FICHES DE LECTURE – Tarun Jit TEJPAL, “Histoire de mes assassins.” (2009)

BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE – FICHES DE LECTURE

Tarun J. TEJPAL, Histoire de mes assassins. , New Delhi, 2009, roman

« Les tueurs utilisent une arme à feu. Les artistes préfèrent l’arme blanche. »

FICHE TECHNIQUE

TEJPAL (Tarun Jit), Histoire de mes assassins, 2009, New Delhi, Inde, Harper&Collins Publishers, traduit de l’Anglais (Inde) par Annick LE GOYAT pour le compte des éditions Buchet / Chastel, 2009, 602 pages, ISBN 978-2-253-13350-6

L’AUTEUR

Désigné par Business Week comme l’un des cinquante leaders du changement en Asie (2002), Tarun J. TEJPAL est écrivain (Loin de Chandigarh, 2005, Prix des Lecteurs du Livre de Poche – Choix des Libraires 2007), essayiste, journaliste d’investigation et d’analyse politique, et fondateur d’une revue d’investigation, Tehelka, très appréciée en Inde. Il fait paraitre en 2011 La Vallée des masques (Albin Michel, 2012). Ses romans dénoncent les travers de l’Inde moderne et derrière le « Shinning India », il montre les ravages de la pauvreté et la violence qui s’exercent à l’encontre des pauvres que la misère transforme en monstres autant qu’elle en fait des victimes.

Il est connu également pour être l’éditeur d’Arundhati ROY (Le Dieu des petits riens, Prix Booker 1997, le plus prestigieux prix littéraire pour un livre édité en Grande Bretagne). Sir Vidiadhar Surajprasad NAIPAUL (Prix Booker 1970, anobli par la Reine 1990, Prix Nobel de Littérature 2001) a fait les critiques les plus élogieuses de l’œuvre de Tarun J. TEJPAL.

ACTUALITÉS & ŒUVRE

Tarun J. TEJPAL et son journal d’investigation ont toujours fait campagne contre les violences faites aux femmes. En 2013 TEJPAL a été accusé d’agression sexuelle à l’encontre d’une de ses employées. Dans un pays récemment secoué par des affaires particulièrement sordides de viols, les accusations contre TEJPAL qu’il a implicitement reconnu en partie dans des mails à son accusatrice, ont gravement écorné l’image de justicier qu’il s’était construite. Il a démissionné de Tohelka, ainsi que sa vice-présidente, accusée d’avoir tenté d’étouffer puis de minimiser l’affaire. L’accusation est actuellement en jugement à la cour suprême de l’Inde.

Les héros de Tarun J. TEJPAL ont souvent une sexualité débridée, et les héros masculins sont souvent des don Juan ou des jouisseurs invétérés. Les accusations d’agression sexuelle contre Tarun J. TEJPAL constituent une collision entre la vie privée de l’auteur et ses romans, qui n’enlève rien à son œuvre romanesque mais jette une nouvelle lumière sur la dimension autobiographique de ses écrits.

Souvent accusé d’être exagérément narcissique, TEJPAL apparaît souvent dans ses romans sous des rôles différents : dans Histoire de mes assassins, il est à la fois le narrateur et l’un des journalistes dénonçant un scandale de vente d’armes : « […] Un groupe d’individus qui animaient un site Web avait brisé les règles du jeu journalistique. Avec des caméras cachées, ils avaient tournés un reportage où l’on voyait des riches et des puissants recevoir des liasses de roupies de journalistes qui se faisaient passer pour des trafiquants d’armes. […] les trois reporters passaient à la télévision […] Il n’avait pas du tout l’allure du reporter tel qu’on se le représente [] Rondouillard, vêtu d’une chemise hawaïenne, il avait des manières brouillonnes […] On voyait aisément à quel point il pouvait tromper son monde […] » (Pages 187 à 190)

Si une large partie de l’œuvre de Tarun J. TEJPAL paraît autobiographique, elle est aussi un jet de lumière porté sur des aspects de la modernité indienne que la littérature indienne de langue anglaise explore peu parce qu’elle les connaît mal. Les romans de TEJPAL traduisent d’abord un profond fossé ethnoculturel entre l’Inde de l’Hindi et l’Inde anglophone, le destin séparant, en fonction des écoles privées ou semi-publiques, les jeunes Indiens dès l’enfance.

LE LIVRE

De « lui » on ne sait rien d’emblée. Journaliste d’investigation, il apprend par les chaînes câblées qu’il vient d’être assassiné, mais que ses assassins ont été arrêtés. S’ensuit une spectrographie de l’Inde de ses campagnes les plus reculées au monde lumineux des élites urbaines richissimes.

« Il », ce narrateur qui va prendre et donner la parole au fil du roman, a une maîtresse survoltée et incandescente, Sara, et une épouse soumise, qu’il surnomme Dolly-Doll, résultat d’un mariage arrangé. Il les méprise toutes deux également. Il combat la corruption mais accepte l’arrivée d’un investisseur douteux pour sauver son journal. Son associé est un ami mais facilement prêt aux compromissions. Il a un guru, maître à penser assez laxiste qui accepte les consultations par téléphone…

Tout entier pris dans ses contradictions, il est traditionnel à la maison, et résolument moderne et libéré quand cela l’arrange. Une sorte de condensé de l’Inde actuelle en somme.

Si les problèmes des autres ne le concernent que moyennement, lui qui se plaint d’avoir trop de relations sociales, sa maîtresse en revanche prend fait et cause pour les assassins de son amant. Et quand elle le reçoit pour une étreinte rapide, elle lui raconte, « contrat social post-coïtal » oblige, l’histoire de ces cinq hommes payés pour l’assassiner.

Il y a Chaku, paysan pauvre, qui a humilié le fils d’un potentat local. Il doit fuir tandis que sa mère et ses sœurs son violées en représailles par les sbires du magnat. Ses pérégrinations le conduisent en ville, où il devient vite un écorcheur à la petite semaine, à la solde d’une mafia locale. Il travaille les récalcitrants au couteau et reçoit, en échange, anonymat et protection.

Il y a aussi Khabir M., musulman dans une Inde ravagée par le nationalisme hindou, écolier raté des missions anglaises, castrés par des policiers lors d’une séance de torture qui révèle sa religion. Devenu voleur de génie il parcourt l’Inde du Nord, de ville en ville, au fil de ses vols de scooters et de voitures, cherchant dans ses multiples séjours en prison une vérité à sa vie.

Il y a Chini et Kaliya, enfants des rues hantant les gares de New Delhi, vivants de menus larcins au sein d’une bande de voleurs de gare tout en se droguant avec toutes les substances corrosives imaginables et se prostituant auprès des caïds du quartiers. D’années en années, alors que leurs amis meurent drogués écrasés par les trains, Chini et Kaliya montent en grade et deviennent les voleurs de mafias plus importantes.

Il y a Hathoda Tyagi, enfin, force herculéenne et enfant désaxé, devenu tueur à gage d’un bandit de grand chemin au grand cœur, un gujjar, paysan de basse caste du Nord de l’Inde. Ce dernier loue ses sbires à un politicien brahmane, Bajpai sahib, qui rétribue le bandit au grand cœur.

Au fil du destin de ces cinq assassins, se dessine lentement le portrait d’une Inde rurale miséreuse, violente, médiévale, où les vols des pauvres par de moins pauvres qu’eux, les viols rituels, l’asservissement des femmes vendues, battues, la torture sont monnaie courante et admis avec fatalisme par des êtres humains réduits à l’état d’une charpie sociale.

Pauvres hères produits du lumpen prolétariat des campagnes du sous-continent, illuminés religieux, enfants perdus, castés en fuite, tour à tour victime et bourreau, chacun est un déchet de l’Inde traditionnelle déversé dans l’Inde moderne. À moins que ce ne soit le contraire. Il ne sait plus très bien.

Irradié par la gloire fugitive d’avoir été la « victime d’un contrat », l’histoire de ses assassins lui révèle in fine qu’il n’aura été qu’une marionnette dans un jeu de pouvoir entre potentats locaux, gourous illuminés, mafias régionales et affairistes de tous genres. Si ce n’est le mot de la fin, c’est Sara qui prononcera les paroles les plus justes : « […] Tu n’as pas idée de la vie de ces gens. Les salauds qui dirigent ce putain de pays doivent une explication à au moins huit cent millions d’Indiens ! Une explication personnelle et des excuses personnelles à chacun ! […] » (page 192)

© Erwan BERTHO (2015)

L’EXTRAIT

« La caste est indélébile. »

« […] Finalement, Rajbir Gujjar – ailier droit fulgurant mais piètre policier – fut affecté au détachement de la sécurité dans la capitale de l’État[1]. Ce bataillon procurait du personnel armé aux personnes influentes que la cellule de renseignement jugeait menacées. Deux sortes d’hommes composaient l’effectif : des novices frais émoulus de l’école de police, pleins de raideur et d’ignorance, et des rebuts des forces de l’ordre, des hommes âgés, perturbés, trop dénués de jugeote ou de souplesse pour devenir des rouages lisses et précieux de la grande machine policière. Les personnalités qu’ils avaient la charge de protéger étaient en général des politiciens, parfois des hommes d’affaires amis de politiciens. C’était un travail mécanique et ennuyeux. Huit heures par jour, l’agent de sécurité personnelle tournait autour de la personne protégée avec son pistolet fourré dans l’entrejambe, après quoi il rentrait dormir et regarder la télévision. […]

                En un sens, c’était un travail idéal pour un écrivain. Si vous vouliez observer la déchéance humaine à son plus haut niveau, vous deviez devenir agent de sécurité personnelle. La plupart des politiciens protégés étaient eux-mêmes des parrains de la mafia. Ils avaient leurs propres gardes du corps, natifs de leurs villages, armés de fusils à deux coups et de pistolets, qui traînaient à l’intérieur de la maison, parlaient d’une voix rauque, surveillaient le dernier carré où se déroulaient entrevues et transactions. Devant eux défilaient criminels, corrupteurs, entremetteurs politiques et femmes de compagnie. Les policiers, pour leur part, servaient à établir un cordon officiel, à dresser un rideau derrière lequel les sales besognes des affaires publiques étaient conduites. Comme beaucoup de braves gens, dès lors qu’il n’avait pas à se salir les mains, Rajbir était heureux de jouer le rideau.

*

                L’homme que Rajbir allait protéger pendant de nombreuses années était membre du corps législatif de Chitakoot. Bajpai sahib, brahmane de haute caste, avait correctement analysé les forces de la modernité et de la politique, et conclu des alliances avec les basses castes. Son père aurait pris des bains rituels dans la rivière Mandakini si la seule ombre d’un intouchable avait effleuré son corps, mais Bajpai sahib s’asseyait et mangeait avec eux, les serrait dans ses bras, et allait même jusqu’à se soumettre devant leur chef suprême qui était une femme. Il ne la contredisait jamais en public, ne prenait la parole que si elle l’y invitait. Cependant derrière les portes closes, il en allait tout autrement : Bajpal sahib était davantage qu’un égal. Il la contredisait, la réprimandait, usant des légendaires artifices brahmaniques, affûtés par des millénaires de manipulation de rois, de guerriers et de laïcs, pour l’aider à avancer ses pions.

                Le pouvoir dépasse la famille, l’amitié, la race, la couleur, la religion. Mais la caste est la peau, la caste est indélébile. Comme tout l’entourage de Bajpai sahib, Rajbir que, chaque soir sans exception, une fois traitées les affaires du monde, quand il en avait terminé avec les pollutions de la vie matérielle, du pouvoir et du commerce, de la chair et du sang, Bajpai sahib se retirait dans la forteresse de pureté que ses ancêtres occupaient depuis des centaines de générations, et se lavait avec de l’eau du Gange. L’eau sacrée voyageait partout avec lui dans un jerrycan de l’armée soigneusement sanglé sur un cadre métallique soudé à l’arrière de sa jeep Willys. Chaque mois l’eau du Gange arrivait dans une camionnette Matador sous étroite surveillance, scellée dans quatre bidons des ghats, avant d’être stockée dans le garage.

                Le chef suprême n’ignorait pas ce fait et elle le comprenait. En public, la caste était un badge, en privé c’était la peau. Une fois dévêtu vous redeveniez tel que vous étiez en venant au monde. […] En revanche, au cours de son passage rapide dans d’innombrables commissariats de police, Rajbir avait appris que le maintien de l’ordre n’a rien à voir avec le bien et le mal, la loi et l’ordre, les codes et les règlements, mais tout à voir avec l’argent et la politique. […]

                Au cours des années passées dans l’entourage de Bajpai sahib, Rajbir eut l’occasion de voir tous les patrons du crime organisé, les parrains de la drogue, les rois de l’immobilier, les trafiquants d’armes, les bootleggers, les faux-monnayeurs, qui se présentaient à la porte de l’urbain politicien […] »

TEJPAL (2009), pages 436 à 439, Livre 8 « Hathoda Tiagi », chapitre « Le voyage du sprinteur ». Retrouvez cette fiche sur hglycee.fr/Bibliothèque virtuelle. Étude critique et sélection des extraits © Erwan BERTHO (2015).

L’EXTRAIT

« Ils portaient un puits dans fond de deuils et de carences. »

« […] Heureusement, c’était la saison des moissons et leur progression n’était pas entravée par l’eau ou la boue. Le soleil de fin d’après-midi pesait sur leurs épaules et ils avançaient pliés en deux, instinctivement, comme sous le feu de la mitraille. De fait, après le bois d’Eucalyptus, le terrain s’étirait à découvert de tous côtés sur des hectares. Le blé mûr n’était pas très haut et, avec une bonne vue, on pouvait apercevoir au loin des oiseaux de rizière prendre leur envol. Chacha courait à bonne distance des fermes et s’efforçait d’éviter les parcelles où de faméliques ouvriers agricoles migrants, hommes, femmes et enfants venus de l’Uttar Pradesh oriental et du Bihar, avançaient accroupis pour couper les tiges dorées et les nouer en bottes. Quelquefois, inévitablement, ils tombaient sur un carré tonsuré de frais, mais les petites silhouettes brûlées – vêtues de saris et dhotis crottés, la tête emmaillotée d’un tissu, une faucille à la main – ne sursautaient même pas. Elles tournaient à peine les yeux vers le duo haletant, le visage presque inexpressif, sans une lueur de curiosité ni d’alarme dans le regard.

                Ces manœuvriers avaient quitté leurs huttes sombres et leurs maigres possessions, emballés leurs gamelles et leurs effets, pris tous les membres valides de leur famille, tous les enfants de moins d’un an et de plus de huit, parcouru des centaines de kilomètres à pied, en bus, en camion, en train, pour chercher du travail. C’était un pèlerinage cyclique vers les régions où il y avait des cultures à récolter et des roupies à gagner. Moissonner le blé, planter le riz, couper la canne à sucre. Ils vivaient comme par le passé, au rythme des saisons. Le soir, assis près de leurs fourneaux, ils chantaient d’obsédants chants folkloriques. À l fin de la saison, ils retournaient dans leurs foyers, avec de l’argent, de la nourriture, des vêtements. Et l’espoir fou que quelque miracle rendrait inutile le prochain voyage.

                On les voyait partout, la peau cuite, les jambes et les bras décharnés, les yeux vides. Au fond d’eux, ils portaient un puits sans fond de deuils et de carences, de tristesse et d’exploitation, de luttes et d’incertitudes, un puits si profond qu’ils pouvaient à peine entrevoir ce qui les entourait. Ni la mort, ni la maladie, ni le dénuement, ni les traumatismes ne pouvaient les affliger, car ils étaient tout cela. Un homme et un adolescent courant à travers champs, pourchassés par aucune menace visible, ne représentaient pour eux qu’une simple bizarrerie de plus dans un monde infiniment bizarre. […]

                La stratégie de Chacha était vieille comme le monde : fuir aussi loin que possible. Il avait entendu dire que, ces temps-ci, du fait de l’interférence de la police et de la politique, on brisait les os de toutes sortes de façons innovantes. La plus populaire, pour le plus grave des délits, consistait à dévisser la barre de fer d’une pompe à eau, de l’emmailloter dans des morceaux de tissu, et d’utiliser cette matraque selon ses préférences ou au hasard. […] La barre de fer était remise en place sur la pompe, une myriade de mains l’activait, et l’eau jaillissait, propre, limpide, pure.

                Les infractions mineures recevaient les bons vieux châtiments. Quelques incisives et molaires délogées avec un tournevis ou arrachées avec une pince ; une cuillerée d’acide versée dans l’œil, ou les deux ; deux doigts passés dans un hacheur à fourrage et mélangés avec les feuilles vertes ; le rectum carbonisé avec la flamme d’une bougie ; et, si l’on voulait un peu de théâtre, un nez ou un oreille coupés et remis à la victime dans un morceau de papier. Lorsqu’on recherchait l’humiliation et la douleur sans dégâts apparents, alors c’était le viol – de l’épouse, de la fille ou de la mère ; la poudre de piment rouge enfoncée dans l’anus avec le doigt ou un bâton ; un tapotement vigoureux des testicules avec un marteau ; des fourmis rouges sous le prépuce après avoir plongé le gland dans du sirop sucré ; ou, tout simplement, une sodomie en bande, les ouvriers agricoles ayant droit à la dernière tournée.

                Chacha avait entendu toutes les histoires de règlements de compte possibles.  […] »

TEJPAL (2009), pages Livre 2 « Chaku », chapitre « Le prince des embrouilles ». Retrouvez cette fiche sur hglycee.fr/Bibliothèque virtuelle. Étude critique et sélection des extraits © Erwan BERTHO (2015).

 [1] Il s’agit de la ville de LUCKNOW, capitale de l’UTTAR PRADESH, un des États qui constituent la République de l’Inde.

→ Pour accéder à l’index classé par genre de la bibliothèque virtuelle, cliquez ici

→ Pour revenir à l’index des fiches de lectures classées par auteurs de la bibliothèque virtuelle, cliquez ici.

Print Friendly, PDF & Email