ZOOM SUR … Histoire – Logement et question sociale à la “Belle époque”: l’exemple de Jules Siegfried

HISTOIRE

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“Logement et question sociale à la “Belle époque”: l’exemple de Jules SIEGFRIED au Havre, en Normandie (France)”

Cet article reprend un article du même auteur (2006) paru dans le cadre des formations du CNAM (Paris, France)

Jules Siegfried, l’inventeur du logement social en France.

« Et quand tout le monde sera propriétaire, la question sociale sera résolue… »

M. PETRU, L’Architecture du Sud – Ouest., 1894

Intérêt du sujet. 

Jules Siegfried est l’inventeur et le promoteur du logement social en France. Il a convaincu les investisseurs privés comme les dirigeants politiques. Il a mis en place les mécanismes qui régulent encore aujourd’hui la construction des logements sociaux. Il a enfin trouvé une voie intermédiaire entre les socialistes révolutionnaires et les conservateurs, initiant un courant de pensée qui va inspirer le « Front populaire » de Léon Blum et les constituants de la IVe République, qui inscrivent en 1946 dans le Préambule de cette constitution le droit au travail et celui au logement.

Le deuxième XIXe siècle européen, civilisation industrielle et pauvreté de masse. 

Jules Siegfried agit dans une France traversée par des fortes tensions sociales et politiques mais aussi transformée par des mutations économiques hors du commun. La France s’industrialise massivement sous le Second Empire : face à un régime autoritaire, les questions sociales se confondent avec les questions politiques, mais à l’avènement de la IIIe République (1875) certains républicains deviennent plus conservateurs sur le plan social. Une fracture se créé entre les radicaux, républicains mais plutôt conservateurs sur le plan social, et les socialistes, plutôt méfiants devant un régime considéré comme bourgeois mais très réformateurs sur le plan social, évidemment. Jules Siegfried appartient à un courant de pensée qui souhaite faire la synthèse entre l’attachement à la République, héritière de 1789 (Révolution bourgeoise), et la défense des questions sociales, héritières de 1793 (Révolution des Sans – culotte). Jules Siegfried appartient donc à la continuité (celle des patrons paternalistes) tout en marquant une rupture (il souhaite voir les collectivités territoriales prendre en charge les questions sociales).

Un homme d’affaires devenu homme politique. 

Né en 1837, Jules Siegfried est élevé au sein de la communauté des industriels protestants de Mulhouse : fils d’un négociant en drap il fait partie de la bourgeoisie mais n’a pas reçu d’éducation supérieure. Jules Siegfried se lance très vite dans les affaires. Il profite de la guerre civile américaine pour négocier et spéculer sur le coton. Il voyage aux Etats – Unis et y rencontre Abraham Lincoln. Déjà Siegfried mêle sens des affaires et intérêt politique. La guerre franco – prussienne de 1870 – 1871 amène Jules Siegfried à s’installer au Havre. Riche, il décide dès lors de quitter le domaine du négoce et de l’industrie et entame une carrière politique.

De 1878 à 1886 il est maire du Havre. Son action est profondément réformatrice : sous son impulsion la municipalité prend en charge les questions d’hygiène publique (Paris ne s’est doté d’un réseau cohérent de tout à l’égout qu’avec la rénovation urbaine du préfet de la Seine, le baron Haussmann) d’aménagement urbain et d’éducation. Dès cette époque Siegfried est en avance : même les plus réformateurs des républicains ne comprennent pas l’utilité d’une prise en charge de ces questions par la collectivité. Le Havre se dote e 1870 d’une école laïque et gratuite grâce au financement de Siegfried puis en 1885 d’un lycée pour filles, l’un des premiers de France.

Un événement personnel va affermir ses convictions politiques et orienter sa réflexion plus précisément sur les questions du logement social, de l’hygiène publique et des progrès techniques. Il contracte en 1879 la fièvre typhoïde après avoir bu de l’eau contaminée par des canalisations défectueuses d’un immeuble pourtant récent. Il est sauvé grâce à l’une des premières transfusions sanguines réalisées en France. Dès lors Jules Siegfried va se battre pour que les pouvoirs publics gèrent comme une question globale l’hygiène publique et le logement social. En 1882 Le Havre construit un hôpital public, l’hôpital Pasteur, en 1885 le réseau de tout à l’égout de la ville est entièrement modernisé et étendu à l’ensemble de la commune.

Jules Siegfried avance l’idée que l’intérêt collectif à l’amélioration des conditions de vie des classes populaires peut même passer avant le droit à la propriété privé, et que par conséquent un îlot d’immeubles insalubres peut être détruit par une municipalité s’il met en péril la santé publique.

Le promoteur du logement social : convictions, modes d’action et réalisations. 

Jules Siegfried devenu député en 1887 va se battre afin de mettre en pratique à l’échelle nationale ce qu’il a mis en place au Havre. Il ne faut pas le voir comme un patron paternaliste ayant réussi en politique. Le paternalisme reste de la charité. Jules Siegfried croit au contraire à la notion de solidarité. Pour lui la collectivité doit prendre à sa charge les questions de santé publique, de logement social et d’éducation nationale. Son originalité par rapport aux socialistes de son temps est de croire que les investisseurs privés doivent être associés aux financements de ces programmes sociaux.

Il agit d’abord sur le plan législatif. Deux lois majeures portent son empreinte : celle de 1894 sur les Habitations à Bon Marché (HBM ancêtres des HLM) et celle de 1902 sur la Santé Publique (première loi de santé publique en France). La loi de 1902 autorisait les fonctionnaires publics à entrer dans les domiciles publics pour en vérifier la salubrité, instituait un code moderne e national de la santé, obligeait les praticiens de la santé à déclarer les cas de maladies contagieuses (comme la variole) et obligeait les municipalités à désinfecter les immeubles insalubres.

C’est la loi de 1894 sur les Habitations à Bon Marché qui font de Jules Siegfried un véritable précurseur. Cette loi fut corrigée en 1906 et en 1908 afin d’accroître l’influence des pouvoirs publics sur la construction des logements sociaux. En 1889 Jules Siegfried participe au Congrès international des habitations à bon marché : il créé et préside la Société Française des Habitations à Bon Marché (SFBHM). L’objectif de l’association était de lier l’action de l’Etat à celle des investisseurs privés pour la construction de logements ouvriers. L’initiative privée semblant impuissante, l’Etat devait collecter grâce à une loi (ce sera celle de 1894 dite « loi Siegfried ») les fonds publics (Caisses d’épargne, pensions ouvrières), pour financer (avec l’aide des banques privées) la création de sociétés ayant pour objet la construction de logements ouvriers. La SFHBM commença à travailler avec des institutions publiques (comme l’Office du Travail) des investisseurs privés et des donateurs généreux (le comte de Chambrun fit une donation de 50,000 FRF). Ministre du Commerce en 1892, Jules Siegfried déposa son projet de loi élaboré par ses amis de la SFHBM et la loi fut votée en 1894.

Les modes d’action de Jules Siegfried son originaux : il additionna l’action de réseaux associatifs (le Musée social, la SFHBM) celle des investisseurs privés et celle des organismes d’Etat (en l’occurrence l’Office du Travail).

Pour lui la construction de logements sociaux neufs (répondant aux normes les plus modernes de l’hygiène) destinés aux ouvriers ne pouvait se faire que grâce à des fonds collectés aussi auprès des organisations ouvrières : c’est pourquoi il oeuvra également au développement de la Mutualité française. Jules Siegfried présida la commissions de 1894 – 1898 qui rédigea la loi de 1898 sur les indemnisations des accidents du travail (qui fait rentrer l’activité professionnelle dans le champ du droit public et non plus dans celle du droit privé) et celle de 1910 qui rédigea la loi sur les pensions et retraites.

Bien des actions de Jules Siegfried, fruits de compromis entre l’Etat et les entrepreneurs, entre les socialistes et les libéraux, entre les ouvriers et les patrons, nécessitèrent des corrections : en 1928 et en 1930 la loi de 1910 fut amendée par exemple. Mais il posa les bases de l’Etat – providence tel qu’il naîtra avec les ordonnances de 1944 et la Constitution de 1946. Jules Siegfried avait un demi siècle d’avance !

Conclusion. 

Aujourd’hui où l’on parle après près d’un mois d’émeutes dans les banlieues (émeutes qui ont nécessité l’application de la loi de 1955 sur l’état d’urgence…) de l’insuffisance des politiques de la ville, où l’on discute encore de la participation des collectivités territoriales et de l’Etat dans le financement des HLM, la réflexion de Jules Siegfried paraît étonnement actuelle. Jean – Louis Borloo, Ministre de la Cohésion sociale, proposait comme en 1906 (il y a un siècle !) l’accès à la propriété comme résolution de la « question sociale ». L’action de Jules Siegfried dans le domaine social était donc très en avance sur son temps : en avance sur son temps sur le plan des idées comme des moyens mis en œuvre pour les appliquer puisqu’il considérait comme nécessaire l’action conjuguée de la loi et de l’exemplarité, l’action de l’État et des municipalités d’un côté et celle des investisseurs privés de l’autre.

© Aminata BEÏDARI (2006, 2014, 2019, révision 2020)

SOURCES :

Des livres … 

[1] BOURILLON (François), Les villes en France au XIX siècle., Collection « Synthèse Σ Histoire », aux éditions Ophrys, 1992, 197 pages.

Un ouvrage général sur l’impact de l’industrialisation européenne sur la taille et la structure des villes en Occident.

[2]HORNE (Janet), Le Musée social. Aux origines de l’Etat – Providence., Collection « Histoire & Société », aux éditions Belin, 2004, 384 pages.

L’essentiel des informations de cet article vient du livre de cette universitaire américaine qui décrit la naissance et l’action de ce véritable Think – Tanks que fut le « Musée social ».

[3]LEJEUNE (Dominique), La France de la « Belle Epoque ». 1896 – 1914., Collection « Cursus », aux éditions Armand Colin, 1991, 191 pages.

En plus du cadre historique et politique, ce livre apporte des informations sur les mutations économiques et sociales. Centré sur la France, il permet de comprendre que la période de la « Belle époque » ne fut pas « belle » pour toutes les classes sociales !

[4]ROBERT (J. – L., sous la direction de), Le XIXe siècle, Histoire contemporaine., Collection « Grand Amphi », aux éditions Bréal, 1995, 352 pages.

Un ouvrage spécialisé en histoire mais qui comporte des extraits de textes politiques : important pour voir à quel point les préoccupations des Républicains radicaux de la « Belle époque » sont plus politiques et idéologiques que sociales.

 … Et des sites Internet. 

[5] http://elias.ens.fr/hss2001/logement/acteurs/museeSocial.html

Une histoire du Musée social, fondé en 1889 par Jules Siegfried et ses amis.

[6] http://www.cedias.org/

Le site du CEDIAS, émanation moderne et universitaire du Musée social ; illustration de la thèse de Jules Siegfried qui pensait qu’il fallait mettre des statistiques sociales à la destination des hommes politiques pour les aider à prendre des mesures efficaces.

[7] http://bu.univ-angers.fr/EXTRANET/CAF/catalogue/Panneaux1.html

Un site original qui rappelle que le Musée social fut aussi un organisme qui lutta activement pour la reconnaissance du droit de vote pour les femmes. L’épouse de Jules Siegfried fut une des premières féministes modernes en France.

→ À voir sur le même sujet :

Cours – Croissance et mondialisation

Cours – Les mutations des sociétés

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