DEVOIRS & CORRECTIONS – Géographie – Analyse critique de deux documents de Géographie, “La Géographie d’Internet”

ANALYSE CRITIQUE DE DOCUMENTS DE GÉOGRAPHIE

Des cartes pour comprendre un monde complexe

Vous montrerez dans quelles mesures les deux documents témoignent à la fois de la construction d’un espace mondialisé et de la persistance de particularités régionales ? 

Vous analyserez également les limites de ces deux représentations cartographiques.

Les formes et les usages des infrastructures de communication reflètent les logiques d’organisation de l’espace dans lequel elles se déploient. Le développement d’Internet est une réalité importante dans l’organisation du monde actuel. Ce monde, en constante mutation, est le fruit de phénomènes qui donnent lieu à des formes d’organisation de l’espace complexes. L’étude de l’organisation d’Internet et de ses usages peut permettre de comprendre l’organisation du monde contemporain.

Les documents proposés nous donnent un aperçu de la géographie mondiale d’Internet. Le planisphère intitulé « Internautes, 2010 », publié sur le site de l’Atelier de cartographie de SciencesPo en 2012, indique le taux d’internautes dans chaque pays du monde. Le planisphère intitulé « les réseaux sociaux dans le monde, 2011 » nous indique le réseau social le plus utilisé dans chaque pays du monde.

La démarche consistant à aborder l’organisation du monde contemporain à travers la géographie d’Internet semble pertinente. En revanche il est possible de s’interroger sur la capacité des cartes à représenter un tel phénomène.

Dans quelle mesure les deux planisphères proposés parviennent-il à donner un aperçu de la géographie d’Internet et, ce faisant, de l’organisation du monde contemporain ?

Les deux documents abordent deux phénomènes concomitants et opposés. Dans une première partie nous verrons qu’ils témoignent de la construction d’un espace mondialisé. Ensuite, nous montrerons qu’ils représentent la persistance de particularités régionales. Nous détaillerons les limites de ces documents dans une troisième partie, qu’elles soient liées à des contraintes inhérentes au langage cartographique ou aux choix du cartographe.

 

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Selon le document 1 on trouve des internautes dans chaque Etat du monde.

Ce planisphère distingue les Etats du monde en fonction de leur taux d’internautes. Les Etats dont moins de 14 % de la population est régulièrement connectée à Internet apparaissent en gris clair. Selon la légende, au minimum 0,2% de la population de ces Etats utilise Internet. Internet est donc une infrastructure de communication qui se déploie dans le monde entier.

Le document 2 met en relief l’extension de Facebook. Facebook est le réseau social le plus utilisé au Canada, au Mexique, en Argentine, au Chili, au Nigéria, au Soudan, en Inde, en Espagne, en Italie. Ce réseau social, créé aux Etats-Unis, est aujourd’hui utilisé par des internautes américains, africains, européens et asiatiques. Facebook accompagne l’intensification des liens entre des personnes qui vivent pourtant à des milliers de kilomètres les unes des autres.

Les deux cartes qui nous sont proposées témoignent de l’intensification des liens entre des individus situés dans des lieux dispersés sur la planète. Ces relations favorisent l’essor du Monde comme entité spatiale cohérente. En d’autres termes, ces cartes donnent à voir la construction d’un espace mondialisé.

Le premier document hiérarchise les Etats du monde en fonction de leur taux d’internautes. Le Etats dont au moins 61% de la population utilise Internet apparaissent en noir. Il s’agit des Etats-Unis, du Canada, de l’Australie, du Japon et de la plupart des Etats d’Europe de l’ouest. Les circulations d’informations et de capitaux entre les populations de ces Etats sont intenses. Ces Etats sont particulièrement intégrés à la mondialisation. Une part réduite de la population des Etats qui apparaissent en gris (gris clair ou gris foncé) est régulièrement connectée à Internet. Moins d’un tiers de la population chinoise utilise internet. La majorité des habitants des Etats africains et une part non négligeable des habitants des Etats asiatiques et sud-américain n’utilisent pas Internet. Cette situation s’explique par les différentiels de niveau de développement (capacité d’un Etat à créer les conditions de l’utilisation d’Internet, capacité de la population à utiliser Internet). La situation représentée par le premier planisphère met en relief un phénomène important, l’inégale intégration des régions du monde à la mondialisation.

Facebook n’est pas le seul réseau social existant. Le document 2 nous indique l’existence de sept autres réseaux sociaux. Contrairement à Facebook, ces réseaux sociaux se déploient à l’intérieur d’un seul Etat. Orkut est un réseau social spécifiquement brésilien. De même, le réseau QQ se déploie en Chine, VKontakte en Russie.

Selon le document 1, moins de 15% de la population iranienne utilise Internet. Cette donnée nous permet de dire que la population iranienne est faiblement intégrée à la mondialisation. Selon le document 2, le réseau social le plus utilisé en Iran est Cloob. Le gouvernement iranien a décidé de censurer une partie d’Internet et d’encourager la création d’un réseau social national. L’Etat, en contrôlant les flux d’informations qui entrent et sortent d’Iran, encadre les populations qui vivent sur le territoire national. Les internautes iraniens utilisent une infrastructure qui se déploie à l’échelle nationale. En réalité, si on considère uniquement leur utilisation d’Internet, ils sont en marge de la mondialisation.

Le document 2 nous invite à considérer Internet comme une mosaïque de réseaux juxtaposés et non pas comme un unique réseau reliant l’ensemble des habitants de la planète. Ce document montre que le monde contemporain englobe des ensembles cloisonnés. Un tel phénomène s’explique par la persistance de particularités régionales. La diversité culturelle mais surtout la logique de repli promue par certains Etats expliquent la persistance d’ensemble cloisonnés dans un contexte de mondialisation.

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 Les deux cartes proposées donnent à voir des phénomènes importants. Cependant, les choix opérés par les cartographes façonnent une géographie de l’Internet qui n’est pas entièrement satisfaisante.

Tout d’abord, la cartographie de la part d’internautes en pourcentage de la population pour chaque Etat du monde ne prend pas en compte l’organisation du peuplement, une donnée pourtant essentielle. Le traitement statistique opéré conduit à mettre en relief une fracture entre les pays développés et le reste du monde. La cartographie du nombre d’internautes pour chaque Etat du monde aurait donné un tout autre résultat. La République Populaire de Chine occuperait par exemple le haut de la hiérarchie. De plus, le choix de la discrétisation rend la légende difficilement lisible.

La cartographie du réseau social le plus utilisé par pays empêche de percevoir la complexité des usages d’internet. Dans un même Etat, plusieurs réseaux sociaux peuvent être utilisés. Certains Vietnamiens sont connectés à Zing, d’autres à Facebook, certains utilisent les deux réseaux sociaux. Un tel phénomène révèle la complexité des flux (à l’échelle nationale, à l’échelle mondiale). La pratique de plusieurs réseaux sociaux est quant à elle le symbole du développement de pratiques métisses.

Les cartes proposées font apparaître une Afrique à la marge. S’il est vrai que l’Afrique reste en marge des flux financiers et des flux de marchandises, elle est pleinement intégrée aux flux d’informations. La progression de l’Internet mobile a permis de réduire la fracture numérique. Ces deux cartes représentent des données datant de 2010. Ces données sont dépassées. Ces cartes représentent un monde qui n’existe plus. Nous touchons là une limite inhérente à la cartographie.

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 Les cartes proposées, en présentant un aperçu de la géographie mondiale d’Internet, nous permettent de comprendre la complexité du monde contemporain.

Le monde d’aujourd’hui est le fruit de phénomènes concomitants et contradictoires. Les relations quotidiennes et permanentes entre les différents lieux de la planète favorisent l’émergence du Monde comme réalité spatiale cohérente. La mondialisation est hiérarchique, inégale. Dans le même temps la persistance de logiques de fermeture et la promotion de particularismes renforcent l’existence de sous-ensembles autonomes.

Les choix opérés par les cartographes (traitement statistique appliqué aux données, méthode de discrétisation) illustrent la vision du monde du commanditaire de chacune des cartes. La première carte met en évidence une fracture numérique entre les pays développés et le reste du monde. La deuxième carte suggère l’existence d’ensembles régionaux cloisonnés. Cette vision du monde, simpliste, n’est pas satisfaisante. Ces deux cartes ne peuvent, à elles seules, représenter l’organisation et les usages de l’Internet.

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 La géographie d’internet est une clé de lecture importante pour comprendre la complexité du monde contemporain. L’étude d’autres cartes et la mise en place d’autres démarches d’analyse pourraient permettre de construire une vision du monde plus objective et plus complète.

 © Ronan KOSSOU (novembre 2015)

 

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