DEVOIRS & CORRECTION – HGGSP, “La démocratie, un régime fort ?”

SPÉCIALITÉ « HISTOIRE, GÉOGRAPHIE, GÉOPOLITIQUE & SCIENCES POLITIQUES » (HGGSP)

PLAN DÉTAILLÉ

La démocratie, un régime fort ?

INTRODUCTION

                               La fin de l’année 2019 aura été marquée par une exceptionnelle recrudescence des révoltes populaires : à Hong Kong d’abord, contre le renforcement du pouvoir central de Pékin, au Chili contre la vie chère et le mépris des élites, en Bolivie contre la fraude électorale d’Evo MORALES, en Iran contre le pouvoir des Mollahs de Téhéran, en Algérie où le « Hirak » vient de faire tomber le pouvoir du FLN vieux de près de 60 ans sans pour autant faire tomber le « système ». Ces révoltes font suite à d’autres plus anciennes et toujours actives : la crise des gilets jaunes en France, et plus dramatique la révolte populaire au Venezuela contre le pouvoir chaviste de Nicolàs MADURO…

Ces révoltes ont bien peu de chances d’aboutir : on se souvient de la faible réussite des « Printemps arabes », (2011) où seule la Tunisie avait accouchée d’un régime démocratique stable et qui vient de connaître sa première transition démocratique de son histoire. Cependant, elles disent toutes le sentiment d’urgence démocratique de peuples privés de liberté depuis des décennies, voire des générations. On ne méprise et ne conspue la démocratie que dans les régimes démocratiques ; c’est un sport de citoyens libres. Francis KUKUYAMA, (La fin de l’Histoire et le Dernier homme, 1989, 1992), postule le caractère inéluctable de l’extension de la démocratie et de l’économie libérale à l’échelle mondiale, celui-ci permettant l’accomplissement de celui-là. Pour autant, la démocratie semble mise à mal aussi bien en Europe (Viktor ORBAN en Hongrie) qu’en Asie (Révolte réprimée à Hong Kong) ou en Afrique (SASSOU NGESSO, famille BONGO, famille ÉYADÉMA) ou en Amérique latine. En dépit d’une espérance de vie courte, les dictatures semblent des « régimes forts » : capables d’imposer leur volonté propre à leur peuple, à leurs voisins, aux partenaires internationaux. Les dictatures, objets politiques à l’obsolescence programmée, incapables de rivaliser avec les vieilles démocraties (En France depuis 1875, aux États-Unis depuis 1776, en Grande-Bretagne depuis 1679) séduisent par leur efficacité technique. Toutes finissent pourtant par être balayées : l’URSS après 70 ans d’existence, l’Iran des Shahs après 50 ans… Les démocraties sont alors perçues comme des régimes faibles. Ce qui est paradoxal puisqu’elles défendent les intérêts du plus grand nombre.

Régime bienveillant, la démocratie est-elle pour autant un régime faible ?

La démocratie est un régime fort à condition d’être accompagnée d’une culture politique qui fait consensus et qui est profondément enracinée (I), elle peut-être fragilisée par ses mécanismes (II) et nécessite une opinion publique éclairée (III) pour fonctionner au plein de ses capacités et être un régime fort.

I. LA DÉMOCRATIE, UN RÉGIME FORT SI LA CULTURE POLITIQUE EST ENRACINÉE ET FAIT CONSENSUS. 

Quelles sont les conditions qui font de la démocratie un régime fort ? 

1. Le fonctionnement de la démocratie, un régime idéal en théorie et injuste en pratique ? 

Régime du plus grand nombre, la démocratie est facilement captée par une minorité. 

1°) La théorie démocratique : un « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » (Abraham LINCOLN, Adresse de Gettysburg, 1863) ?

      • Demos + cratos, le peuple au pouvoir, le pouvoir du peuple (Athènes, Ve siècle avant JC)
      • Le corps des citoyens fait le peuple, le peuple est au pouvoir = la démocratie est le régime le plus inclusif concevable.
      • D’où la nécessité de concevoir un « peuple », corps des citoyens, le plus élargi possible.
      • Le régime du peuple (corps des citoyens) n’est donc pas le régime des plus pauvres (Le peuple)

2°) La pratique républicaine : la « trahison des clercs » (Julien BENDA, 1927) ?

      • Collusion et corruption monopolisent le régime aux seules fins d’une caste voire d’un clan. Ex. La Trahison des clercs, BENDA, 1927, Nrf, « […] « la soif du résultat immédiat, l’unique souci du but, le mépris de l’argument, l’outrance, la haine, l’idée fixe » […] »
      • Népotisme, clientélisme, clanisme, intérêts de classe : les mille trahisons des élites. Les démocraties faibles sont celles qui sont plaquées sur des sociétés privées d’un véritable État de droit, elles « produisent des régimes centralisés, l’érosion de la liberté, la compétition ethnique, le conflit et la guerre » Fareed ZAKARIA, L’avenir de la Liberté, (2003)
      • Les intellectuels peuvent de mettre au service d’une caste minoritaire qui monopolise le régime démocratique à ses fins.

TRANSITION : 

La démocratie, régime du plus grand nombre pour le plus grand nombre, semble être facilement détournée de son ambition d’origine : faire accéder le plus grand nombre aux fonctions de commandement ou de décision. Comment protéger la démocratie de ses travers pour en faire un « régime fort » ?

2. Les conditions d’existence de la démocratie : institutions et culture de la démocratie. 

1°) La démocratie dans des régimes démocratiques… La diversité des possibles démocratiques.

      • Démocratie directe, démocratie indirecte, démocratie participative… Il y a plusieurs amplitudes à l’extension de la pratique démocratique. Ex. Benjamin CONSTANT, « Liberté des anciens et des Modernes. »
      • République, monarchie constitutionnelle, régime présidentiel ou parlementaire, la diversité des possibles. Ex. La Grande Bretagne, une monarchie constitutionnelle dotée des plus vieux textes de protection des libertés collectives et individuelles.
      • La démocratie déléguée ? Une démocratie emboîtée dans une démocratie. Ex. L’Union Européenne (UE), fédération de démocraties.

2°) L’impératif démocratique : garantir la transparence et la liberté.

      • La régularité des rendez-vous démocratiques (Élections, référendum, consultations, manifestations….) et la transparence de la pratique démocratique sont des impératifs de survie et de renforcement de la démocratie comme régime et comme culture.
      • La liberté (Expression, circulation, entreprise, pensée, conviction) est un préalable indispensable à l’exercice de la démocratie : en ce sens la démocratie doit permettre la libre existence de la pluralité, y compris celle qui nie les valeurs de la démocratie…
      • Un danger, « l’illibéralisme » : singer la pratique démocratique. Ex. Fareed ZAKARIA, De la démocratie illibérale, 1997, 1998, Gallimard.

TRANSITION

La démocratie se résume trop souvent à des mécanismes politiques et des institutions : ces modalités d’apparence de la démocratie sont facilement subverties et font de la démocratie un régime faible, fonctionnant au bénéfice de minorités (Sociales, familiales, ethniques) et au détriment de la majorité.

II. LA DÉMOCRATIE, RÉGIME FORT SI LE CONTRAT SOCIAL ET ÉCONOMIQUE EST RESPECTÉ.  

Pourquoi les coups d’État réussissent-ils aussi facilement… en apparence ? 

1. La démocratie fragilisée parce qu’elle est le régime de l’exposition des différends ? 

La démocratie est-elle menacée de l’intérieur par ses propres mécanismes de fonctionnement ? 

1°) Régime du débat contradictoire, la démocratie est-elle incapable de prendre des décisions fortes ?

      • ARISTOPHANE, Les Nuées, Ve siècle avant l’ère commune. Il  moque Socrate et les philosophes, quant à Socrate il interroge les valeurs de la démocratie et les remet en cause.
      • PLATON, La République, IVe siècle. Valorisation du gouvernement des experts. Ex. Walter LIPMANN The Good Society, 1937
      • De ce fait, divisée par l’exposition des différends, la démocratie paraît moins efficace que les dictatures, régimes parés des vertus d’efficacité. Ex. Les démocraties libérales face aux agressions fascistes. Ex. La SDN face à la montée de la guerre. Aujourd’hui, les démocraties face aux dénis des droits de l’homme et aux menaces sur la sécurité collective : Russie en Ukraine : pourtant sur l’échelle des temps historiques, ces dictatures ont la vie courte…

2°) Unité et uniformité ; deux manières antagonistes de comprendre la démocratie ?

      • Alexis de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, (1835-1840), soulève le risque de « despotisme de la majorité » (Tome I, 1835) : la dictature, inhérente à la démocratie ?
      • SPENCER, Le Droit d’ignorer l’État, « […] La domination du grand nombre par le petit nombre, nous l’appelons tyrannie : la domination du petit nombre par le grand nombre est tyrannie aussi, mais d’une nature moins intense. […] » (1850). Ex. La démocratie américaine et la question noire ou indienne. La tyrannie du plus grand nombre peut inciter les minorités à refuser la démocratie : où s’arrête le droit de la majorité ? Et celui des minorités ? .
      • Concept du « centralisme démocratique » de LÉNINE, Congrès de Stockholm, 1906. Liberté d’expression mais unité d’action : dans les faits, seul le centralisme est conservé, les dissidents étant éliminés (« Communisme de guerre » mis en place par TROTSKI).

TRANSITION

La démocratie peut donc être minée de l’intérieur par ceux qui contestent son existence même et par des dysfonctionnements inhérents qui peuvent en fracturer le corps des citoyens voire subvertir son esprit. Peut-elle être vaincue par la force brute des armes ? Le coup d’État est-il une conséquence ou une cause de la faillite démocratique ?

2. La démocratie subvertie par la violence et la force militaire ou par ses échecs et ses mensonges ? 

La force militaire brutale est-elle seule capable de renverser un régime démocratique ? 

1°) La violence du coup d’État militaire et la violence larvée de la subversion fasciste : deux violences mortelles contre la démocratie.

      • 1973, le coup d’État militaire du général Augusto PINOCHET contre le président ALLENDE au Chili, force brute mais dans un contexte de fracture sociale.
      • 1936-1939 : la victoire des insurgés militaires d’extrême-droite du général FRANCO et de la PHALANGE, lente victoire de la force grâce à un soutien international fasciste.
      • La violence des rues des SA entre 1922 et 1938 en Allemagne : alliage de violence brute et de compromission des élites de droite.

2°) … La violence ne suffit pas à renverser la démocratie : le contrat social doit être rompu auparavant.

      • La démocratie n’est-elle pas paradoxalement un régime impopulaire ? Régime du compromis, rapidement taxé de compromission, la décision démocratique mécontente une majorité.
      • Dans les Pays Anciennement Industrialisés (PAI), les peuples se soulèvent contre leurs « élites ». Développement du populisme ? La misère fait le lit des thèses totalitaires.
      • La notion de « Contrat social » est donc fondamentale. Ex. Du contrat social, ROUSSEAU, (1762), une « […] règle d’administration légitime et sûre[…] ». Comment la fonder et la garantir ? Extension au domaine économique du contrat social rousseauiste.

TRANSITION

« Le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres » (Winston CHURCHILL, 1947). Faute de mieux, la démocratie semble être le régime par défaut qui assure au plus grand nombre la possibilité d’un mieux-être graduel et constant. Comment alors s’assurer l’adhésion durable et éclairée de la majorité, seule condition pour faire de la démocratie un « régime fort » ? Le contrat social est-il renégociable ?

III. LA DÉMOCRATIE, RÉGIME FORT SI LE DÉBAT RESTE LIBRE ET ÉCLAIRÉ. 

La démocratie est souvent définie comme le « régime du consentement des gouvernés » : alors quand et comment passe-t-on d’un régime du peuple à un régime impopulaire ? 

1. La démocratie, régime du « consentement des gouvernés » (« […] Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés […] », Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, 4 juillet 1776) : comment fabriquer le consentement ? 

Avant l’opinion publique, construire un corps civique éclairé. 

1°) Les outils de la « fabrique du consentement », Walter LIPPMANN, Public Opinion, 1922.

      • Manifestations, école, syndicats, armée, médias : les creusets de la démocratie et les canaux de sa promotion. Ex. Enracinement de la République à la fin du XIXe siècle en France.
      • Les crises de la démocratie : moments d’affrontements et de construction des convictions. Ex. Affaire DREYFUS (1896-1906) en France.
      • Le rôle clé des médias et des leaders d’opinion : naissance de l’intellectuel, importance des dissidents et de la liberté de la presse. Ex. « J’accuse », lettre ouverte d’Émile ZOLA dans le quotidien L’Aurore de George CLEMENCEAU (1898). Risque de la propagande.

2°) Faire peur : « géopolitique des émotions » (Dominique MOÏSI, La géopolitique de l’émotion : comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde, 2008, Flammarion).

      • « Il faut s’adapter », injonction libérale. Ex. Barbara STIEGLER, « Il faut s’adapter » : sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019. L’économique contre le politique ?
      • Urgence climatique : une manière de légitimer un discours de pouvoir, coup de force idéologique. Ex. En France, les discours catastrophistes du responsable écologiste (Les Verts, EELV) Yves COCHET, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie. Le compte à rebours a commencé, 2019.
      • Peur des migrants : un « bouc-émissaire » classique, la peur de l’autre et de l’invasion. Théorie du « Grand remplacement », Renaud CAMUS, Le Grand remplacement, « […] l’Europe, il ne faut pas en sortir, il faut en sortir l’Afrique. Jamais une occupation n’a pris fin sans le départ de l’occupant. Jamais une colonisation ne s’est achevée sans le retrait des colonisateurs et des colons. […] » (Lettre aux Européens, 2015)
      • Ambiance délétère du climat sécuritaire : une manière de brider l’esprit critique ? Patriot Act aux États-Unis (2001), montée des nationalismes et de la « peur de l’autre ».

TRANSITION

La démocratie est un régime fort quand l’opinion publique est éclairée : pourtant les dirigeants s’ingénient à diffuser un climat anxiogène qui bride la réflexion et excite le repli identitaire, permettant des outrances de langage et d’action publique difficilement compatibles avec les idéaux démocratiques. Mais est-il encore possible de débattre ?

2. La démocratie des tabous : quand est-il interdit de débattre dans une démocratie ? 

La démocratie peut être amenée à orchestrer elle-même la réduction pratique de la liberté. 

1°) Les médias : médias de classe ou intermédiaires entre le corps des citoyens et les dirigeants ?

      • Les médias entretiennent des rapports ambivalents avec l’opinion publique : ils contribuent à la façonner et en sont tributaires pour vivre donc ils doivent aussi lui plaire.
      • Le monde médiatique, politique et économique sont toujours trop proches. Ex. Dominique STRAUSS-KAHN, ministre (France) et Anne SINCLAIR, présentatrice de télévision et journaliste.
      • Le monde journalistique et le monde politique sont souvent issu des mêmes moules : universités de la Ivy League aux États-Unis, Sciences Po Paris en France. Parfois ils sont à la fois propriétaires de grandes entreprises et de médias. Ex. Xavier NIEL, propriétaire d’Iliad (Free et Free Mobile) et du quotidien Le Monde.
      • Les médias alternatifs sont à la fois un poison pour la démocratie (Fake News) et une échappatoire nécessaire pour échapper au carcan de la pensée convenue. Ex. Médiapart d’Edwy PLENEL en France.

2°) Le règne de la « pensée unique » (Jean-François KAHN, 1991) : distiller la « bien pensance » en affectant d’être un rebelle.

      • Ne pas contester les règles du « faisable ». « […] Je vis un temps où un homme bienveillant acclimate des mots que la bienveillance interdisait […] » (Pierre ASKOLOVITCH, 2019). L’époque est-elle sourde aux cris d’humanité à force d’être bombardée de message sur la « rationalité » de la politique ? Est-ce la fin de la bienveillance ?
      • Ne pas contester les présupposés libéraux (« Consensus de Washington », John WILLIAMSON, 1990) même s’ils sont délétères pour la démocratie. Ex. Karl POLANYI, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, 1944, La ligne d’horizon du marché ultralibéral c’est le monopole, et le monopole veut la dictature. Peut-on faire vivre une démocratie ET un système économique qui veut inconsciemment sa perte ?
      • Ne pas contester les engouements et les détestations médiatiques. Lynchage médiatique : peut-on encore débattre quand les réseaux orchestrent la mort sociale des individus ciblés. Ex. Asia ARGENTO, leader du mouvement #MeToo, encensée puis accusée (2018, New York Times), ou Sandra MULLER (#BalanceTonPorc) condamnée pour diffamation à l’encontre d’Éric BRION. Le « Quatrième pouvoir » est-il en train d’étouffer le troisième (Le pouvoir judiciaire).
      • Ne pas contester les préjugés, généralisation de « l’agression victimaire » : les agressions des politiques et des idéologues commencent par « Je sais qu’on n’a plus le droit de dire ceci » alors qu’en réalité 1/ ils ont le droit et 2/ les médias leur ouvrent les bras. Ex. ZEMMOUR

CONCLUSION

                La démocratie est un régime fort : sa durée de vie excède largement celle des dictatures. Régime fort, mais complexe : et sa complexité rend sa subversion aisée. La démocratie impose une opinion publique éclairée et inquiète, perpétuellement stimulée par des leaders d’opinion intègres, qui accepte de penser en dehors de ses repères habituels. En conséquence, ce sont les crises qu’elle surmonte qui vivifient et refondent la démocratie, condamnée comme Sisyphe à chuter et à remonter son rocher.

© Souleymane ALI YÉRO, Erwan BERTHO & Ronan KOSSOU (2020)

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