ZOOM SUR… 1947-1948 La grève des cheminots du Dakar-Niger

Cet article reprend un article publié dans le cadre des formations du CNAM en 2006.

11 octobre 1947 – 19 mars1948

La grève des cheminots du Dakar – Niger. 

La révolte des bouts de bois de Dieu et le réveil des revendications indépendantistes en AOF. 

Intérêt du sujet. 

Commencée comme un simple conflit du travail, la grève des cheminots du Dakar – Niger se transforme vite en conflit politique dans le cadre des luttes africaines pour l’indépendance. Cette grève va avoir des répercussions majeures : elle consacre une fracture dans le paysage politique français aussi bien métropolitain qu’africain en marquant la naissance de l’opposition entre tenants de l’autonomie et tenant de l’indépendance pleine et entière pour les Colonies. Plus important peut-être elle permet la naissance d’une véritable mythologie heureuse de la lutte pour l’indépendance noire trop souvent considérée comme « facile » car donnée par les métropoles. Moment de douleur et de lutte, la grève des cheminots du Dakar – Niger devient le thème central de romans fabuleux comme Les bouts de bois de Dieux., de Sembene Ousmane ou Le soleil des Indépendances., d’Amadou Kourouma qui rappellent que l’indépendance fut le résultat de souffrance et de sacrifice de la part des Africains.

Le contexte. 

L’année 1947 est une très mauvaise année pour les métropoles. Plus particulièrement pour la France. En France métropolitaine d’abord de gigantesques grèves orchestrées par la CGT, proche du PCF paralysent le territoire : la situation est quasi – insurrectionnelle et marque la rupture entre les communistes et la SFIO. Dans les colonies françaises la situation est beaucoup plus tendue encore : en Indochine, perle de l’empire, la guerre entre le CEFEO et le Vietminh de Ho Chi Minh a commencé. A Madagascar éclate une révolte que la France décide d’écraser dans le sang : il y aura entre 80,000 et 100,000 morts parmi la population révoltée. En Afrique de l’Ouest la situation est plus calme en apparence : des notables africains affiliés à la SFIO sont élus députés de l’Union française au 2e collège, qui rassemble les représentants des colonies. Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët Boigny et Lamine Guèye participent aux prises de décisions. Pourtant la situation sociale est en réalité très tendue : les salaires ne suivent plus la hausse du coût de la vie et depuis 1945 la situation syndicale est exécrable. En 1945 les enseignants avaient entamé une grève de dix jours, rapidement suivie par les ouvriers noirs de l’industrie. En janvier 1946 une grève générale de dix jours regroupe 27 syndicats d’A. O. F. Mais les travailleurs des différentes branches reprennent le travail. Le front syndical n’est pas uni.

La naissance du mouvement : l’échec d’une gestion paritaire des tensions sociales. 

Un arrêté du 17 juillet 1946, applicable au 1er janvier 1947, regroupe en une régie d’exploitation des chemins de fer de l’A. O. F. les quatre compagnies ferroviaires qui se partageaient le réseau, le Dakar – Niger, le Conakry – Niger, le Abidjan – Niger et le Bénin – Niger. La similitude des noms pouvait faire penser que le réseau ferré colonial aboutissait dans la colonie du Niger et qu’il était cohérent : en réalité aucun train n’entrait dans la colonie du Niger mais tous les réseaux aboutissaient sur au moins l’une des rives de ce gigantesque fleuve. Il avait en réalité bien quatre tronçons distincts. Et la mémoire ne s’est pas trompée en rappelant que c’est bien les cheminots du Dakar – Niger qui furent le fer de lance du mouvement. En tout état de cause, la mise en régie unique des quatre réseaux n’avait pas de rationalité industrielle. Mais la mise en commun des ressources des quatre réseaux et leur mise en régie amenait avec elle des suppressions de postes. Les employés des quatre réseaux n’avaient pas acquis les mêmes droits voire les mêmes avantages et les syndicats s’inquiétaient de voir l’administration coloniale imposer une uniformisation des contrats par le bas.

Dès le 30 août 1946, moins d’un mois après la parution du décret, la très puissante Fédération de Cheminots de l’A. O. F., la FSCA (Fédération des Syndicats des Chemins de fer Africains), présente ses revendications : aucune suppression de poste et l’alignement sur un cadre unique des personnels sans distinction d’origine. On mesure à la rapidité de la réaction syndicale et le degré d’organisation des syndicats noirs et leurs liens (grâce aux députés du 2e collège) avec le pouvoir à Paris. Le Haut – Commissaire pour l’A. O. F. (équivalent d’un super préfet) oblige les représentants des syndicats, les députés du 2e collège et les dirigeants de la régie à négocier dans le cadre d’une commission paritaire. C’est un échec. Le ministre SFIO de l’Outre – Mer se saisit du dossier et oblige les dirigeants de la régie à accepter un texte reprenant globalement les revendications de la Fédération. Vincent Auriol, président de la République doit débuter une vaste tournée de l’AOF et de l’AEF le 20 avril 1947 et les syndicats menacent de se mettre en grève le … 19. De juin 1947 à octobre des mouvements sporadiques de grève perturbent le travail sur le réseau. Les syndicats présentent des revendications de plus en plus précises et de plus en plus exigeantes. Les dirigeants de la régie finissent par refuser tout dialogue. L’inspecteur du travail pour l’A. O. F. essaie une dernière tentative de conciliation mais en vain. Désormais dirigeants de la régie excédés et dirigeants syndicalistes survoltés sont prêts à un conflit de grande ampleur. Le 11 octobre 1947 le travail cesse sur l’ensemble du réseau ferré d’A. O. F. : la grève va durer 160 jours et concerner plus de 15,000 des 20,000 cheminots du réseau.

Les causes profondes du mouvement. 

En apparence le conflit est déclenché par la volonté du FSCA et sa volonté seule : il fait littéralement monter les enchères, comptant sur ses liens avec les députés SFIO du 2e collège et sur les liens de ceux-ci avec le gouvernement SFIO de Paris pour trouver en face une administration a priori conciliante. C’est vrai. Derrière la façade unie du FSCA se cache une lutte sourde entre dirigeants africains enclins au dialogue et d’autres plus jeunes, plus proches de la CGT, cornaqués par des députés comme Senghor qui préparent leur rupture avec la SFIO pour rejoindre l’apparentement avec le PCF. Là encore le FSCA apparaît comme le principal responsable de l’échec répété des multiples tentatives de négociations.

L’année 1947 marque aussi la commémoration de la grève des cheminots du Dakar – Niger de 1937 au cours de laquelle l’armée avait tué à Thiès 6 ouvriers sénégalais. Cette grève avait marqué le début de la carrière politique de nombreux leaders africains dont Léopold Sédar Senghor : entrée dans la légende de la lutte pour l’émancipation, les dirigeants syndicaux trop jeunes pour avoir participé au mouvement espéraient bien dix ans après être à la hauteur de leurs aînés et des martyrs de Thiès.

Mais d’autres éléments jouent pour expliquer la radicalisation du FSCA. La situation sociale des travailleurs africains était mauvaise. Le « travail forcé » nommé depuis 1946 Service Obligatoire du Travail obligeait toujours les jeunes hommes de 18 à effectuer deux années de travail gratuit dans des entreprises privées s’ils n’étaient pas incorporés dans le cadre du Service National. Or l’armée étant incapable d’incorporer les millions de jeunes noirs de l’AOF laissait aux entreprises une main d’œuvre quasi servile et renouvelable. La lutte contre le travail forcé radicalisait les conflits du travail, mêmes ceux qui n’avaient aucun lien avec cette question hyper – sensible.

Les relations de travail étaient empoisonnées aussi par les discriminations raciales : noirs et métropolitains n’avaient pas le même statut et à compétences égales ne touchaient pas les mêmes salaires, les mêmes primes et n’avaient pas droit au même avancement. Si la solidarité entre ouvriers européens et africains s’étaient renforcée depuis la fin de la guerre, les syndicats européens de cadres comme le Syndicat Autonome des Cadres Supérieurs tentaient systématiquement de briser les grèves. La revendication d’un cadre juridique unique, mainte fois présentes dans les conflits de cheminots, montre que derrière les accords formels, les dirigeants des réseaux d’A. O. F. avaient trouvé des moyens détournés pour constituer deux cadres de travail, l’un pour les Africains et l’autre pour les Européens.

Enfin une des causes majeures du conflit est que la FSCA était entré dans un conflit plus global que celui du travail : la FSCA militait pour l’indépendance à court terme des colonies africaines, et tout conflit local susceptible de faire avancer la cause indépendantiste devait être exploité. La grève des cheminots de la régie d’exploitation des chemins de fer de l’A. O. F. n’est donc pas un simple conflit du travail mais aussi un conflit politique qui s’inscrit dans le cadre de la lutte pour l’indépendance de l’A. O. F.

Les modalités du conflit : les stratégies dans un conflit du travail qui s’inscrit dans la durée. 

Nul ne pouvait imaginer que le conflit pourrait durer 160 jours. La situation financière des cheminots, comme celle des ouvriers africains en général, était si mauvaise que les dirigeants de la Régie pensaient voir le conflit s’achever faute de grévistes. C’est le contraire qui se produisit. Les femmes des grévistes cultivèrent les jardins près des cases. Elles furent aidées par les femmes des villages d’origine mobilisées par les réseaux syndicaux et politiques sénégalais principalement. Sans paye ni revenus en argent, les familles des 15,000 grévistes subsistèrent grâce à la solidarité villageoise. Des femmes des zones rurales parcoururent des centaines de kilomètres pour amener du mil et du sorgho dans les zones urbaines. Les migrations entre colonies eurent même lieu quand une colonie ne pouvait plus nourrir ses grévistes. Les dirigeants politiques noirs orchestrèrent cette opération de ravitaillement à l’échelle de l’A. O. F. toute entière. Pour la première fois l’A. O. F. était paralysée dans son entier. Faute de trains (et pour cause) les femmes traversaient à pied les étendues de l’AOF pour apporter céréales et légumes aux militants qui bloquaient le réseau.

De son côté la direction de la Régie (qui devait affronter le plus puissant mouvement de grève connu en Afrique francophone alors qu’elle n’avait elle-même que dix mois d’existence) déploya tous ses réseaux pour faire plier les grévistes. L’armée fut réquisitionnée par le Haut – Commissariat et fournit à la Régie 250 cheminots blancs et assura la sécurité du personnel blanc qui travaillait. L’armée veilla aussi à ce que les voies et les carrefours ferroviaires soient libres. La Régie embaucha 2500 travailleurs noirs et reçu l’aide de près de 900 grévistes qui reprirent le travail : ceux-ci formèrent un « syndicat libre », opposé évidemment à la FSCA. En dépit de ces efforts la Régie ne pu assurer qu’un service minimum : sur le tronçon Dakar – Bamako le train ne circulait que deux fois par semaine, une pour le courrier et une autre pour le ravitaillement de Dakar. Pour la première fois dans l’histoire syndicale de l’Afrique francophone les salariés noirs allaient l’emporter.

La fin du conflit : la victoire de la solidarité. 

Dès le 26 février 1948 le nouveau Haut – Commissaire Béchard (député SFIO, ancien Secrétaire d’Etat à la Guerre, favorable à une autonomie progressive des colonies) réunit tous les intéressés. Une solution fut rapidement trouvée : l’engagement définitif des travailleurs embauchés comme auxiliaires durant le conflit, l’abandon des poursuites judiciaires engagées contre les militants accusés de sabotage, un cadre unique à l’ensemble de la Régie était adopté, une grille des salaires unique instituée, les salaires étaient légèrement augmentés, les ouvriers qualifiés noirs pouvaient progresser au sein de l’entreprise par concours. Le 15 mars 1948 les cheminots votent pour adopter ou refuser les propositions de leurs délégués syndicaux : l’arrêt du mouvement est décidé pour le 19 mars à zéro heure. Ibrahima Sarr, Agent administratif de la Régie des Chemin de fer de l’A. O. F. et Sécrétaire Général du Syndicat des Cheminots africains du Dakar – Niger déclare à ses camarades exténués : « […] les privations que vous avez subies, les sacrifices que vous avez consentis, sont garants d’un avenir meilleur […] ». Béchard quant à lui déclarait : […] Dans cette affaire, il n’y a ni vainqueurs ni vaincus. Il n’y a que des perdants : l’économie de l’A. O. F., les cheminots, la Régie des chemins de fer. […] »

Les conséquences. 

Elles sont d’abord internes à la Régie : les dirigeants du Conseil d’Administration savent la puissance de la FSCA qui représente leur personnel. La leçon est entendue par tous les patrons d’A. O. F. Elle est aussi entendue par les employés africains : avec cette grève ils viennent d’entrer dans la lutte pour l’émancipation, lutte encore réservée avant aux « intellectuels ».

Les conséquences se firent sentir dans l’ensemble du monde du travail et en particulier dans le poids des syndicats au sein du salariat. En 1944 la CGT avait 176 unions locales regroupant 30,000 membres soit plus du quart des travailleurs salariés, mais 60% des travailleurs syndiqués. Les syndicats indépendants des centrales syndicales européennes ne représentaient que 15% du salariat : le cas de la FSCA était donc exceptionnel. En 1956 la CGT ne représentait plus que 36% des travailleurs syndiqués, ces derniers doublés depuis 1944. Les syndicats africains autonomes avaient bénéficié de l’énorme publicité faite pour un syndicalisme afro – africain par les militants de la FSCA.

Les conséquences sont aussi politiques : Senghor sort renforcé du conflit, lui qui proclame dans son journal la Condition Humaine « Nous disons Révolution non Révolte ». Lamine Guèye, le vieux leader socialiste s’est montré trop tiède voire hostile au mouvement. Guèye demande l’exclusion de Senghor de la SFIO et l’obtient. Mais c’est Senghor qui remporte le combat : Guèye passe au second plan du combat pour l’indépendance tandis qu’apparenté au PCF désormais Senghor devient une figure politique nationale. Senghor est désormais l’homme qui a l’appui des cheminots de la FSCA…

Les conséquences sont aussi sociales : la solidarité a permis de « tenir » mais les cheminots et leurs familles, privés de ressource pendant plus de cinq mois, ont souffert.

Conclusion. 

Jamais plus l’A. O. F. ne connaîtra de grève de cette ampleur : le prolétariat ouvrier d’A. O. F. sort paradoxalement grandi et diminué par cette grève. Grandi car les militants affluent, grandi car les syndicats autonomes comme le FSCA ont vaincu le patronat européen et s’imposent comme des acteurs majeurs de la contestation coloniale. Diminué car l’ampleur de la grève a ruiné les cheminots et les a brisé. L’effort colossal qui leur a été demandé leur a permis de remporter la victoire mais désormais les politiques devront prendre le relais.

Cette grève montre qu’une grève n’est jamais un simple conflit du travail : elle s’entame dans un contexte social et politique local et national qui en modèle le contour autant que les revendications officielles. Toute grève est un mouvement social global.

Mais cette grève montre aussi qu’un mouvement qui dure, dure peut-être trop. Les militants de la RTM à Marseille en ont fait l’expérience. Quand les militants sont ruinés par leur effort la grève perd tout son sens. Car une grève n’est valable comme moyen de lutte que si elle peut être rééditée. Si c’est un révolver à un coup la victoire d’aujourd’hui ne sert qu’à attendre la défait de demain.

SOURCES :

Des livres … 

[1] ALMEIDA – TOPOR (Hélène, d’), L’Afrique au XXe siècle., Collection « U – Histoire contemporaine », aux éditions Armand Colin, 1993, 364 pages.

Un ouvrage spécialisé sur l’histoire économique et sociale de l’Afrique noire ; des informations intéressantes mais dispersées sur les mouvements syndicaux en Afrique de l’Ouest car l’ouvrage est organisé de manière chronologique et non thématique.

[2] COQUERY – VODROVITCH (Catherine) et MONIOT (Henri), L’Afrique Noire. De 1800 à nos jours., Collection « Nouvelle Clio, l’histoire et ses problèmes. », aux éditions P. U. F. , 1974, 4e édition corrigée de 1993, 501 pages.

Un ouvrage très général sur l’Afrique noire, plutôt orienté sur les événements politiques mais avec des chapitres intéressants sur les mutations sociales. Utile pour replacer les événements dans leur contexte plus large.

[3] FONTENEAU (Gérard) en collaboration avec LINARD (André) et MADOUNGA (Noël), Histoire du syndicalisme en Afrique., aux éditions Karthala et « Couleur livre », 2004, 176 pages.

Plus spécialisé sur l’histoire syndicale, ce livre retrace l’histoire de l’émergence et de l’affirmation des syndicats en Afrique noire de la fin de la période coloniale à nos jours. Un peu trop général pour le simple sujet de l’Afrique de l’Ouest il retrace en deux pages quand même la grève des cheminots de 1947 en la replaçant dans la suite de celle de 1937 à Thiès.

[4] NDAO (Ibrahima, El Hadj), Sénégal, Histoire des conquêtes démocratiques., Collection « Essais, mondes d’hier, monde de demain. », aux éditions NEAS (Nouvelles Editions Africaines du Sénégal), 2003, 525 pages.

Un ouvrage spécialisé sur le syndicalisme en Afrique de l’Ouest. Ecrit dans une perspective sénégalo – sénégalaise, le récit de la grève de 1947 n’est vu que sous l’angle de ses conséquences au Sénégal. On regrette que l’auteur soit plus un politique qu’un universitaire car des événements de détail sont privilégiés sans que les faits les plus importants soient bien relatés : ainsi la question des motivations de la grève reste vague dans cet ouvrage.

 … Et des sites Internet. 

[4] http://courses.wcupa.edu/jones/his311/archives/aofindex.htm

Un recueil des archives économiques et sociales de l’A. O. F. Aride.

[5] http://www.histoire-afrique.org/rubrique6.html?&limite=300&filtrepays=

Toutes les chronologies sur l’Afrique coloniale et post-coloniale. Utile mais très généraliste.

[6] http://www.ville-verson.fr/fr/chronologie.htm

La chronologie du géant intellectuel et politique de la lutte pour l’indépendance : Léopold Sédar Senghor.

 © Aminata BEÏDARI, 2006, CNAM et © Aminata BEÏDARI, 2014, révision juillet 2017.

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