Archives de catégorie : Manuel de littérature

Le manuel de littérature est un accompagnement critique des œuvres présentées dans l’Anthologie. Il est réalisé par des élèves du Secondaire dans le cadre de l’enseignement d’exploration Littérature & Sociétés

MANUEL DE LITTÉRATURE – Racines, origines & héritages – Aimé Césaie, Cahier d’un retour au pays natal, 1939

Racines, origines & héritages

AIMÉ CÉSAIRE, Cahier d’un retour au pays natal, 1939

FICHE TECHNIQUE

CÉSAIRE (Aimé), Cahier d’un retour au pays natal, 1939, Paris, revue Volontés, n°20, puis édition chez Bordas, 1947, Paris, et Présence africaine, 1956, Paris, 2e édition.

L’AUTEUR

01Portrait Aimé Césaire antilles2

Aimé CÉSAIRE est un poète et auteur politique français d’origine afro-caribéenne né à Basse Pointe le 26 juin 1913 et mort le 17 avril 2008 à Fort de France (Martinique). Son père était instituteur et sa mère couturière. Ils étaient 6 frères et sœurs.
Après avoir obtenu son baccalauréat et le “Prix de l’élève le plus méritant”, il obtient une bourse et arrive à Paris en 1931 pour poursuivre ses études, qui le conduiront du lycée Louis-le-Grand à l’École normale supérieure. En 1934, il fonde la revue l’Etudiant noir avec Senghor, Damas, Sain ville et Maugée.

En 1936 il commence à écrire. Père du mouvement de la négritude, il déposera sur un cahier d’écolier les mots de la colère, de la révolte et de la quête identitaire donnant ainsi naissance à son œuvre poétique majeure, le Cahier d’un retour au pays natal, publié en 1939 date de son retour en Martinique. Il enseigne au lycée de Fort de France. En 1941, il fonde la revue Tropiques.

Il s’engage en politique dans les rangs du Parti communiste français qu’il quittera en 1956 pour fonder deux ans plus tard le Parti progressiste martiniquais (PPM). En 1945 il devient maire de Fort-de-France et député de la Martinique. Son Discours sur le colonialisme (1950) dira sous la forme du pamphlet toute son hostilité au colonialisme européen. La politique, la poésie mais aussi le théâtre. Césaire est, également, dramaturge. Sa pensée se trouve au carrefour de trois influences: la philosophie des Lumières, le panafricanisme et le marxisme.

Moi, Laminaire publié en 1982 et La poésie (Seuil) en 1994 sont les derniers livres en date. En 1993, il met un terme à une longue carrière parlementaire. Il a été maire de Fort-de-France plus de cinquante ans. Aux dernières élections municipales en 2001 il a passé le flambeau à Serge Letchimi.

L’ŒUVRE

Cette œuvre poétique est l’un des points de départ de la négritude. Aimé Césaire y dénonce le racisme colonial. “Le cahier d’un retour au pays natal”, un des plus beaux chant de révolte de la poésie surréaliste du XXème siècle, est le poème-source du jeune poète inventeur et militant de la “Négritude”.

ANALYSE

I. L’homme d’une cause

1. Communion avec son peuple

-Dans cet extrait, Césaire réaffirme son lien avec sa terre natale. Elle est présente par cette ville (V.3) mais celle-ci est une métonymie et le poète insiste surtout sur  la relation affective qui le  soude à son peuple : l’amant de cet unique peuple (V.7) ; de cette unique race (V.24) (V.27).  Il se consacre à sa cause, à laquelle il « se cantonne » (V.24) ;  vous savez pourtant mon amour tyrannique (P.25) suggèrerait presque l’idée d’une relation passionnelle,  jalouse et donc exclusive. D’ailleurs il rejette l’image du « mari » au profit de celle de « l’amant » (V.10).

-Peuple et terre se confondent : son génie (V.11),  son sang (V.13) personnifient-ils la terre ? A l’inverse, la race doit produire de son intimité close / la succulence des fruits. (V.32/33), comme une terre fertile qui enfanterait. L’image poétique est très sensuelle. Elle n’est pas qu’un simple ornement ; elle suggère le lien consubstantiel des hommes au monde.

-La présence des éléments est très concrète : les déictiques cette ville, cette unique race,  cet unique peuple leur confèrent matérialité et proximité.  Mais l’évocation de sa terre natale reste imprécise, sans couleur locale : tout comme le poète vietnamien précédemment cité, Césaire veut célébrer une communion avec la nature, il veut restituer l’unité existant entre lui et le monde.

2 L’universalité

-Césaire communie avec la nature et avec le genre humain.

-Le colonialisme est là, en filigrane : par  le mot ressentiment (V.14) : son île a des comptes à régler. Mais Césaire refuse de s’enfermer dans la loi du Talion : ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine (V.22) Son amour pour le genre humain va au-delà : vous savez que ce n’est point par haine des autres races / que je m’exige bêcheur de cette unique race (V.26) Défendre la cause d’un peuple opprimé solidarise avec tous les autres peuples opprimés, mais pas seulement : Il œuvre pour la faim universelle / pour la soif universelle (V.28/29)  En rétablissant la dignité humaine, il redonne ses lettres de noblesse à la notion d’homme.

-La finalité de ce combat est la liberté : libre enfin (V.30) L’adverbe « enfin » affirme que c’est l’objectif à atteindre. L’intimité close (V.31)  suggère une  terre qui échappe au viol de l’occupant et qui vit en autosuffisance, produisant la succulence des fruits. (V.32)  Libérer son peuple ; libérer tous les peuples opprimés ; libérer le genre humain.

-C’est un vibrant appel à la fraternité : Césaire se conçoit comme le frère (V.9).

II. La mission  du poète

1. Un poème de lutte

-Césaire fait preuve d’une grande détermination :  il refuse de se laisser détourner de sa mission par quelque réaction que ce soit :  ni les rires ni les cris (V.1).  Tout comme le préconise Hugo, dans « Fonction du poète », celui-ci doit rester indifférent aux réactions qu’il suscite, qu’on l’insulte ou qu’on le loue. Les rires  de raillerie, les cris de souffrance ou de menace ( ?) n’y feront rien. Dans son texte, Césaire affirme sa volonté explicitement : ce que  je veux (V.27), c’est  sommer (V.30) sa race de produire. Il est paradoxal de vouloir la  libérer  (libre enfin)  par un amour tyrannique (V.24) : Césaire est prêt à tout pour cet affranchissement, y compris aller contre la volonté même de son peuple, si celui-ci est résigné.

-Mais il s’impose la même exigence : je ne me dérobe point (V.7) ;  je m’exige bêcheur (V.26). Il est prêt à assumer son rôle de guide, de tête de proue (V.7)

-Il s’exhorte lui-même pour trouver la force : dans tout l’extrait il apostrophe (son) cœur (V.8) (V.21), siège des sentiments mais aussi du courage (l’étymologie de ce dernier mot provient de « cœur »)  Il interpelle son cœur dans une prière virile (V.1), païenne, donc : Césaire compte plus sur lui que sur Dieu pour soutenir sa cause.

-La lutte armée ? La prière  paradoxalement virile souligne que pour Césaire l’engagement est action. Il se dépeint avec une foi sauvage (V.4) ; ses mots trahissent sa pugnacité : Donnez à mon âme la trempe  de l’épée (V.6),  métonymie très classique du combat, où la dureté du fer,  obtenue par la trempe, symbolise la virilité de son possesseur.  L’alliance des termes abstrait (âme) et concret (épée) renforce l’engagement. Le poète ressemble à un héros épique, prêt à se lancer dans une geste glorieuse : faites de moi l’exécuteur de ces œuvres hautes / voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme (V.19/20). Une autre métonymie exprime la lutte, celle du poing : comme le poing à l’allongée du bras (V.12)

-La violence est latente, suggérée par les mots sang (V.13),  ressentiment (V.14), haine (V.21).

2. La lutte oratoire

-Mais si Césaire se projette en héros épique, c’est avant tout en héraut de la liberté, qu’il  se fait  porte-parole  Son combat passe par les mots.

-Des mots qui sonnent comme un chant religieux. Le mot prière débute l’extrait. Selon Edouard Maunik, Césaire est « un prêtre de la révolte ».

-La poésie de Césaire est incantation. L’extrait débute aussi par  au bout de ce petit matin, qui est repris dans le texte intégral, comme un refrain. Leitmotiv qui le  martèle 29 fois, qui imprime le rythme, lui  donne une cadence. Dans cet extrait, le rythme est  impulsé par les nombreuses anaphores : donnez-moi ; faites de moi. Elles rappellent une litanie. Césaire psalmodie. Il choisit aussi les mots pour leur sonorité : recueillement/ensemencement (V.17/18)

-La poésie est musicalité. Chez Césaire, elle rejoint le rythme de l’oralité de la culture noire. Par ailleurs l’usage du vers libre est signe d’affranchissement par rapport aux règles classiques de la culture dominante (celle des colons, dans la langue desquels il s’exprime.). L’écriture poétique est déjà un geste de libération, qui s’accorde à la revendication politique.  Césaire subvertit le langage des colons pour le rapprocher du souffle du rythme africain, donc de ses racines. « Exprimer l’âme noire avec le style nègre en français » comme l’écrivait Senghor.

III. Le poète trace l’avenir

Poète visionnaire

-Césaire se souvient de « Fonction du poète », de Hugo ; il  s’attribue la même mission de prophète : sur cette ville que je prophétise, belle (V.2).

-Il œuvre pour l’avenir de son peuple (et du genre humain affranchi) : Au bout de ce petit matin (V.1) est une métaphore de l’éveil. C’est l’aurore de la libération.

– En se voulant bêcheur de cette unique race (V.26), il cultive  pour l’avenir, en véritable homme d’ensemencement (V.18)

-Du prophète, il adopte la sagesse : Faites moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie  (V. 11) La première partie du vers signale son exigence morale alors que l’antithèse rebelle/docile  accentue la bienveillance ; d’ailleurs, le paradoxe docile (…) comme le poing (V.11/12) marque une sorte de pacifisme.  Faites de moi un homme de recueillement (V.17), ce recueillement paraissant, par sa passivité, antinomique de l’action précédemment étudiée. Dès lors le mot « frère » peut aussi revêtir une connotation plus religieuse.

-Devenir un homme d’initiation (V.16), n’est-ce pas être un initié ?

2. Prophète ou simple mortel ?

-Le verbe « prophétiser » (V.3)  semble faire du poète un élu.

– Certaines formulations vont même jusqu’à donner l’idée d’un poète se voulant  démiurge : donnez à mes mains puissance de modeler (V.5) L’image, biblique, rappelle la création d’Adam avec de la glaise. L’occurrence du père, du fils (V.9) rappelle la trinité (privée toutefois du saint esprit). En se voulant  à la fois homme de terminaison et homme d’initiation (V.15/16), Césaire semble être le début et la fin, l’Alpha et l’Omega ? C’est vrai qu’il est le Verbe (poétique). Néanmoins ses références religieuses se mêlent à celles, païennes, de son île : la foi sauvage du sorcier (V.4)

-Pourtant, Césaire réaffirme sans cesse son humanité : cf. l’anaphore lancinante : faites de moi un homme. Certes, quand il  se projette en père, fils, frère, amant unique de cette race (par l’emploi du déterminant défini le) (V.9/10),  il prend une dimension  absolue surhumaine. Mais il ne se projette que dans des rôles très concrets (le père géniteur), par des images elles aussi très concrètes (comme celle de l’agriculture). Il n’y a aucune volonté de sortir de l’enveloppe charnelle : l’homme est amant ; la terre est un gigantesque sexe féminin  (intimité close) L’homme revendique la sensualité de la condition humaine.

Conclusion

-Poème qui chante l’appartenance à un peuple, à une terre ; qui loue le rapport consubstantiel de l’homme à son milieu, à ses racines.

-Poème de lutte qui invite à se libérer de toute oppression mais qui prône aussi un esprit de tolérance et d’ouverture à l’Autre.

-Poème qui rêve d’accorder à l’homme l’omnipotence divine mais seulement pour faire respecter, la dignité de la condition humaine.

-Poème qui recourt aux mots de l’oppresseur (langue du français) mais qui leur impulse le rythme d’un chant noir, pour mieux le subvertir.

-Pour Césaire, écrire et agir politiquement vont de paire : « ma poésie et née de mon action » ; « écrire, c’est dans les silences de l’action » (propos figurant dans Le Monde du 17.03.2006)

3 HISTORIOGRAPHIE Introduction aux études historiques SEIGNOBOS (1898)

L’EXTRAIT

“Retour au pays natal”

Partir.

Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-

Panthères, je serais un homme-juif

Un homme-cafre

Un homme-hindou-de-Calcutta

Un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

L’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture

On pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer

De coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir

De compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
un homme-juif

Un homme-pogrom

Un chiot

Un mendigot

 

Mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la

Face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait

Dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je

dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies,

humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l’oeil des mots

en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.

Et vous fantômes montez bleus de chimie d’une forêt de bêtes traquées de machines tordues d’un jujubier de chairs pourries d’un panier d’huîtres d’yeux d’un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d’une peau d’homme j’aurais des mots assez vastes pour vous contenir

et toi terre tendue terre saoule

terre grand sexe levé vers le soleil

terre grand délire de la mentule de Dieu

terre sauvage montée des resserres de la mer avec

dans la bouche une touffe de cécropies

terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu’à

la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en

guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des

hommes

Il me suffirait d’une gorgée de ton lait jiculi pour qu’en toi je découvre toujours à même distance de mirage – mille fois plus natale et dorée d’un soleil que n’entame nul prisme – la terre où tout est libre et fraternel, ma terre.

 

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir… j’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

 

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte… Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai».

Et je lui dirais encore :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

 

Et venant je me dirais à moi-même :

« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… »

SOURCES : http://www.poesie.net/cesair1.htm

QUESTION :

-Quels sentiments se dégage de ce poème ?

-Quelle vision le poète a-t-il des Antilles ?

-À la manière de quel auteur français Aimé Césaire se présente-t-il à travers ce texte ?

 

 

MANUEL DE LITTÉRATURE – Afrique(s), Africains: mythes, légendes et représentations, GIDE, Voyage au Congo.

ANTHOLOGIE & MANUEL DE LITTÉRATURE

Afrique(s), Africains: mythes, légendes et représentations, GIDE, Voyage au Congo.

Naissance d’André Gide à Paris le 22 novembre 1969. Son père, Paul Gide, protestant d’origine cévenole, est professeur de droit romain à la faculté. Sa mère, Juliette Rondeaux, protestante d’origine normande, appartient à la riche bourgeoisie d’affaires. Il est mort le 19 février 1951

Extrait 1 : Représentation

Voyage au Congo,

(1927) Continuer la lecture de MANUEL DE LITTÉRATURE – Afrique(s), Africains: mythes, légendes et représentations, GIDE, Voyage au Congo.

MANUEL DE LITTÉRATURE – Le départ : voyage(s), exil, migration(s), Camara LAYE, “L’Enfant noir”

ANTHOLOGIE & MANUEL DE LITTÉRATURE

“Le départ: voyage(s), exil, migration(s)”

 

http://www.africavivre.com/images/stories/flexicontent/l_l-enfant-noir-de-laurent-chevallier.jpg
Image du film de Laurent CHEVALLIER L’Enfant Noir.

Extrait de L’Enfant noir 1953, chapitre 9 Continuer la lecture de MANUEL DE LITTÉRATURE – Le départ : voyage(s), exil, migration(s), Camara LAYE, “L’Enfant noir”

MANUEL DE LITTÉRATURE – Florent COUAO-ZOTTI, “Si la cour du mouton est sale ce n’est pas au cochon de le dire.”

ANTHOLOGIE

MANUEL DE LITTÉRATURE

Florent COUAO-ZOTTI,

Florent COUAO-ZOTTI, crédit Maison d édition

L’AUTEUR

Florent Couao-Zotti est né en 1964 à Pobé au Bénin. A sa naissance en 1964, sa mère est sage-femme à l’hôpital de Pobé et son père, fonctionnaire à l’organisation commune Bénin-Niger Continuer la lecture de MANUEL DE LITTÉRATURE – Florent COUAO-ZOTTI, “Si la cour du mouton est sale ce n’est pas au cochon de le dire.”

MANUEL DE LITTERATURE – Afrique(s), Africain: mythes représentations et légendes. Florent Couao-Zotti, l’enfant aux pieds rouges.

Extrait 2 : mythes et légendes

L’enfant aux pieds rouges (2008)

Florent Couao-Zotti (1964)

 

Biographie de l’auteur :

Florent Couao-Zotti est né en 1964 à Pobé au Bénin. Après des études de lettres à l’Université Nationale du Bénin et une formation d’entrepreneur culturel à Kinshasa et à Angoulême, il s’oriente vers le journalisme comme chroniqueur culturel puis comme rédacteur en chef d’un journal satirique. Il est connu de différentes manières : Enseignant, journaliste, scénariste de bandes dessinées. Cet écrivain talentueux est l’auteur de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre

Florent Couao-Zotti est un visionnaire et ses yeux innombrables fouillent avec précision la ville africaine. L’amour y est infini et commande aux hommes les plus grandes folies, à l’image de leurs plus grandes peines. Il est une voix majeure de la littérature africaine actuelle.

« […] Pobè.

La terre rouge. La poussière rouge. Le ciel rouge.

J’avais toujours l’impression que Pobè, depuis qu’il existe, avait été cerné par la couleur rouge comme ailleurs le ciel et la terre sont faits de gris ou de chocolat…

Devant notre maison, ma route filait comme une flèche et allait mourir au pied d’un baobab. Un baobab, un grand arbre au tronc robuste comme dix gaillards réunis, avec des branches qui tendaient leurs feuilles vertes dans le ciel rouge. Cet arbre représentait le cœur du village. C’est sous lui que s’organisait les plus grandes cérémonies liées à la tradition ; c’est sous lui que se jouaient les tam-tams les plus prestigieux. C’est sous lui que se délivraient les bénédictions des grands chefs coutumiers du village.

En ce temps-là, nous aimions gambader le long de la route, les pieds nus, semblables à tous les enfants du quartier qui nous traitaient, mon grand-frère, mes cousins et moi, d’ « enfants d’Oyimbo (blanc) », parce que nous portions tout le temps des chaussures. Pour qu’on échappe à ces insultes, il fallait que nos pieds soient couverts de gerçures, que nos jambes soient nues, que nos ventres soient rebondis ; bref que nous soyons sales, kpotou kpotou, comme des enfants du village, rieurs, coureurs et chieurs. C’est pour cette raison que nous allions nous saupoudrer de terre rouge, de la tête aux pieds, en nous roulant dans la poussière comme de vrais gavroches. Bien sûr, c’était loin du regard de maman, quand elle s’absentait toute la journée pour le service c’est-à-dire quand elle se rendait à l’hôpital maternité de Pobè. Car elle était sage-femme.

Sales et heureux, fiers de ressembler à la terre rouge du village, nous prenions alors d’assaut les rues, à l’heure où le soleil commençait à dorer le ciel, à l’heure où le grand marché commençait à peine à s’animer.

C’était cousin Prosper qui menait la troupe. Il connaissait par le menu les ruelles les plus secrètes du village. Avec lui, le jeudi, jour de repos pour les élèves et les écoliers, avait le goût d’aventures extraordinaires. Il nous avait dit ce matin-là que les eguns eguns allaient sortir.

Les eguns, ce sont les revenants. Des morts qui, du retour de leur séjour, viennent rendre visite à nous, les humains. Ils ont le corps toujours couverts de beaux habits et le visage masqué de petites perles. Difficile de les identifier. D’ailleurs, où a-t-on vu, sous quels cieux a-t-on déjà vu et reconnu un mort ? Si les eguns se manifestent périodiquement en public, c’est qu’ils veulent dire à nous autres, vivants, de continuer de veiller sur eux et de ne jamais cesser de les honorer. Ce sont des êtres sacrés, des voduns, que les gens vénèrent parce qu’ils ont, paraît-il, des pouvoirs puissants.

 

 

Autres œuvres

* Notre pain de chaque jour,   1998

* L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes, 2000

* Notre pain de chaque nuit,  2000.

* Charly en guerre,  2001.

* La diseuse de mal-espérance, 2001

* La Sirène qui embrassait les étoiles,  2003

 

 

Questions :

1. Comment le narrateur et ses amis sont-ils appelés par les petits enfants de Pobé ?

2. En quoi les eguns eguns sont ils représentatifs de la tradition africaine ?

3. Ou se déroule l’action principale ?

4. Pourquoi la terre rouge est une chose importante pour le narrateur?

 

Résumé de l’enfant aux pieds rouge:

« L’enfant aux pieds rouges », est une nouvelle écrite par Florent Couao-Zotti. Trois enfants, cousins, sont, dans leur village, insultés par les autres enfants parce qu’ils portent des chaussures, et les autres enfants non. Pour ressembler aux autres enfants, ces trois-là vont gambader les pieds nus dans la poussière rouge du chemin. Ils le font lorsque leur mère, qui est sage-femme, travaille. Ils veulent ressembler à dehors, à la poussière rouge du village, ils ne sont pas d’accord avec cette mère qui veut,  que des enfants ne portent pas la couleur de dehors. Ces trois enfants veulent suivre Prosper, leur cousin, dans les ruelles les plus secrètes du village, pour aller voir les revenants, ces morts qui veulent dire aux humains de ne jamais cesser de les honorer. La sortie de ces revenants est toujours une fête pour le village. Ce matin-là, le garçon qui, plus tard, fera le récit de cette aventure, saute les marches comme si en bas il allait prendre un trésor qui lui serait destiné, et suit son cousin jusqu’au cœur de la forêt, là où il y a le couvent de ces revenants. En quelque sorte, ils vont violer un secret. Des sons tristes puis un cri se font entendre. Les garçons se cachent. Des buissons, ils voient surgir un jeune garçon poursuivi par des hommes. Ils le plaquent à terre, il doit subir la punition réservée aux curieux qui ont violé un interdit. Car on ne vient pas dans le couvent des revenants sans être initié. Sur son tee-shirt, le jeune garçon porte inscrit : « N’aie pas peur du monde, enfant. » Il urine sur lui de peur, les hommes se moquent de lui. Les garçons en embuscade ont reconnu le grand frère d’un de leur camarade. Ainsi, il a voulu connaître le secret ? Mais il n’a pas pu passer sans accepter l’initiation par les aînés…S’intégrer à la communauté humaine ne peut se faire sans, d’abord, prendre acte de l’existence des aînés, et du passage du temps. Les aînés ne sont pas encore dans l’autre monde, d’où ils reviendraient de temps en temps…Les garçons cachés se font repérer. Quarante coups de fouet marquèrent leurs fesses, et bien sûr ils ne se plaignirent pas à leurs mère car pour eux ces marques les rendaient adultes.

 

Sources :

L’enfant aux pieds rouges. 2008,

Paris, nouvelles issue d’Enfances. Neuf écrivains racontent ou inventent un souvenir d’enfance. , recueil présenté par Jennifer WEINER et préfacé par MABANCKOU, éditions Pocket, collection     « Nouvelles voix », 152 pages, pages 41 à 43.

 

http://www.africultures.com/php/?nav=personne&no=3505

© Synthèse et analyse critique, Audrey ADEHOSSI & Marina TOURÉ (2015, révision 2016)

→ Voir aussi des mêmes auteurs:

de Marina TOURÉ & Audrey ADEHOSSI