateur s’imaginait être. Deux histoires de mêlent alors, celle du narrateur et celle de Victorien Salagnon, et deux France toutes deux porteuses d’une étrange et complexe identité se font face.

Le narrateur avait tout, tout ce qu’un Français éduqué et diplômé peut espérer de la société de consommation : un travail, un avenir, une maison, un cercle d’amis, des achats et des projets d’achats et la femme qui va avec. Il était dans l’ascenseur social, gravissant lentement les étages. Les Choses mais avec la claire conscience d’être le produit et le mécanisme d’une société consumériste. Un jour il craque : un samedi matin de courses au supermarché de trop. Il part et accepte de tout perdre : il orchestre une lente et très raffinée chute sociale, de licenciements en licenciements, de taudis en taudis, il devient un moins que rien.

Consécration de sa chute, il échoue tous les midis, après avoir distribué ses prospectus publicitaires et ses journaux gratuits dans les boîtes aux lettres des zones pavillonnaires, et avoir après avoir consciencieusement rechargé « son caddy de grand-mère » pour la tournée du lendemain matin, dans un bar miteux pour alcooliques du quartier, bar miteux où il s’enivre aussi, bercé par les racontars idiots de ses voisins de comptoir. C’est là qu’il rencontre pour la première fois Victorien Salagnon : l’homme pourtant n’est pas un ivrogne, autour de lui courre la légende qu’il a fait les guerres coloniales. Nuque raide et rasée, cheveux coupés en brosse, la peau tannée, Victorien Salagnon a tout du centurion fasciste.

C’est le Marché des Artistes qui entraîne la rencontre. Le narrateur flâne, Salagnon expose. Par voyeurisme, le narrateur s’arrête et feuillette, et découvre des œuvres d’art stupéfiantes, Salagnon est peut-être un fasciste, mais c’est un fasciste qui a du talent. Le narrateur demande des cours. Apprenez-moi à peindre ! demande-t-il.

Alors, pieusement, se rendant régulièrement à Voracieux-les-Bredins, le narrateur apprend à peindre. En monnaie d’échange, il écrira la vie de Victorien Salagnon, car le militaire veut raconter sa vie mais ne sait pas comment s’y prendre…

Commence alors le récit de la guerre de vingt ans. De l’entrée en résistance avec la mise en place des Chantiers de Jeunesse et du Service du Travail Obligatoire (STO) par le régime de Vichy à la capitulation des Accords d’Évian (1962) qui marquent l’arrêt officiel des combats entre l’armée française et l’Armée de Libération Nationale (ALN). Une guerre de brocanteurs dira Salagnon au soir de sa vie : menée avec de l’équipement américain, des uniformes anglais et des recrues nazies engagées dans la Légion pour échapper aux poursuites…

C’est d’abord la figure tutélaire de l’oncle, entré tôt en résistance. Salagnon entre au maquis et s’initie sous la supervision des instructeurs commandos anglais à l’art de tuer. Puis les combats contre une armée allemande en déroute qui mène avec ses mercenaires caucasiens une guerre de terreur : exécutions de civils, tortures, villages rasés… Un arsenal du terrorisme que Salagnon retrouvera. Mais c’est l’occasion de rencontrer Eurydice, dont on imagine qu’il faudra la sauver des enfers. Fille d’un médecin grec marié à une juive de Bab-el-Oued, Eurydice incarne la première apparition du monde Pied-noir.

Par désœuvrement c’est l’Indochine. Dans l’étuve de Saigon, Salagnon est de toutes les batailles : la lutte contre le trafic d’armes en Mer de Chine, la baie d’Along, les routes coloniales prises sous le feu vietminh et les fuites éperdues dans la jungle, les bataillons parachutistes, la solidarité avec Mariani qui deviendra l’ami de toujours mais aussi le tortionnaire d’Alger et l’organisateur de la droite extrême.

Salagnon rempile en Algérie, cette fois-ci pour gagner la guerre perdue en Indochine. Mais ici, un million de Pieds-Noirs comptent sur l’Armée. La torture, les commandos de chasse, le putsch des généraux, Salagnon voit tout, participe à tout.

Pour le narrateur, ce compagnonnage inimaginable avec un officier parachutiste des guerres coloniales, incarnation du passé noir de la République, est aussi l’occasion inouïe d’une renaissance, plutôt d’une métamorphose. Car cette renaissance s’accompagne d’une prise de conscience. Militarisation de la police, agressivité et racisme, enfermement des immigrés dans des ghettos sordides où tout est fait pour les prendre en faute : contrôle d’identité au faciès, interventions caricaturales et belligènes des forces de police, déni d’identité, ceux dont « le visage est une parentèle » sont mis au ban de la société avant même de naître, et condamnés ici comme là-bas à être des sujets quand d’autres sont des citoyens.

Car la France n’est pas guérie de l’Algérie. Ce passé là aussi ne passe pas. Et ceux qui là-bas ostracisaient puis torturaient pour justifier l’ostracisme, ceux-là sont revenus et poursuivent la guerre. Il y a « Eux » et « Nous », dont ils ne feront jamais partie, car même quand leur français sera irréprochable, leur faciès sera encore une parentèle. Frères des délinquants, donc délinquants potentiels : ici comme là-bas l’arrestation fait le coupable, le coupable justifie l’arrestation, qui justifie toutes les autres avant, et après.

Et de cette métamorphose, le narrateur renoue avec l’amour, de la Méditerranée, de la vie, de la peinture et de celle qu’il va à son tour peindre inlassablement. Celle-là qu’il croisait sans jamais oser l’aborder, son Eurydice, point d’ancrage dans une reconstruction personnelle, historique, et identitaire.

Mariani triomphe avec la constitution dans sa commune d’une force de police municipale agressive qui provoque les émeutes qui justifient en retour l’explosion de la force policière, toujours plus agressive, toujours plus intrusive.

Dans ce beau roman, Alexis JENNI dénonce la dérive sécuritaire de l’ensemble de la société française, qui renoue avec les réflexes racistes et violents d’une partie de la communauté pied-noir en Algérie pendant la guerre (1954-1962).

Mais c’est surtout la question de la race et de l’identité qui fait l’objet d’une attaque en règle : la race, « pet de l’histoire », et l’identité qu’on assigne de force et qui n’est « qu’idiotie » quand on tente de la verbaliser, les deux mécanismes infernaux de la haine coloniale transposés en France, par paresse, par bêtise, par esprit de revanche.

Eurydice est sauvé par son artiste peintre d’officier parachutiste. Mais le prix à payer, celui de partir sans se retourner, est lourd, car elle perd tout ce qui faisait sa vie d’avant, sauf l’homme qu’elle aime.

C’est le prix à payer pour l’inéluctable défaite de ceux qui croient qu’en face de « nous » il y a « eux ».

© Erwan BERTHO (octobre 2015, révision 2017).

L’EXTRAIT

 « L’armée a sa langue, qui n’est pas la langue commune. »

 « […] Les débuts de 1991 furent marqués par les préparatifs de la guerre du Golfe et les progrès de ma totale irresponsabilité. La neige recouvrit tout, bloquant les trains, étouffant les sons. Dans le Golfe heureusement la température avait baissé, les soldats cuisaient moins que l’été où ils s’arrosaient d’eau, torse nu, sans enlever leurs lunettes de soleil. Oh ! ces beaux soldats de l’été, dont presque aucun ne mourut ! Ils vidaient sur leur tête des bouteilles entières dont l’eau s’évaporait sans atteindre le sol, ruisselant sur leur peau et s’évaporant aussitôt, formant autour de leur corps athlétique une mandorle de vapeur parcourue d’arcs-en-ciel. Seize litres ! devaient-ils boire chaque jour, les soldats de l’été, seize litres ! […] L’armée a sa langue, qui n’est pas la langue commune, et c’est très troublant. Les militaires en France ne parlent pas, ou entre eux. On va jusqu’à en rire, on leur prête une bêtise profonde qui se passerait de mots. Que nous ont-ils fait pour que nous les méprisions ainsi ? Qu’avons-nous fait pour que les militaires vivent ainsi entre eux ?

L’armée en France est un sujet qui fâche. On ne sait pas quoi penser de ces types, et surtout pas quoi en faire. Ils nous encombrent avec leurs bérets, avec leurs traditions régimentaires dont on ne voudrait rien savoir, et leurs coûteuses machines qui écornent les impôts. L’armée en France est muette, elle obéit ostensiblement au chef des armées, ce civil élu qui n’y connaît rien, qui s’occupe de tout et la laisse faire ce qu’elle veut. En France on ne sait pas quoi penser des militaires, on n’ose même pas employer un possessif qui laisserait penser que ce sont les nôtres : on les ignore, on les craint, on les moque. On se demande pourquoi ils font ça, ce métier impur si proche du sang et de la mort ; on soupçonne des complots, des sentiments malsains, de grosses limites intellectuelles. Ces militaires onles préfère à l’écart, entre eux dans leurs bases fermées de la France du Sud, ou alors à parcourir le monde pour surveiller les miettes de l’Empire, à se promener outre-mer comme ils le faisaient avant, en costume blanc à dorures sur de gros bateaux très propres qui brillent au soleil. On préfère qu’ils soient loin, qu’ils soient invisibles ; qu’ils ne nous concernent pas. On préfère qu’ils laissent aller leur violence ailleurs, dans ces territoires très éloignés peuplés de gens si peu semblables à nous que ce sont à peine des gens.

C’est là tout ce que je pensais de l’armée, c’est-à-dire rien ; mais je pensais comme ceux, comme tous ceux que je connaissais ; cela jusqu’au matin de 1991 où je ne laissais émerger de la couette que mon nez, et mes yeux pour regarder. Mon amie lovée contre moi caressait doucement mon ventre et nous regardions sur l’écran au bout du lit les débuts de la troisième guerre mondiale. […] »

 

JENNI (2010), COMMENTAIRES I « Le départ pour le Golfe des spahis de Valence ».

 

L’EXTRAIT

« Il flottait partout l’odeur ignoble du caoutchouc brûlé avec de la chair humaine »

« […] L’armée irakienne se décomposa, la quatrième armée du monde reflua en désordre par l’autoroute au nord de Koweït City, une colonne désordonnée de plusieurs milliers de véhicules, camions, voitures, autobus, tous surchargés de butin et roulant au pas, s’étirant pare-chocs contre pare-chocs. À cette colonne en fuite on mit le feu, par des hélicoptères je crois, ou par avions, qui vinrent du sud au ras du sol et lâchèrent des chapelets de bombes intelligentes, qui exécutaient leur tâche avec un manque très élaboré de discernement. Tout brûla, les machines de guerre, les machines civiles, les hommes, et le butin qu’ils avaient volé à la cité pétrolière. Tout coagula dans un fleuve de caoutchouc, métal, chair et plastique. Ensuite la guerre s’arrêta. Les chars coalisés de couleur sable s’arrêtèrent en plein désert, arrêtèrent leurs moteurs, et le silence se fit. Le ciel était noir et ruisselait de la suie grasse des puits en feu, il flottait partout l’odeur ignoble du caoutchouc brûlé avec de la chair humaine.

La guerre du Golfe n’a pas eu lieu, écrivit-on pour dire l’absence de cette guerre dans nos esprits. Il eût mieux valu qu’elle n’ait pas lieu, pour tous ceux qui moururent dont on ne connaîtra jamais le nombre ni le nom. Lors de cette guerre on écrasa les Irakiens à coups de savate comme desfourmis qui gênent, celles qui vous piquent dans le dos pendant la sieste. Les morts du côté occidental furent peu nombreux, et on les connaît tous, et on sait les circonstances de leur mort, la plupart sont des accidents ou des erreurs de tir. On ne saura jamais le nombre des morts irakiens, ni comment chacun mourut. Comment le saurait-on ? C’est un pays pauvre, ils ne disposent pas d’une mort par personne, ils furent tués en masse. Ils sont morts brûlés ensemble, coulés dans un bloc comme pour un règlement de comptes mafieux, écrasés dans le sable de leurs tranchées, mêlés au béton pulvérisé de leurs bunkers, carbonisés dans le fer fondu de leurs machines passées au feu. Ils sont morts en gros, on n’en retrouvera rien. Leur nom n’a pas été gardé. Dans cette guerre, il meurt comme il pleut, le « il »désignant l’état des choses, un processus de la Nature auquel on ne peut rien ; et il tue aussi, car aucun des acteurs de cette tuerie de masse ne vit qui il avait tué ni comment il le tuait. Les cadavres étaient loin, tout au bout de la trajectoire des missiles, tout en bas sous l’aile des avions qui déjà étaient partis. Ce fut une guerre propre qui ne laissa pas de taches sur les mains des tueurs. Il n’y eut pas vraiment d’atrocités, juste le gros malheur de la guerre, perfectionné par la recherche et l’industrie. […] »

JENNI (2010), COMMENTAIRES I « Le départ pour le Golfe des spahis de Valence ».

L’EXTRAIT

 « On peut toujours interroger des suspects, ils diront toujours quelque chose, qui amènera à d’autres suspects. »

 « […] Plus haut, ils doublèrent un village incendié. Il fumait encore mais tout avait brûlé, le chaume des toits, les palissades de bambou, les cloisons de bois tressé. Il ne restait que des poutres verticales noircies et des tas fumants, entourés de palmiers étêtés et de cadavres de cochons. Des barques coulées dépassaient de la surface de l’eau.

Une traction avant s’engagea sur la digue, toute noire comme en France, inattendue en ces lieux ; elle roula à petite vitesse dans le même sens que les bateaux, sur le chemin au bord de l’eau que n’empruntaient que les buffles. Ils allèrent un moment de conserve, la traction suivie d’un nuage de poussière, puis elle s’arrêta. Deux hommes en chemisette à fleurs sortirent en traînant un troisième vêtu de noir, qui avait les poignets liés derrière le dos, un Vietnamien à la tignasse épaisse, une lourde mèche en travers des yeux. Ils l’accompagnèrent main sur l’épaule au bord de la rivière, où ils le firent agenouiller. L’un des hommes en chemisette leva un pistolet et l’abattit d’une balle dans l’arrière du crâne. Le Vietnamien bascula en avant et tomba dans la rivière ; du bateau ils entendirent ensuite le coup de feu étouffé. Le corps flottait à plat ventre, il resta au bord puis trouva une veine de courant et commença de dériver, il s’éloigna de la berge et descendit la rivière. […] Ils regagnèrent la traction avant et disparurent le long de la digue.

« La Sûreté », murmura Moreau.

Salagnon le sentait toujours venir car Moreau au réveil se peignait soigneusement, traçait une raie bien nette et appliquait une noisette de brillantine qui fondait à la chaleur. Quand Moreau s’approchait cela sentait le coiffeur.

« Tu as dormi ?

— Somnolé sur mon sac, entre mes Thaïs. Eux ils dorment, ils savent dormir partout ; mais comme des chats. Quand je me suis levé, avec le moins de gestes possibles, aucun bruit — j’étais assez fier de la performance —, j’ai vu que mes deux voisins, sans ouvrir les yeux, avaient serré leur poing sur leur poignard. Même endormis, ils savent. J’ai des progrès à faire.

— Tu les reconnais comment, les types de la Sûreté ?

— La traction, le flingue dans la culotte, la chemise flottante. Ils se montrent, ils sont les notables du crime, ils règnent. Ils chopent des types, ils interrogent, ils flinguent. Ils ne se cachent pas, ils ne craignent rien, jusqu’à ce qu’on les flingue à leur tour. Alors il y a des représailles, et ça continue.

— Et ça sert à quelque chose ?

— Ils sont la police, ils cherchent du renseignement, c’est leur métier. Parce que si on peut traverser ce pays sans voir aucun Viet alors qu’il en grouille, c’est qu’on manque de renseignements. Alors on fait tout pour en avoir. Ils attrapent, ils interrogent, ils mettent en fiches et ils liquident, une vraie industrie. J’en ai rencontré un dans une petite ville du Delta, il avait la même chemisette à fleurs, le même flingue dans la culotte, il se traînait comme une âme en peine, désespéré. Il cherchait du renseignement, comme le veut sa fonction, et puis rien. Il avait interrogé les suspects, les amis des suspects, les relations des amis des suspects, et toujours rien.

— Il ne trouvait pas les Viets ?

— Oh, ça, on n’en sait jamais rien, et lui non plus. On peut toujours interroger des suspects, ils diront toujours quelque chose, qui amènera à d’autres suspects. Le travail ne manque pas, et il porte toujours des fruits, peu importe son utilité. Mais ce qui le désespérait vraiment, ce type qui était la police dans une petite ville du Delta, c’est d’avoir liquidé au moins cent bonshommes et n’avoir reçu ni citation ni avancement. Hanoï faisait comme s’il n’existait pas. Il était amer, il arpentait la rue de la petite ville, allait d’un café à l’autre, découragé, ne sachant plus comment faire, et tous les gens qui le croisaient baissaient les yeux, rebroussaient chemin, descendaient du trottoir pour lui laisser la place, ou bien lui souriaient ; on s’enquérait de sa santé avec beaucoup de courbettes, car plus personne ne savait comment faire, s’il fallait ou non lui adresser la parole pour lui échapper, s’il fallait avoir l’air de rien ou avoir l’air avec lui. Et lui il ne remarquait rien, il traînait dans les rues avec son pistolet dans la culotte en pestant contre les lenteurs de l’Administration qui ne reconnaissait pas son travail. Il n’avait jamais rien trouvé mais il était efficace ; il n’avait jamais trouvé trace du Viêt-Minh mais il faisait son boulot ; si un réseau clandestin avait voulu s’installer, il n’aurait pas pu, faute de militants potentiels, qu’il avait liquidés préventivement ; et on ne le reconnaissait pas à sa juste valeur. Il en était mortifié. »

Moreau finit avec un petit rire, de ce rire qu’il avait, pas désagréable mais pas drôle non plus, un rire comme son nez efflanqué, un rire comme sa moustache fine qui redoublait ses lèvres fines, un rire net et sans joie qui glaçait sans que l’on sache pourquoi.

« Finalement, nous ne supportons pas le climat des colonies. Nous moisissons de l’intérieur. Sauf toi, Salagnon. On dirait que sur toi tout passe.

— Je regarde ; alors je me fais à tout.

— Moi aussi je me fais à tout. Mais c’est bien ça qui m’inquiète : je ne m’adapte pas, je mute ; quelque chose d’irréversible. Je ne serai plus jamais pareil.

« Avant de venir ici j’étais instituteur. J’avais autorité sur un groupe de petits garçons remuants. Je les tenais à la trique, au bonnet d’âne, à la gifle s’il le fallait, ou à la mise au piquet, à genoux, sur une règle. Dans ma classe on ne chahutait pas. Ils apprenaient par cœur, ne faisaient pas de fautes, ils levaient le doigt avant de parler, ils ne s’asseyaient qu’à mon ordre, si tout était calme. J’avais appris ces techniques à l’École normale et par observation. La guerre est venue, j’ai changé de métier pour un temps, mais comment pourrais-je revenir maintenant ? Comment pourrais-je être de nouveau devant de petits garçons ? Comment pourrais-je supporter le moindre désordre avec ce que je sais ? J’ai ici autorité sur un peuple entier, j’utilise les mêmes techniques apprises à l’École normale et par observation, mais je les pousse à bout, pour des adultes. Je vois plus grand. Il n’est pas ici de parents à qui je pourrais dénoncer les frasques de leur marmaille pour que le soir ils les punissent. Je fais tout moi-même. Comment pourrais-je revenir devant des petits garçons ? Comment ferais-je pour maintenir l’ordre ? En tuerais-je un dès le premier chahut, par réflexe, comme exemple ? Mènerais-je des interrogatoires poussés pour savoir qui a lancé une boulette imprégnée d’encre ? Il vaut mieux que je reste là. Ici la mort est sans trop d’importance. Ils n’ont pas l’air d’en souffrir. Entre morts, entre futurs morts, nous nous comprenons. Je ne pourrais pas revenir devant une classe de petits garçons, ce serait déplacé. Je ne sais plus faire. Ou plutôt si, je sais trop bien faire, mais je fais en grand. Je suis coincé ici ; je reste ici, en espérant ne jamais rentrer, pour le bien des petits garçons de France. » […] »

JENNI (2010), Roman V « La guerre en ce jardin sanglant. ».

L’EXTRAIT

 « La camaraderie sanglante nous paraissait tout résoudre. »

 « […]  « J’ai appris à sauter d’un avion. Nous ne sautions pas beaucoup, nous allions surtout à pied, mais sauter est un geste intense. Nous étions livides, muets, en ligne dans la carlingue du Dakota qui vibrait et nous n’entendions plus rien d’autre que le moteur. Nous attendions devant la porte ouverte sur rien par où s’engouffraient d’horribles courants d’air, le vacarme des hélices, le défilement de différentes sortes de vert, en dessous. Et un par un nous sautions au signal, sur l’ennemi qui est en bas, nous sautions sur son dos, lèvres retroussées, dents ruisselantes, griffes tendues, les yeux rouges. Nous nous jetions dans l’atroce mêlée, nous nous précipitions sur eux après un vol rapide, une chute où nous n’étions rien qu’un corps nu dans le vide, les joues vibrantes, le ventre serré de peur et du désir d’en découdre.

« Ce n’était pas rien que d’être parachutiste. Nous étions des athlètes, des hoplites, des bersekers. Il nous fallait ne pas dormir, sauter la nuit, marcher des jours et des jours, courir sans jamais ralentir, nous battre, porter des armes horriblement lourdes et les tenir propres, et toujours avoir le bras assez ferme pour enfoncer un poignard dans un ventre, ou porter le blessé qui devait être porté.

« Nous embarquions dans de gros avions fatigués avec un paquet de soie replié dans le dos, nous volions sans dire un mot et, arrivés au-dessus de la forêt, des marécages, d’étendues d’herbe à éléphant, que l’on voit d’en haut comme des nuances de vert mais qui sont autant de mondes différents, qui portent autant de souffrances particulières, de dangers spéciaux, différentes sortes de mort, nous sautions. Nous sautions sur l’ennemi caché dans l’herbe, sous les arbres, dans la boue ; nous sautions sur le dos de l’ennemi pour sauver l’ami pris au piège, prêt à succomber, dans son poste assiégé, dans sa colonne attaquée, qui nous avait appelés. Nous ne nous occupions de rien d’autre : sauver ; venir très vite, nous battre, nous sauver nous-mêmes ensuite. Nous restions propres, nous avions la conscience nette. Si cette guerre avait l’air sale, c’était juste la boue : nous la faisions dans un pays humide. Les risques que nous prenions purifiaient tout. Nous sauvions des vies, en quelque sorte. Nous n’étions occupés que de ça. Sauver ; nous sauver ; et entre-temps courir. Nous étions des machines magnifiques, félins et manœuvriers, nous étions l’infanterie légère aéroportée, maigre et athlétique, nous mourions facilement. Ainsi nous restions propres, nous, les belles machines de l’armée française, les plus beaux hommes de guerre qui furent jamais. »

Il se tut.

« Tu vois, reprit-il, il y a chez les fascistes, en plus de la simple brutalité, qui est à la portée de tous, une sorte de romantisme mortuaire qui leur fait dire adieu à toute vie au moment où elle est la plus forte, une joie sombre qui leur fait par exaltation mépriser la vie, la leur comme celle des autres. Il y a chez les fascistes un devenir-machine mélancolique qui s’exprime dans le moindre geste, le moindre mot, qui se voit dans leurs yeux — ils ont un éclat métallique. Pour cela, nous étions fascistes. Du moins nous affections de l’être. Nous apprenions à sauter pour cette raison-là : pour trier, reconnaître les meilleurs d’entre nous, rejeter ceux qui tourneraient casaque au moment du choc, pour ne garder que ceux qui se moquent de leur propre mort. Ne garder que ceux qui la regardent droit dans les yeux, et avancent.

« Nous ne faisions rien d’autre que de nous battre, nous étions des soldats perdus, et nous perdre nous protégeait du mal. Moi, je voyais un peu davantage, à cause de l’encre. L’encre me cachait, l’encre me permettait de m’éloigner un peu, de voir un peu mieux. Pratiquer l’encre c’était m’asseoir, me taire, et voir en silence. Notre étroitesse de vue nous donnait une incroyable cohésion, dont nous fûmes ensuite orphelins. Nous vivions une utopie de garçons, épaule contre épaule ; dans la mêlée il n’y avait que l’épaule du voisin, comme dans la phalange. Nous aurions voulu toujours vivre ainsi, et que tous vivent comme ça. La camaraderie sanglante nous paraissait tout résoudre. » […] »

JENNI (2010), COMMENTAIRES VI « Je la voyais depuis toujours, mais jamais je n’aurais osé lui parler ».

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