CONFERENCES Kossi EFOUI à l’université Abdou Moumouni de Niamey NIGER (2012)

PROGRAMME de CONFÉRENCES de la SEMAINE LITTÉRAIRE 2012

21 – 26 mai 2012

Conférence n°1 Mardi 22 mai 2012

09h00 – 11h00

UNIVERSITÉ ABDOU MOUMOUNI de NIAMEY (NIGER)

Rencontre des enseignants et des étudiants du département de Lettres de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université Abdou MOUMOUNI avec Kossi EFOUI, écrivain, poète et dramaturge.

Rencontre organisée par Madame Lydia CARDINAL, Professeur de Lettres Modernes et Coordinatrice du département de lettres du Lycée La Fontaine et Madame BENHABYLES, Professeur de Lettres, responsable du module d’enseignement d’exploration « Littérature et Société » au Lycée La Fontaine. 

Rencontre animée par Madame le Professeur Aïssata SOUMANA KINDO

Directrice du département des Lettres

Introduction de Madame KINDO

Quelle vision de l’Afrique les écrivains d’Afrique donne-t-il dans leurs œuvres ?

Monsieur Kossi EFOUI : 

Originaire d’un « pays fantomatique », le Togo, création artificielle de l’histoire, au contraire du « Golfe de Guinée, création naturelle », Kossi EFOUI a été témoin et victime de la « fausse parole » et c’est la raison pour laquelle il souhaite incarner et se fait le propagandiste d’une « éthique de la parole ».

Au Togo où règne la « fausse parole », non pas qu’il existe une « vraie parole » mais une fausse parole est une parole qui dénie le droit à la contradiction, les mots sont vides de sens.

L’esprit est par nature contradictoire : les mots sont contradictions car un mot en lui-même ne veut rien dire. C’est l’esprit humain qui lui fait dire. Il faut donc la contradiction pour donner un sens aux mots. Référence explicite à Francis PONGE qui veut « parler contre la parole », il faut donc écrire contre les mots.

Il ne s’agit pas tellement d’une image de l’Afrique que les œuvres littéraires peuvent donner à voir mais une image de la littérature, dans un geste intègre ouvert à la contradiction.

Monsieur Kossi EFOUI souhaitant dialoguer avec les étudiants il est convenu que sa présentation de sa conception de la littérature s’arrête là pour l’instant et s’étoffera dans les échanges avec le public.

Question n°1 de ISSA Garba

Qui remercie le lycée La Fontaine et Mesdames CARDINAL et BENHABYLES pour la tenue régulière des rencontres littéraires autour du programme pédagogique « Goncourt des Lycéens » qui a vu des étudiants du département de Lettres venir à la rencontre des lycéens des Lycées La Fontaine, Olinga, Excellence régulièrement au CCFN.

  1. Pourquoi le titre L’ombre des Choses à venir ?
  2. Vous refusez le statut d’écrivain africain, pourquoi ?
  3. L’écrivain exilé : quelle est sa situation ?
  4. On fait souvent une comparaison avec Becket : sur quoi cette comparaison se fonde t elle ?

Réponse de Kossi EFOUI

Sur le sens et l’origine du titre… 

« L’ombre des choses à venir » est une citation de Paul de Tarse. La citation fait référence à l’idée qu’une vérité d’aujourd’hui n’est que l’ombre d’une vérité à venir. Que la lumière n’est que l’ombre d’une autre lumière.

Mais la référence biblique cède un peu le peu devant la magie des mots et la musique de leur assemblage. Aucune volonté d’inscrire du religieux dans le titre.

D’ailleurs le sens biblique n’existe pas dans l’œuvre. C’est au contraire sa déclinaison scientifique qui pose toute vérité comme fragile et éphémère. Aucune vérité n’est définitive : il s’agit d’une révélation progressive. Une lumière entendue comme vérité n’est que l’ombre d’une prochaine vérité. La citation fait donc référence dans l’œuvre à l’idée d’un monde en dévoilement progressif mais permanent. Une vérité est l’ombre d’une autre vérité.

Sur la question de l’écrivain « africain »…

                L’écriture est une aventure singulière. 

Peut-on être écrivain africain ? Non. D’abord parce que littérature et identité (au sens d’origine) sont nettement séparés parce qu’ils appartiennent à deux domaines différents.

La seule question est « Quel est le parcours qui me fait écrire ? »

Une œuvre est bien sûr le produit d’une histoire familiale, sans aucun doute, mais cela n’a rien d’africain. Tous les auteurs de toutes les époques sont le produit d’une série d’identités emboîtés comme d’ailleurs la totalité des hommes qui vivaient en tel lieu à telle époque. Or tous ces hommes n’ont pas écrits. Qu’est-ce que fait donc la singularité d’un auteur parmi les autres de son temps et de son époque ?

Ce qui fait l’écrivain c’est « la manière de … », la singularité, donc c’est l’individu.

Où est passé le négro-africain ? La littérature est-elle une affaire de mélanine ? Non, pas plus qu’elle n’est affaire de genre, de sexe, de milieu social. Même si ces éléments sont constitutifs de la naissance d’un écrivain ils ne sont pas constitutifs d’une écriture. Car il y a plus qu’un écrivain dans une œuvre d’écrivain.

La culture de l’esprit est universelle. L’esprit de l’écrivain est connecté à l’universel. L’univers est un réseau de chemins singuliers.

Quant aux mots ils ouvrent un monde et transcendent chronologie et géographie. GOGOL dans les âmes mortes parle autant au Togo qu’en Russie et par là GOGOL cesse d’être un écrivain russe.

                Les catégorisations, chaîne de l’esprit. 

Ce sont les mots qui font que l’étrange et l’étranger deviennent familiers. Car les mots de l’écrivain parlent directement à l’intime. Ainsi la littérature se reconnaît universellement comme produit de l’esprit humain. Catégoriser, classifier les littératures autrement que pour les besoins marketing c’est mettre des chaînes à l’esprit.

« Les hommes passent la moitié de leur temps à fabriquer des chaînes et l’autre moitié à les détruire ou les porter. » de Wilhelm REICHE.

Question n°2 de Abdourahman

Vous prétendez vous affranchir de la négritude mais vous admettez des parentés avec KOUROUMA. N’est-ce pas contradictoire ?

Réponse de Kossi EFOUI

Quels maîtres à penser ? 

En littérature on a les aînés qu’on se choisit. On a les maîtres qu’on se choisit. C’est une erreur d’analyse de croire qu’un écrivain africain doit ou a des maîtres à penser africains.

Cela n’implique aucun rejet des écrivains africains ou de leurs œuvres mais aucune inféodation obligée non plus. Et c’est toute une théorie de la littérature issue de la négritude qui est remise en question.

Ainsi de KOUROUMA lu en général comme un écrivain qui raconte le combat entre tradition et modernité en Afrique peut aussi être lu comme le narrateur de la Guerre Froide, vu d’un point chaud, le Sud, et pas seulement l’Afrique. A ce titre l’œuvre de KOUROUMA nous parle de destins collectifs et pas de l’Afrique, qui n’est ici qu’un prétexte et un point de départ pour des ambiances et des paysages et pas du tout le thème des romans.

Les genres littéraires. 

Leur pertinence est sujette à caution : roman, nouvelles, théâtre, critique, essais tout est pêle-mêle. Ne dit-on pas que le dispositif de L’ombre des choses à venir est un dispositif théâtral ? Comme quoi un dispositif scénique théâtral (Fenêtre, petite cellule, clair de luné, fond sonore) peut donner naissance à un roman.

Le seul genre reconnu par Kossi EFOUI est la poésie qui fond les trois genres déjà pratiqués nouvelles, théâtre et romans. Ou la parabole si c’est un genre. La notion de genre existe mais il faut la forcer et en dépasser les limites.

Quand on manipule les mots ce qu’on veut faire entendre c’est leur musique singulière. Il ne faut pas aller trop vite droit au but, au sens… Sinon la pensée se réduit à des slogans, à des formules creuses rapidement et qui se prêtent trop à la manipulation de sens. La musique des mots est perdue dans les slogans.

Or on parle aussi pour se faire plaisir. La poésie est au monde pour rappeler que la musique fait partie du sens.

Parler par formule implique une amputation de la réflexion et l’abandon de la contradiction.

Par exemple dire « liberté de conscience » (Précepte bogomile) ce n’est pas dire « liberté ». Ici la conscience honore le mot de liberté. Dire « liberté de conscience » ne véhicule pas les mêmes réflexes que dire seulement « liberté ». Le slogan suspend le jugement dès le début.

La genèse d’une œuvre. 

Elle est mystérieuse. Le titre peut venir avant ou rapidement (L’ombre des choses à venir), mais pour Polka le titre est venu très longtemps après .Parfois c’est une figure géométrique comme le triangle Liberté, vérité et solitude.

L’éthique de la parole réside donc d’abord dans la complexité des formules qui ouvrent le débat et laisse la place pour une pensée complexe.

Question n°3 de Hamani

La tentative de dépasser l’identité (ici africaine) est-elle crédible ? Le refus d’une idéologie n’est t il pas une idéologie ne soi ?

Réponse de Kossi EFOUI

Est idéologie une parole qui ne souffre pas de contradiction. L’acte d’écrire s’invente comme une parole qui désire la contradiction. Comme la Philosophie du reste. Il y a une parenté entre l’attitude du philosophe et celle de l’écrivain. La philosophie déconstruit la pensée dominante avec des concepts mais ce sont juste les outils qui différencient la philosophie de l’écriture.

Il faut également faire la différence entre un système de pensée, commun à toutes les philosophies, et une idéologie : ce sont les disciples qui font les idéologies. Marx était-il marxiste ?

Les manipulations de la pensée sont très faciles. Nietzsche est un bon exemple de pensée manipulée.

Philosophie et écriture enseignent qu’aucune vérité n’est définitive. Aucune vérité n’est absolue.

Question n°4 d’Ila Abdoul

Quelle est la genèse de L’ombre des choses à venir ?

Réponse de Kossi EFOUI

La réponse est donnée dans l’incipit qui reprend une phrase d’Imre KERTÉSZ prix Nobel de Littérature, auteur d’Être sans destin « Le suicide qui me convient le mieux est manifestement la vie ».

Penseur de la civilisation dont il dit qu’à ce jour il n’y a aucune société humaine qui puisse être appelée civilisation. L’histoire des 50 dernières années est qualifiée de « peloton d’exécution en service continu ».

Mais la première violence est celle de la parole et contre la parole, d’un certain usage de la parole. D’où la nécessité d’une éthique de la parole, une éthique des mots, une éthique du dire.

Exemple de violence de la parole : la question du bien et du mal – qui doit rester une question – peut recevoir une réponse définitive (idéologie) et cette réponse (un certain usage de la parole) est une violence des mots contre les mots.

L’esprit humain est qualifié par KERTÉSZ de « lumière qui s’éclaire elle-même ».

Une société civilisée est une société qui désire la contradiction.

KERTÉSZ souligne que « peut-être n’aimons nous pas assez la vie »

« Qu’est-ce que la liberté ? Penser quelque chose et accepter d’être immédiatement seul avec lui. » Rappelle KERTÉSZ. C’est cette remarque qui fournit le triangle de départ de L’ombre des choses à venir.

Par exemple, Galilée resté seul dans sa vision cosmique face aux hommes dans leur platitude de jardin. C’est cela la liberté.

L’ombre des choses à venir est née du croisement des œuvres de KERTÉSZ qui a révélé le triangle Liberté Vérité Solitude. C’est la première fois qu’une œuvre apparaît de manière aussi abstraite et géométrique.

Question n°5 de Habi Issoufou

L’exil est-il un poids ou une inspiration.

Réponse de Kossi EFOUI

Un homme qui ne vit pas dans son pays est-il nécessairement en exil ?

Si chez soi est un espace d’aliénation, l’exil est alors un espace de liberté et n’est donc pas un exil. Les années de jeunesse au Togo ont été de jeunesse de martyrs à cause de l’oppression politique. Au Togo soit on change d’esprit soit on change de pays.

L’exil, ici est vécu comme un cercle d’initiation à plus de liberté.

Il faut revenir aux propos d’Épictète. « mais où peut-on m’exiler ? Où n’y-a-t-il pas de soleil ? »

Question n°6 de Samy

Qu’est-ce que l’éthique de la parole, la parole fausse ? Peut-on être victime de la parole ?

Réponse de Kossi EFOUI

« Peut-on écrire heureux ? » Oui sans doute à condition aussi d’être aussi satisfait de son bonheur.

  1. , « Je refuse d’être une âme sauvée dans un monde damné »

On peut-être sauvé soi-même et insatisfait devant le malheur du monde. Et de cette insatisfaction nait la révolte. La civilisation est alors conçue comme l’horizon de la contradiction.

Le Togo est perçu comme l’expérience de la fausse parole.

Question n°7 de Hima Amadou

Quelle est votre distinction d’avec les autres écrivains ?

Réponse de Kossi EFOUI

Pour répondre il faut revenir aux catégories qu’on affecte aux écrivains. Le geste littéraire est unique, d’où l’idée que la spécificité d’une littérature se distingue de son origine. En ce sens tous les écrivains se distinguent de tous les écrivains.

Et toute littérature ne défend pas une cause.

A bien des égards la littérature engagée est un piège. Un grand poète qui met sa plume au service d’un dictateur est aussi un écrivain engagé. Est-ce un bien ?

La « bonne cause » et la « mauvaise cause » sont des affaires de mots. La dictature elle-même se nomme « bonne » pour se masquer et masquer son état de dictature. Le bon côté est souvent une illusion.

Question n°8 de Souleymane

  1. Selon Hamadou Hampâté Bâ un personnage doit avoir trois qualités dont la parole. Quel est le statut de la parole dans vos écrits ?
  2. N’êtes-vous pas parti trop tôt d’Afrique pour en avoir les valeurs et le regret ?

Réponse de Kossi EFOUI

La parole est ce qui permet d’être un autre soi-même. 

« Les personnes de la personne sont nombreuses dans la personne. »

Ainsi penser c’est aussi – mais forcément d’abord – penser contre soi-même. Cet autre n’est pas aliénation mais libération. L’esprit humain est solide, il faut lui faire confiance. L’esprit humain est résistant, il résiste naturellement aux traitements de domination par d’autres esprits.

Ayant été étudiant sous Eyadema je sais ce qu’est la valeur de la parole.

Le regret d’Afrique

Est-ce qu’il y a chez moi un rapport conflictuel avec l’Afrique et un ancrage insuffisant avec l’Afrique ?

Enfant de la brousse, puis de la ville et de ses quartiers populaires, puis étudiant et résident au Togo jusqu’à 27 ans je pense avoir des racines africaines togolaises profondes.

Question n°9

L’exil est-il une fuite ?

Réponse de Kossi EFOUI

L’exil ne peut-être une fuite si on est en accord avec son identité. Il n’y a chez moi aucun refus de l’identité même togolaise ou plus vastement africaine. Mais une identité n’est jamais figée. Elle se révèle et se révèle encore. L’Afrique reste très forte comme élément identitaire. Sensations fortes de l’enfance et de l’âge adulte quand je reviens au Togo.

Mais l’origine reste un outil pauvre pour analyser un texte. Une œuvre s’adresse à l’universel.

D’ailleurs l’Afrique génère des identités multiples et elles-mêmes changeantes et en mutations constantes : la communication moderne réinvente la vie, et les identités qu’elle produit, et ce en permanence…

Ce n’est pas l’exil qui menace une identité traditionnelle mais l’école.

Au Togo on écoutait James BROWN et la Soul Music, qui bien qu’américaine d’origine, devient une partie intégrante de l’identité africaine. L’histoire des Noirs américains est l’histoire continuée de l’Afrique et donc une part de son identité, y compris de son identité actuelle.

Quel est alors son viatique d’écrivain. L’Afrique dans ses dimensions plurielles mais qui se croise avec les amours, les rencontres, les lectures, voilà le viatique de l’écrivain Kossi EFOUI.

Clôture : 

La rencontre se clôt par les propos de Madame KINDO rappelant que l’écrivain est un artisan des mots et par l’invitation de Kossi EFOUI a monter une troupe de théâtre sur la campus pour participer aux rencontres théâtrales.

 Conférence de Kossi EFOUI à Abdou Moumouni (2012)