ANTHOLOGIE – 2011, Kossi EFOUI, L’ombre des choses à venir., “La guerre.”

« La guerre. »

« […] Mon mentor officiel tenait à faire la fête avec moi avant mon départ pour « l’épreuve de la frontière ». Il y avait dans sa voix ce soir-là, un contentement qui n’était pas lié à l’excellence de la cuisson du riz, mais au fait que lui, mon mentor, riche d’un recel de pouvoirs patiemment acquis dans les hautes instances de la faculté et de la notabilité de la ville, avait réussi à obtenir pour moi la garantie d’être détaché auprès des « unité de réimplantation », c’est-à-dire que je serais préposé à la distribution des vivres et des médicaments, dans une unité hors des zones sensibles, il ne disait pas zone de combat, il parlait de psychologie et d’hélicoptères, il parlait d’un « travail de contact et de persuasion », et puis il y eut un silence.
Et moi qui savait depuis l’enfance comment décrypter les pensées dans le moindre pli du visage, je lisais sur le sien la joie secrète de réussir pour moi ce qu’il n’avait pas pu faire pour Ikko , de me confier, avant mon départ pour « l’épreuve de la frontière », le relais d’une baraka dont il était le maître, comme il s’était rendu maître de mes insomnies depuis l’âge de neuf ans grâce aux largesses médicamenteuses dont il avait le pouvoir, des insomnies qui me faisaient des nuits de vomissements sans raison ni aigreur, des insomnies qui avaient repris depuis trois jours, depuis que j’avais jeté les dernières boîtes de médicaments.
Dehors les ampoules lançaient une lumière jaune frisante sur les portraits de pensifs martyrs accrochés aux pylônes. Mais la pureté de la lumière jaune flamme ne suffisait pas à enlever à l’avenue cet aspect inquiétant que leur donne la présence de ces portraits : des hommes et des femmes dont on sait que la plupart avaient été envoyés à la mort par des pelotons d’exécution aux temps de l’Annexion et dont les portraits n’ont trouvé place aujourd’hui que sur des poteaux à nouveau.
Je savais qu’il était loin, mon mentor, de se douter de ce que je me préparais à faire, et plus loin encore de s’imaginer que parmi ces choses, il me faudra oublier son nom.
Je ne me souviens pas de ce que j’ai dû dire pour masquer mon secret, mais mon mentor avait senti que dans les propos qui m’avaient échappé que je n’étais pas rempli d’enthousiasme et de foi, des propos dont je ne me souviens plus, à part que j’avais lâché le mot guerre.
Et il a balayé d’un courroux retenu ce qu’il a appelé un « lapsus sans conséquence, mais quand même, le mot guerre quand même » – et de toutes ses forces, il essayait de garder le visage fermé, mais moi, qui depuis l’enfance avait appris à lire les arrière-pensées dans la moitié du pli d’un visage fermé, je voyais ce « quand même » faire de grands bonds de contrariété d’une tempe à l’autre, et c’était pour moi aussi clair que le parcours d’un doigt sur les lignes d’un texte que je lisais des yeux.
« Mais quand même – la guerre appartient au temps de l’Annexion, et la guerre est finie puisque l’Annexion a pris fin : […] les armées d’occupation ne sont-elles pas reparties en emportant avec eux le mot honni de guerre ? N’est-il pas incongru de parler de guerre à propos d’une opération qui porte le nom d’épreuve à la frontière, et dont le but est de contenir des populations non pas rebelles mais rétives, des populations qu’un attachement atavique et affectif à la forêt rend rétives à l’avancée de la prospection minière, source du bonheur communautaire auquel sont visiblement réfractaires ces populations ? Comme elles sont réfractaires aux honneurs de la communauté et aux retombées bénéfiques de la matière première, puisqu’elles sont prêtes à faire obstacle à l’œuvre de modernisation en cours, à la pénétration de la forêt par l’esprit moderne et les engins du savoir – mais quand même, n’est-il pas vrai que leur blocage vient d’un attachement affectif, atavique et infantile aux esprits de la forêt, n’est-il pas honteux de tuer nos ingénieurs sans défense pour une cause affective ? Quand même. […] »

EFOUI (Efoui), L’ombre des choses à venir. , 2011, Paris, aux éditions du Seuil, 158 pages, Septièmement, pages 89 et suivantes. ISBN 978-2-02- 099097-4

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