E3C – Analyse critique de documents de Géographie, “Nairobi, une métropole attractive représentative des fractures spatiales d’une métropole du Sud.”

HISTOIRE-GÉOGRAPHIE

Épreuve commune de contrôle continu

Deuxième partie : analyse de documents

En analysant les documents, vous décrirez les éléments qui font de Nairobi une métropole attractive puis vous vous interrogerez sur les fractures représentatives d’une métropole du Sud. 

L’analyse des documents constitue le cœur de votre travail mais nécessite pour être menée la mobilisation de vos connaissances. 

                                               C’est à Kibera, l’un des 10 plus grands bidonvilles du monde, que les WACHOWSKY ont choisi de faire évoluer leur personnage africain, Capheus, conducteur de Matutu, l’un des huit héros interconnectés de la série Netflix, Sense8.

Kibera, bidonville d’un million d’habitants selon l’ONU, 170 000 selon les autorités municipales de Nairobi, la capitale administrative du Kenya, est emblématique des métropoles du Sud qui semblent osciller entre les écarts extrêmes : d’un côté l’hyper intégration dans la mondialisation de la Upper class et de l’autre la marginalisation absolue des migrants saisonniers dans des quartiers de relégation sociale. C’est le portrait que nous propose le corpus documentaire constitué d’une part d’un extrait de l’article « Portrait d’une ville par ceux qui la veillent. Les citadinités des gardiens de sécurité dans la grande métropole africaine (Nairobi, Kenya) » de Jean-Baptiste LANNE, paru en janvier 2017 dans Géoconfluences (Consulté en octobre 2019) la revue de Géographie de l’École Normale Supérieure (ENS) de Lyon, et d’autre part d’une photographie d’une ruelle et d’habitations de fortune du bidonville de Kibera (123.rf, 2015, une banque numérique d’images libres de droits). Mais si cet écart violent entre deux formes antithétiques d’habiter la ville se lit facilement dans les paysages urbains dans les pays du Sud, n’existe-t-elle pas aussi dans toutes les métropoles ?

Les villes africaines sont-elles des villes comme les autres ?

Nairobi est une ville attractive, s’orientant vers un modèle standard de métropole internationale (I) mais c’est aussi, comme toutes les métropoles du monde, le lieu des écarts de richesses, écarts inscrits dans le paysage même de la ville (II).

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                                Nairobi est une métropole attractive (1). Elle s’oriente rapidement vers un modèle international standard des métropoles, avec un Central Business District (CBD) élégant et futuriste et une domination des fonctions tertiaires, ce qui témoigne de son insertion dans la mondialisation (2).

                Nairobi est une métropole attractive, comme en témoignent les flux migratoires qu’elle attire, et son centre ville à la skyline internationale. « Nairobi est un important réceptacle des dynamiques migratoires, tant à l’échelle nationale que régionale » écrit Jean-Baptiste LANNE (Lignes 18 et 19). Les migrants proviennent de « […] [l]’exode rural, en provenance de toutes les régions du Kenya […] » (Lignes 24 et 25) mais aussi « […] des pays voisins (principalement d’Ouganda, de Tanzanie et du Sud-Soudan) […] » (Lignes 27 et 28). La croissance urbaine de Nairobi « […] est estimée à 4,8% par an, un rythme très soutenu […] » (Lignes 20 et 21). La croissance urbaine moyenne mondiale est en effet de 1,8%, celle des métropoles du Sud de 3,4%, celle de Nairobi est donc 50% supérieure à la moyenne régionale et plus de 2 fois celle de la moyenne mondiale… Incontestablement, Nairobi est attractive. Les gardiens de sécurité interrogés « […] se remémorent leur imaginaire de départ : une ville où tout est grand, où les immeubles sont hauts, tous « construits en dur » […] » (Lignes 13 et 14). Nairobi c’est « […] la société de consommation […] » (Ligne 16). Une image qui contraste évidemment avec la réalité du logement de ces migrants parfois saisonniers qui vivent dans Kibera, l’un des dix plus grands bidonvilles du monde, aux maisons fabriquées avec des matériaux de récupération (Sur la photographie : de la tôle ondulée et des planches).

                Mais cette image des migrants n’est pourtant pas dénuée de fondements. Nairobi est une métropole intégrée dans la mondialisation et s’oriente vers un schéma urbain standard caractéristique de toutes les métropoles, quel que soit leur rang, dans le monde. « […] Le CBD (Central Business District), haut lieu de la ville, constitue le paysage de cette modernité […] il se compose de gratte-ciel […] » (Lignes 7 à 9) : Nairobi est bien la ville de la société de consommation, « […] vitrines de mode, […] banques, […] magasins high-tech, […] de cafés à la mode […] » (Lignes 9 et 10). Car Nairobi, comme toutes les métropoles, concentre les fonctions tertiaires : « […] Dans les rues, les employés en costume, souvent pressés […] » (Ligne 10). Sans être une « ville mondiale » (Saskia SASSEN, The Global City : New York, London, Tokyo, Princeton, 1991), dominant l’Archipel Mégalopolitain Mondial (AMM, Olivier DOLLFUS, La mondialisation, 1996, Paris), Nairobi domine cependant le réseau urbain régional, ce qui explique sa croissance démographique supérieure à la moyenne des métropoles du Sud, c’est la « […] la locomotive économique de l’Afrique de l’Est […] » (Lignes 19 et 20). Le monde s’urbanise : depuis 2010 plus de la moitié de l’humanité vit en ville (55% en 2018) mais l’essentiel de cette croissance démographique est captée par les métropoles, villes exerçant des fonctions de commandement économique, politique et culturel (Mode, Musées, Universités, laboratoires de recherches…). La mondialisation (Interdépendance et interconnexion des territoires et de leurs sociétés) favorise les littoraux et les métropoles, sièges du pouvoir mais aussi exceptionnelles concentration de consommateurs et de producteurs.

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                                Kibera est représentatif des fractures sociales et spatiales si aisément visibles dans les métropoles du Sud (1) mais ces fractures sont également visibles dans les métropoles du Nord, elles sont même, peut-être, consubstantielle à la métropolisation en soi (2).

                Kibera est représentatif des fractures socio-spatiales de Nairobi, et au-delà des métropoles du Sud en général. Ruelles étroites, défoncées, de latérite creusée par les intempéries, sans système d’adduction ou d’évacuation des eaux, les maisons en tôle ondulée… Le bidonville de Kibera présentée par la photographie « Des inconnus vivent dans l’extrême pauvreté  Kibera » (2015) est emblématique de ce qu’est la misère des saisonniers et des pauvres dans les métropoles du Sud. Cette réalité socio-économique, les migrants la connaissent aussi avant leur arrivée en ville : « […] l’imaginaire stéréotypé associé à Nairobi est généralement ambivalent […] » (Lignes 1 et 2), « […] le nouveau-venu se confronte à une vie brutale, rapide et individualiste, souvent associée aux mondes de l’illégalité et de la violence urbaine […] » (Lignes 3 à 5), d’où le surnom de « Nairobbery », Nairobi la ville du vol (Ligne 2). De nombreuses métropoles du monde partagent ces poches de misères urbaines : les slums de Mumbai dont Dharavi est le symbole (17 000 habitants / m², avec une latrine pour 1 500 habitants), les favelas de Rio (dont Rochinha, lui aussi un des 10 plus grands bidonvilles du monde), sont d’autres témoignages d’une forme de banalité de la pauvreté dans des villes très riches : Mumbai est la capitale économique de l’Inde (Le siège du fameux Shinning India), Rio est l’une des villes les plus riches du Brésil, une des 10 puissances économiques du globe. Ces deux BRICS (Pays émergents : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) sont aussi des concentrés de misères : le Brésil avec un coefficient de Gini de 0,55 est un des pays les plus inégalitaires du monde. Ce sont ces villes que Andrew HAKE dans African Metropolis : Nairobi’s self help city, 1977, (Sussex University Press) nomme les « self-help city » car les pouvoirs publics y sont défaillants. Les branchements électriques sauvages visibles sur la photographie tirée de 123.rf sont un exemple de cette débrouille urbaine. Les poteaux télégraphiques en arrière plan nous rappellent que Kibera est un bidonville de centre-ville : d’autres plus miséreux encore existent dans les périphéries éloignées.

                Mais la métropole est partout dans le monde le lieu des fractures socio-spatiales, un phénomène global au même titre que la métropolisation et peut-être consubstantiel à la métropolisation en elle-même. Jean-Baptiste LANNE le souligne d’ailleurs en notant que « […] Les employés en costumes […] côtoient les vendeurs à la sauvette […] » (Lignes 10 et 11). Pas l’un sans l’autre. L’employé en costume consomme des emplois précaires qui n’existent que parce que les employés en costume sont déjà dans la « société de consommation » (Ligne 16). JC CHANDOR dans son film Margin Call (2011) sur la crise financière de 2008 en donne une image saisissante : la nuit, alors qu’exceptionnellement les cadres dirigeants d’une banque d’affaires travaillent encore, trois d’entre eux entrent dans un ascenseur, ils croisent une immigrée latino-américaine chargée de l’entretien, balai et chariot de nettoyage en main. L’une est sous-payée et précaire, les autres sont fortunés et appartiennent au secteur quaternaire (Le tertiaire rare des surqualifiés travaillant pour les Firmes Transnationales, FTN). Les uns et les autres sont cependant complémentaires : l’une assure le confort des autres qui n’imagineraient pas travailler sans que ces petites mains obscures de la nuit nettoient leurs bureaux, où pourtant ils vont prendre les décisions qui les ruineront… Dans cet ascenseur, la confrontation des milieux est aussi brutale qu’entre le CBD de Nairobi et son bidonville, Kibera. On pense aux ghettos américains (Harlem, Le Bronx à New York), aux cités sensibles de la banlieue parisienne (Certaines communes de Seine-Saint-Denis) et les ghettos de migrants (La « Jungle » de Calais). Les villes sont inégalitaires : le revenu par habitant à New York est inférieur au revenu moyen américain : pour les traders, combien de Sans Domicile Fixes (SDF) ? Saskia SASSEN dans Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale (2014) montre comment la gentryfication à l’œuvre dans les quartiers déshérités, mais centraux, fabrique un vaste processus d’expulsion des pauvres vers les marges éloignées des villes, aussi bien au Nord qu’au Sud.

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                Kibera n’est pas une « maladie infantile » du capitalisme émergent : il n’est pas non plus une anomalie urbaine ou la dernière résistance des poches de pauvreté dans les pays à croissance forte. Kibera est le prix à payer pour entrer dans la mondialisation. Les ghettos de pauvres sont en effet le prix payé par les métropoles pour avoir des CBD dynamiques.

© Souleymane ALI YÉRO, Erwan BERTHO & Ronan KOSSOU (2020)

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