COURS À DISTANCE – Première, Histoire, “Les tirailleurs sénégalais dans la Première Guerre mondiale”

COURS À DISTANCE

Première générale – Histoire

Thème IV – « La Première Guerre mondiale : le « suicide de l’Europe » et la fin des empires européens. »

Chapitre 9 « Un embrasement mondial et ses grandes étapes. »

(19), De la guerre balkanique à la « guerre mondiale », (20) L’année 1917 : un nouveau monde ?, (21) Les colonies et les colonisés dans la guerre.

DOSSIER

« Les tirailleurs sénégalais dans la Première Guerre mondiale. »

 Question 1

Comment la propagande française représente-t-elle les tirailleurs sénégalais en 1914 ? Pourquoi ?  

Les premiers mois de la guerre ont été très meurtriers pour la France et l’Allemagne : les grandes batailles des frontières ont tué des centaines de milliers d’hommes. Le nouveau visage de la guerre industrielle effraie les principaux belligérants et, pour la France, la « force noire » vantée par le général MANGIN, exotique jusqu’à présent, devient un véritable atout psychologique et stratégique. C’est le sens de cette carte postale de 1915 qui présente un tirailleur sénégalais.

La propagande avait mis dans la tête des Français que la guerre serait « terminée pour les vendages ». Commencée en août 1914, les gouvernements expliquaient qu’elle serait achevée avant l’automne. L’avancée allemande fulgurante sur Paris, arrêtée in extremis avec la bataille de la Marne (septembre 1914, fait prendre conscience aux populations comme aux combattants que la guerre va s’éterniser. Après la « course à la mer », elle s’installe dans la durée avec le début de la « guerre des tranchées ». Dès lors, la France cherche des atouts stratégiques qui lui permettront de vaincre l’Allemagne et l’apport des colonies en constitue assurément un de poids. Le tirailleur sénégalais représenté sur cette carte postale porte la tenue inspirée des Zouaves de l’armée française et que les Français connaissent bien, il vient de capturer l’empereur François-Joseph d’Autriche-Hongrie (Barbu et en képi) et le Kaiser Guillaume II (En casque à pointe), dont il s’est emparé des sabres: il s’agit d’images d’Épinal, facilement reconnaissables par le public. Charles MANGIN, dans La Force Noire (1910), a développé pour le grand public ses conceptions d’une armée coloniale au service d’une France à la natalité en chute libre. Les tirailleurs sénégalais ont, par ailleurs, participé aux grandes campagnes militaires du XIXe siècle et de la Belle époque » (1896-1914) : conquête de Madagascar, du Maroc, mais aussi les grandes expéditions d’exploration comme la Mission Congo-Nil du capitaine MARCHAND (1898-1900) qui s’achève à Fachoda. Charles MANGIN fit d’ailleurs connaissance avec les tirailleurs sénégalais lors de sa participation à la mission du capitaine MARCHAND. La propagande française est donc en terrain connu : la presse française, et notamment les suppléments illustrés, ont largement diffusé la légende du tirailleur sénégalais véritable « lion » au combat.

Lorsque Pierre LARDET, le fondateur de la marque « Banania », décide (1915) de remplacer la décoration de ses boîtes de cacao en poudre par une image d’un tirailleur sénégalais (dessinée par Giacomo DE ANDREIS, qui  adjoint l’expression « Y’a bon » que la presse grand public utilisait pour désigner les tirailleurs sénégalais), il ne fait que rejoindre un mouvement de fond qui faisait des troupes noires des supplétifs incontournables, confondues avec l’image même de la puissance mondiale de la France.

Question 2

Quels sont les différents arguments utilisés par Blaise DIAGNE pour recruter des soldats ?  

Blaise DIAGNE, députée français à la Chambre des Députés (IIIe République) originaire du Sénégal, est envoyé en 1918 par le « Tigre », George CLEMENCEAU, alors président du Conseil (L’équivalent du Premier Ministre de la Ve République), pour recruter de nouveaux tirailleurs sénégalais. Parmi les très nombreux témoignages de cette mission de recrutement, les témoignages des « Pères blancs », une confrérie de moines et de prêtres missionnaires, rassemblés dans « Témoignages de « Pères blancs » », dans Mémoire en marche. Sur les traces des tirailleurs sénégalais de 1939-1945 (webdoc, rfi, 2018). Ce témoignage nous renseigne autant sur les arguments développés par Blaise DIAGNE pour recruter des tirailleurs que sur le regard paternaliste et raciste des « Pères blancs », inconscients que l’effort de guerre déployé par les colonies pour secourir leur métropole va les engager, aussi, sur le chemin des indépendances.

Le contexte est, pour la France de 1917 et 1918, particulièrement tendu : les mutineries de l’année 1917 n’ont pas fait s’effondrer le front mais elles témoignent d’une lassitude généralisée des Français pour la guerre. La Révolution de 1917 qui entraîne le retrait progressif des Russes de la guerre va permettre aux Allemands de basculer rapidement leurs forces du front oriental vers le front Ouest, leur permettant sans doute de lancer de grandes offensives auxquelles la France doit se préparer. Hors dans les colonies la situation s’est dégradée. Les révoltes contre le système des réquisitions se sont amplifiées : sans état civil, la mobilisation des troupes africaines se fait par prélèvement à l’aveugle dans les cantons, sur des populations pas toujours volontaires, à des périodes qui peuvent désorganiser gravement les pratiques culturales. Les populations fuient vers les colonies voisines, se cachent en brousse, font partir en premier vers le front les enfants des basses castes, voire des estropiés… Mais elles prennent aussi les armes : dès 1915, le Mali s’embrase pour 6 mois. Entre 1916 et 1918, Kaocen, un chef de guerre touareg du Niger, en lien, via la confrérie de la Sénoussiya libyenne, avec l’Empire ottoman, mobilise une armée équipée de canons et de mitrailleuses et se soulève contre la France : en quelques semaines, le Nord saharien est perdu, Agadez, Bilma tombent. La répression militaire française entraîne l’exécution de la plupart des oulémas et des Imams touaregs considérés comme complice de Kaocen. La Grande mosquée d’Agadez est le théâtre de tueries de masse dont le souvenir s’est conservé jusqu’à aujourd’hui. C’est dans ce contexte très dégradé que Blaise DIAGNE réussi le tour de force de recruter 70 000 tirailleurs sénégalais, le tiers de ce qui a été mobilisé pour être envoyé en France sur toute la durée du conflit.

Comment Blaise DIAGNE convainc-t-il les jeunes africains – et plus sûrement la chefferie traditionnelle, complice des autorités coloniales ? Les témoins, paternalistes, voire aimablement racistes, notent que Blaise DIAGNE tient aux autorités, chefs de cantons pour l’essentiel, le discours de « […] l’intérêt et […] du devoir […] » (Réo, actuel Burkina Faso, 8 mai 1918) en « […] faisant miroiter à leurs yeux les avantages pécuniaires et moraux […] » (Réo, actuel Burkina Faso, 8 mai 1918). Incontestablement, être tirailleurs sénégalais confère des avantages : une petite solde, les avantages d’une vie de garnison avec le logis, la nourriture, les possibilités d’une formation professionnelle, la certitude à la retraite d’être prioritaire pour les emplois publics dans la colonie, comme les emplois de receveurs des postes. Mais le système colonial est suffisamment coercitif pour que chacun comprenne que si les chefs de cantons peuvent eux-aussi recevoir des avantages matériels, ils peuvent aussi être déposés et remplacés s’ils déçoivent l’administration. Des chefs de cantons ou des tirailleurs, c’est tout de même les chefs de canton qui allaient recevoir les gratifications les plus utiles si le recrutement se passait bien. Chacun le comprenait : Blaise DIAGNE pouvait parler à demi-mot, il connaissait aussi bien le système colonial que son auditoire… Ces jeunes qui prennent la parole, et revendiquent « […] les grands droits du citoyen français […] » (Conakry, Guinée, 9 avril 1918) saisissent les enjeux de cette étrange période où la métropole, au lieu, comme auparavant, de prendre les hommes dont elle a besoin doit séduire les colonisés : il faut dire qu’ils viennent du Sénégal, une très ancienne colonie, habituée aux Européens, et qu’ils sont des citadins, moins faciles à convaincre, moins naïfs et plus politisés. La « Verte réponse » du député ne trompe que les Pères Blancs : le député en affirmant « […] pour obtenir ces droits il faut d’abord les mériter […] » (Conakry, Guinée, 9 avril 1918) laisse clairement entendre qu’à l’égalité devant la mort dans la guerre, la paix apportera l’égalité devant la loi.

Si la guerre a montré aux tirailleurs sénégalais qu’il n’y avait point de supériorité raciale des « Blancs » sur les « Noirs », la paix montre que la France n’entend pas tenir ses promesses d’égalité. Le grand plan de modernisation des colonies d’Albert SARRAULT sera, quelques années plus tard, enterré avec la « Grande dépression » (1929-1939). Il ne reste plus aux « indigènes » que la lutte politique pour l’indépendance dans le droit fil du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » inscrit dans la Traité de Versailles (1919).

Question 3

Expliquez l’apport des tirailleurs sénégalais dans la puissance militaire française.  

Les tirailleurs sénégalais sont employés par la France sur tous les fronts de la Première Guerre mondiale. Massivement engagés (Près de 200 000 mobilisés pour la seule Afrique subsaharienne alors très peu peuplée), et ce dès l’année 1914, ils sont, pour 66% d’entre eux, de toutes les grandes batailles de France. Ils contribuent aux batailles de Verdun, notamment dans les contre attaques pour reprendre les forts qui défendent l’accès à la ville. Une part importante est engagée dans la désastreuse campagne des Dardanelles (Empire ottoman) puis réaffectés dans l’Armée d’Orient qui combat dans les Balkans et les Carpates, dans des conditions climatiques extrêmes de froid, témoignant d’un courage et d’une loyauté exceptionnels. Les autorités allemandes tentent sans succès de faire basculer les troupes musulmanes (Tirailleurs sénégalais, tabors marocains, spahis algériens) de leur côté : la guerre sainte proclamée par le Sultan turc doit inciter les Musulmans français à rejoindre les forces de la Triplice. Moins de 1 000 ressortissants des colonies gagnent la Sublime Porte. Les armées allemandes font édifier des camps de prisonniers spéciaux pour les troupes musulmanes, comprenant des carrés musulmans dans les cimetières militaires et des mosquées pour la pratique du culte. Mais les tirailleurs sénégalais restent fidèles à la métropole, même en captivité. Un part significative des tirailleurs sénégalais combat également en Afrique, notamment au Kamerun allemand dont ils contribuent presqu’exclusivement à l’occupation. Ils participent aussi au maintien de l’ordre en réprimant les soulèvements populaires contre la levée de nouvelles troupes, soulèvements qui éclatent dès l’année 1915.

Les pertes (15% des combattants, 7% des engagés) sont légèrement supérieures aux pertes des unités métropolitaines, sans qu’on puisse pour autant parler comme le fit Blaise DIAGNE de « massacres des troupes coloniales » (1916). Si l’apport des tirailleurs sénégalais est indéniable, il faut relativiser leur rôle stratégique : les tirailleurs sénégalais ne représentent d’abord qu’une part des troupes coloniales engagées dans l’effort de guerre : les colonies et protectorats du Maghreb fournissent des troupes elles aussi, qui représentent 60% des pertes des unités coloniales. Ensuite les tirailleurs sénégalais ne représentent qu’une part modeste des soldats français engagés dans le conflit : les pertes des tirailleurs sénégalais représentent 2% du total des pertes françaises (1,5 millions de morts), la France a mobilisé près de 9 millions de soldats, dont 8,5 millions sont des métropolitains… Les difficultés de recrutement ont été réelles : certaines commissions de recrutement déclarent 80% d’inaptes car les cantons font émigrer les jeunes hommes valides vers les colonies voisines pour leur permettre d’échapper à la guerre. D’autres chefs de cantons font enrôler les captifs, les enfants des castés (Fils de bouchers, de Thanatopracteurs, de griots même). Les révoltes éclatent vite, et durent longtemps : au Mali, la première révolte contre le recrutement commence en 1915 et dure 6 mois. Enfin les troupes de tirailleurs sénégalais sont lentes à se déployer sur le terrain : après un premier rassemblement dans les ports des colonies (Dakar pour l’AOF), les troupes sont mixées avec des bataillons d’Afrique du Nord, formées à Fréjus enfin, dans le Sud de la France, où elles s’acclimatent. Et ce n’est qu’ensuite qu’elles sont envoyés sur les différents théâtres d’opération.

Le réel apport des troupes de tirailleurs sénégalais est ailleurs. D’une part, l’arrivée des troupes de tirailleurs réconforte les populations civiles qui les voient monter au front, les hébergent parfois, les nourrissent souvent quand les bataillons sont renvoyés à l’arrière. Les tirailleurs sénégalais sont la manifestation concrète de l’aide que l’Empire colonial apporte à la France dans la guerre. Sur le front, les bataillons de tirailleurs sénégalais sont d’une bravoure exceptionnelle : les bataillons sont souvent distingués par des citations à l’ordre de l’armée, les tirailleurs sénégalais participent à la reprise du fort de Douaumont, symbole du martyre de Verdun, haut lieu symbolique de la Première Guerre mondiale. Là encore, la bravoure des tirailleurs sénégalais contribue au moral des métropolitains, confortés, ainsi, dans la capacité de la France à gagner une guerre qui semble pourtant ne jamais devoir finir.

Question 4

Utilisez l’exemple des tirailleurs sénégalais comme accroche à l’introduction d’un sujet portant sur : « Empires coloniaux et mondialisation de la guerre entre 1914 et 1918 ». 

                                Les années du centenaire de la Première Guerre mondiale ont été l’occasion de célébrer l’apport des troupes coloniales. Avant les années 2014-2018, l’intervention militaire française au Mali avait été menée, selon les mots même du président de la République française, François HOLLANDE, sur le thème de la dette remboursée. En 2007, le président Jacques CHIRAC, lors de la célébration des 150 ans de la création des tirailleurs sénégalais, avait dé-cristallisé les pensions des anciens combattants issus des anciennes colonies, les ramenant aux montants perçus par leurs frères d’armes métropolitains. La France, depuis ces quinze dernières années, semble redécouvrir la figure héroïque du tirailleur sénégalais, que les indépendances africaines avaient largement renvoyée dans l’imaginaire du traître et du « collabo ». Se souvenir des tirailleurs sénégalais engagés dans la « Grande Guerre », c’est prendre conscience, à la fois, de la dimension planétaire du conflit mais aussi de son rôle de matrice du XXe siècle.

© Souleymane ALI YÉRO, Erwan BERTHO & Ronan KOSSOU (2020).

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