Tale- GÉOGRAPHIE (4), Des territoires inégalement intégrés à la mondialisation

Tale– GÉOGRAPHIE (4), Des territoires inégalement intégrés à la mondialisation

Dans le film les dieux sont tombés sur la tête (1980), le réalisateur sud-africain Jamie US raconte l’arrivée d’une bouteille de Coca-Cola, tombée du ciel et considérée comme un présent des dieux, dans une tribu du désert du Kalahari vierge de tout contact extérieur. La possibilité qu’il existe encore des communautés coupées du monde, très mince en réalité, fait fantasmer les explorateurs et les journalistes (voir les Sentinelles des îles Andaman dans l’océan Indien). Le portrait d’Isookanga, jeune pygmée qui découvre l’Internet et avec lui les perspectives d’enrichissement immédiat que promettent les mille variantes de la mondialisation, proposé par l’auteur congolais In Koli Jean Bofane dans Congo Inc., le testament de Bismarck (2014) est bien plus proche de la réalité. Aujourd’hui, l’ensemble des individus et des territoires sont concernés par la mondialisation.

La mondialisation désigne le processus de mise en relation de plus en plus intense des différentes parties du monde. Très sélective géographiquement, la mondialisation met en concurrence les territoires.

Pourquoi peut-on dire que les acteurs contribuant à la mondialisation favorisent, à toutes les échelles, une intégration différenciée de ces territoires dans un monde interdépendant et hiérarchisé ?

Après avoir identifié les mécanismes responsables de l’inégale intégration des territoires à la mondialisation nous proposerons une typologie des territoires dans la mondialisation en veillant à développer une analyse nuancée et multi-scalaire.

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Les économistes libéraux (affirment le rôle moteur de l’individu et du marché qui régulent les activités économiques selon le principe de libre concurrence. Selon eux, le libre-échange favorise l’accroissement des richesses et le développement. Ils guident certains responsables politiques qui instaurent des lois (fiscalité, droit du travail, droit de douane) et des aménagements (aéroports, ZIP) afin de permettre le libre-échange. Ils souhaitent  être attractifs et capter les investissements. Le progrès technique favorise les échanges. Il est techniquement possible et peu onéreux de convoyer des marchandises sur des distances toujours plus importantes. La libéralisation des échanges et l’amélioration des conditions de transport incitent les FTN à localiser leurs différentes activités dans les lieux qui sont les plus attractifs (accessibilité, aménité, niveau de formation et coût de la main d’œuvre, fiscalité, droit du travail…). Les territoires (villes, bassins industriels, mines…) investis par les grandes entreprises changent selon la théorie des avantages comparatifs. La mondialisation entraîne des recompositions territoriales à toutes les échelles. C’est un processus dynamique difficile à représenter à travers des planisphères figés (se méfier de la limite Nord-Sud, du modèle Triade/BRICS/PMA). La typologie proposée ci-dessous est intéressante mais doit être considérée avec prudence, elle fige une réalité nécessairement évolutive.

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Les territoires les plus intégrés à la mondialisation sont ceux qui créent le plus de richesses. On les observe à plusieurs échelles : mondiale, continentale et régionale et locale.

À l’échelle mondiale, la Triade (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest, Asie orientale avec le Japon et les Nouveaux Pays Industrialisés d’Asie, NPIA, comme la Corée du Sud, Taïwan, le territoire autonome de Hong Kong et Singapour) domine le monde. Les pays de la Triade émettent 66% des Investissements Directs Étrangers (IDE) dans le monde : l’Amérique du Nord en reçoit 4 000 milliards de dollars (US$) chaque année, l’Europe de l’Ouest 8 000 US$ et l’Asie 3 500 US$. La capacité d’un territoire à créer de la richesse se mesure à l’aide du Produit Intérieur Brut (PIB) par exemple : celui des États-Unis s’élevait à 20 000 milliards de dollars (US$) en 2018, c’est le 1er. Le PIB/habitant permet de lisser les effets de masse démographique : ainsi celui de la République Populaire de Chine (RPC), le 2ème de la planète, qui culmine à 8 500 milliards de dollars, s’abaisse à 7 500 US$/habitant, loin derrière celui des États-Unis (50 000 US$), du Japon (45 000US$) ou de l’Union Européenne (UE, 35 000US$). La redistribution des richesses se mesure avec l’Indice de Développement Humain (IDH, 1990, travaux de Mahbub UL HAQ et Amartya SEN) développé par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) : les IDH forts (+ de 0,850) sont situés dans la Triade. Celui des États-Unis (0,937, 3e IDH mondial) ou du Danemark (0,955, 1er) montrent que le niveau de richesses ne correspond pas toujours à la redistribution des richesses.

À l’échelle continentale et régionale, les richesses se concentrent sur les littoraux des grandes Zones Industrialo-portuaires (ZIP) comme les façades pacifique et atlantique de l’Amérique du Nord, la façade de la Manche en Europe (Northern Range) et les littoraux de l’Est asiatique. Des ports puissants sont les pôles de ces ZIP : c’est le cas de Shanghai (1er port en tonnage avec 600 millions de tonnes de fret et en nombre de conteneurs débardés avec 30 millions de conteneurs Équivalents Vingt Pieds, EVP). L’avant-port de Shanghai (Le port de Yangshan, situé en eaux profondes sur des ilots artificiels) est relié à Shanghai, distante de 40 km, par un pont géant, le pont de Donghai, long de 32 km dont 26 au dessus de l’océan. Singapour (29 millions d’EVP/an) et Rotterdam-Maasvlakte (40 km de quais, 12 millions d’EVP et 500 millions de tonnes de fret) sont les autres principales infrastructures portuaires de la planète. Les routes maritimes majeures qui passent par les détroits (de Malacca au large de Singapour, d’Ormuz et de Bab el Mandeb au Moyen Orient, de Gibraltar en Méditerranée, de la Manche en Europe) et les canaux (Canal de Suez en Égypte, canal de Panama en Amérique centrale) relient ces ZIP majeures. Les métropoles mondiales, véritables centres d’impulsion de la mondialisation, dominent et structurent ces ZIP et polarisent les flux (Informations, capitaux, marchandises, hommes). Les villes mondiales (Londres, Tokyo, New York) dotées de Central Business Districts (CBD) attirent les sièges sociaux des Firmes Transnationales : celles-ci sont attirées par la grande accessibilité liée à la présence d’aéroports de rang mondial (Les hubs, comme Atlanta avec 95 millions de passagers par an, Londres avec 70 millions ou Tokyo avec 66 millions) et la concentration de services rares (Le secteur Quaternaire) dans la finance, le design, le droit fiscal et commercial international, le marketing. Naturellement, les marchés financiers y sont les plus dynamiques : New York (Et ses deux indicateurs du New York Stock Exchange, NYSE, et du National Association of Securities Dealers Automated Quotations, NASDAQ, 1971), et Chicago (Chicago Board of Trade) affichent 12 000 milliards US$ de capitalisation boursière, Tokyo près de 5000 milliards US$ et Londres, 3e place financière de la planète, 2 500 milliards US$.

À l’échelle locale, de fortes disparités apparaissent également. Les centres villes et les cœurs historiques des villes, en fonction de leur morphologie propre, sont plus riches que les périphéries. À New York, la péninsule de Manhattan accueille les sièges sociaux des FTN, les immeubles de bureaux des sociétés du quaternaire et les classes aisées (East Side), à Paris, les quartiers en front de Seine et globalement l’Ouest de l’agglomération sont des quartiers riches. À Tokyo le triangle d’or entre la Banque centrale, les jardins du palais impérial et les quartiers de Shinjuku-Chibuya sont les plus chers : le m² s’y négocie à près de 30 000€. La tendance affecte aussi les métropoles du Sud : à Mumbaï les quartiers proches du cœur historique colonial britannique sont peuplés d’une population occidentalisée et très aisée. Dans les villes sud-américaines la ségrégation sociale et spatiale est forte : au Brésil par exemple les populations riches vivent dans les quartiers des vallées de Rio, de Sao Paulo et de Bello Horizonte. Les métropoles se gentrifient à la suite de Londres : les classes populaires et les classes moyennes sont chassées par l’augmentation des prix de l’immobilier et les opérations de rénovation urbaine. À Paris, les anciens quartiers populaires des XIe et XIIe arrondissements accueillent maintenant une nouvelle classe de la bourgeoisie-bohême, couples sans enfants, très qualifiés et aisés, qui consomme et coûte peu à la communauté (les Bo-Bo). À New York la communauté africaine-américaine aisée revient dans le berceau historique de Harlem, au Nord de Central Park, et occupe des immeubles bas (Moins de cinq étages) rénovés et datant du début du XXe siècle. Les ghettos sont maintenant dans les grandes métropoles autant pour les riches que pour les pauvres. À la périphérie des grandes métropoles, les technopôles et les centres secondaires (edge cities) abritent des sociétés des nouvelles technologies et leur population de cadres très qualifiés de l’ingénierie. Ils sont attirés par le cadre de vie champêtre et l’absence de pollution sonore ou environnementale.

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Autour de ces pôles de la mondialisation, des espaces intégrés mais subordonnés s’articulent.

Le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud (BRICS) sont les puissances émergentes. Leur enrichissement ces vingt dernières années, porté soit par l’augmentation des prix des matières premières minières (Russie, Afrique du Sud) soit par les délocalisations (Chine) soit par la montée en gamme de leurs industries (Brésil, Chine et Inde) est notable. La République Populaire de Chine (RPC) a le 2e PIB de la planète (8 500 milliards de dollars depuis 2012, et est le 1er exportateur de produits manufacturés (2010). Les métropoles des BRICS constituent maintenant des mégalopoles en formation (Mumbaï, le triangle « Buenos Aires-Sao Paulo-Rio », le delta de la « Rivières des perles » autour de Guangdong-Macao-Hong Kong en RPC). L’aéroport international de Beijing (Pékin) accueille 82 millions de passagers par an, c’est le 2e hub mondial. Les marchés intérieurs de ces États-continents en voie rapide d’industrialisation sont importants : un milliards et demi d’habitants en Chine, 1,2 milliards en Inde, 200 millions au Brésil… Réunis dans des forums annuels ils créent, lors du Sixième forum des BRICS (2014, Fortaleza, Brésil) la Nouvelle Banque Internationale d’Investissements basée à Shanghai dotée d’un capital initial de 50 milliards de dollars et signent un Accord Cadre instaurant une réserve de change commune, d’un montant de 100 milliards de dollars. Les pays pétroliers constituent un groupe un peu à part dans la Nouvelle Division Internationale du Travail (NDIT). Leur croissance est portée par les cours des matières premières : les PIB n’ont donc qu’une valeur relative pour mesurer la richesse créée : ainsi le PIB de l’Angola a cru de 25% entre 2012 et 2013 sans que l’activité manufacturière ne décolle. Au Nigeria l’activité manufacturière a progressé de 18% en 2013 mais cela est dû d’abord à la relance des activités de raffinage. De plus en plus de pays pétroliers, à la suite de l’Indonésie dès les années 1980’, se sont lancés dans la diversification de leurs économies : c’est le cas des Émirats Arabes Unis (EAU) dans les années 1990’ et du Qatar aujourd’hui. L’Iran fait figure de cas particulier : la politique d’industrialisation menée par le Shah dans les années 1970’ a été poursuivie par le régime des Mollahs et permet aujourd’hui à Téhéran d’être le seul pays pétrolier à l’économie diversifiée et très industrialisée.

La mondialisation mobilise les territoires dédiés à la production et à l’assemblage de produits imaginés, innovés, « designed » et vendus au Nord. L’exemple des Smartphones est archétypal. L’i Phone d’Apple est composé d’une centaine d’éléments fabriqués dans plus de 40 pays différents, acheminés en Chine et assemblés dans des centres industriels géants, situés de plus en plus loin du littoral, employant des ouvriers de l’intérieur de la Chine, ceux des Zones Économiques Spéciales (ZES, 1979) étant devenus trop chers. Les régions littorales des « mers intérieures » sont les périphéries intégrées à la mondialisation mais dépendantes de la Triade et des BRICS (Mer de Chine qui articule une DIT à l’échelle de l’Asie orientale, les Caraïbes qui irriguent la Sun Belt américaine ou la Méditerranée  qui accueille les délocalisations textiles et de maroquinerie de l’Union Européenne). À l’échelle locale, les zones franches (Ports, quartiers d’affaires en périphérie des agglomérations, aéroports comme celui de Dubaï…) constituent aussi des zones privilégiées des investissements. Les économies tournées vers l’agriculture d’exportation sont dépendantes du dynamisme des économies de la Triade qui leur fournissent la clientèle (Café d’Éthiopie, roses du Kenya…) et les IDE.

La crise des dettes souveraines (2009) a entrainé un rapatriement massif des IDE vers l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord, fragilisant les devises asiatiques et la roupie indienne, rappelant au passage que les taux de croissance des pays du Sud, ou de certaines de leurs régions, restaient dépendants des Pays Anciennement Industrialisés (PAI). Sans être marginalisés, ces territoires restent donc dépendants et dominés.

Certains territoires restent peu intégrés à la mondialisation. À l’échelle mondiale il s’agit d’abord des Pays les Moins Avancés (PMA), catégorie définie par l’ONU et constituée des pays les plus pauvres (Le PIB/hab/an en Parité de Pouvoir d’Achat, PPA, est inférieur à 400 US$), l’IDH est faible (Moins de 0,500) comme au Niger (0,340 en 2012), la majorité de la population vit avec moins de 1,25 US$/jour (Seuil mondial de la pauvreté) comme au Mali (75%), ou au Rwanda (66%) ou au Gabon (55%) alors que ce dernier est un pays pétrolier. Les indicateurs nouveaux (Comme l’Indice Multidimensionnel de la Pauvreté, MPI) permettent d’affiner les analyses : au Niger, 182e IDH mondial, 84% des habitants sont pauvres au regard du MPI, mais ils sont 90% en Éthiopie, pourtant mieux placée en terme d’IDH. Les stigmates de la pauvreté restent cependant globalement les mêmes : espérance de vie courte (49 ans au Niger contre 94 au Japon), analphabétisme fort (55% au Mali), insécurité (Terrorisme comme au Mali, séparatisme comme au Soudan du Sud, coupeurs de routes comme au Cameroun, traite des êtres humains comme au Niger), corruption, chômage des jeunes massif (Plus de 33% des moins de 25 ans sont sans emploi), discrimination à l’égard des femmes très forte. À l’échelle régionale, nationale ou locale, ces territoires marginalisés sont identifiables également : Chine intérieure, Sahel, banlieues éloignées des grandes agglomérations, régions rurales enclavées (France, États-Unis), vieilles régions de la première industrialisation (La région Nord-Pas de Calais en France)…

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La mondialisation intègre inégalement les territoires, mais aussi les sociétés. Les fractures territoriales et les inégalités sociales s’accentuent. De plus en plus la contestation populaire proteste contre les injustices sociales croissantes générées par la libéralisation des économies. Des projets de coopération et des flux contribuent tout de même à reconnecter les territoires et les sociétés (voir cours 5).

© Souleymane ALI YÉRO, Erwan BERTHO & Ronan KOSSOU (2020)

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Terminale_Géographie_4_des territoires inégalement intégrés à la mondialisation

Articles complémentaires :

Cliquez ICI pour accéder au cours précédent intitulé “Mers et océans : la France, une puissance maritime ?”

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